‹ Les Maladies de la volontéChapitre 1 sur 25 · FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

lüS, nOULEVATTD SAÎNT-G ED.MAIN, lOS

Tous droits réservos,

INTRODUCTION

Durant ces dernières années, plusieurs auteurs, surtout à l’étranger, ont exposé en détail certaines parties .de la psychologie d’après le principe de l’évolution. Il m’a semblé qu’il y aurait quelque profit à traiter ces questions dans le même esprit; mais sous une autre forme — celle de la dissolution.

Je me propose donc dans ce travail d’essayer pour la volonté ce que j’ai fait précédemment pour la mémoire, d’en étudier les anomalies et de tirer de cette étude des conclusions sur l’état normal. A beaucoup d’égards, la question est moins facile : le terme volonté désigne une chose plus vague que le terme mémoire. Que l’on considère la mémoire comme une fonc-

RidOT. — Volonté. 1

lion, une propriété ou une faculté, elle n'en reste pas moins une manière d'être stable, une disposition psychique sur laquelle tout le monde peut s’entendre. La volonté, au contraire, se résout en voûtions dont chacune est un moment, une forme instable de l’activité, une résultante variant au gré des causes qui la produisent.

Outre cette première difficulté, il y en a une autre qui peut paraître encore plus grande, mais dont nous n’hésiterons pas à nous débarrasser sommairement. Peut-on étudier la pathologie de la volonté, sans toucher à l’inextricable problème du libre arbitre ? — Cette abstention nous paraît possible et même nécessaire. Elle s’impose non par timidité, mais par méthode.

Gomme toute autre science expérimentale, la psychologie doit rigoureusement s’interdire toute recherche relative aux causes premières. Le problème du libre arbitre est de cet ordre. L’un des grands services de la critique de Kant et de ceux qui l’ont continuée a été de montrer que le problème de la liberté se réduit à savoir si l’on peut sortir de la chaîne des effets et des causes pour poser un commencement absolu.

Ce pouvoir, « qui appelle, suspend ou bannit, » comme le définit un contemporain qui l’a profondément étudié *, ne peut être affirmé qu’à la condition d’entrer dans la métaphysique.

1 . Renouvier, Essai de critique générale^ 2^ édition. 1,65-40 39*

INTRODUCTION

Ici, nous n'avons rien de pareil à tenter.

L’expérience interne et externe est notre se?jl objet; ses limites sont nos limites. Nous prenons les voûtions à titre de faits, avec leurs causes immédiates, c’est-à-dire les motifs qui les produisent, sans rechercher si ces causes supposent des causes à l’infini ou s’il y a quelque spontanéité qui s’y ajoute. La question se trouve ainsi posée sous une forme également acceptable pour les déterministes et leurs adversaires, conciliable avec l’une et l’autre hypothèse. Nous espérons d’ailleurs conduire nos recherches de telle manière que l’ahsence de toute solution sur ce point ne sera pas même une seule fois remarquée.

J’essayerai de montrer au terme de cette étude que, dans tout acte volontaire, il y a deux éléments bien distincts ; l’état de conscience, le «Je veux, » qui constate une situation, mais qui n’a par lui-même aucune efficacité; et un mécanisme psychophysiologique très complexe, en qui seul réside le pouvoir d’agir ou d’empêcher. Comme cette conclusion générale ne peut être que le résultat de conclusions partielles fournies par la pathologie, j’écarterai provisoirement dans cette introduction toute vue systématique; je me bornerai à étudier la volonté dans son double mécanisme d’impulsion et d’arrêt, et dans sa source, — le caractère individuel, —

négligeant tous les détails qui n’importent pas à notre sujet *.

Le principe fondamental qui domine la psychologie de la volonté sous sa forme impulsive, à l’état sain comme à l’état morbide, c’est que tout état de conscience a toujours une tendance à s’exprimer, à se traduire par un mouvement, par un acte. Ce principe n’est qu’un cas particulier, propre à la psychologie, de cette loi fondamentale ; que le réflexe est le type unique de toute action nerveuse, de toute vie de relation. A proprement parler, l’activité dans l’animal n’est pas un commencement mais une fin, une cause mais un résultat, un début mais une suite. C’est là le point le plus essentiel qu’il ne faut jamais perdre de vue et qui seul explique la physiologie et la pathologie de la volonté, parce que cette tendance de l’état de conscience à se dépenser en un acte psychologique ou physiologique, conscient ou inconscient, est le fait

1. On trouvera dans le livre récent de Schneider : Der menschliche Wüle vom Stanpunkte der neueren Entwickelungstheorien, Berlin, 1882, une bonne monographie de la volonté, à l’état normal et du point de vue de l’évolution. Nous regrettons de n’en avoir eu connaissance que quand ce travail était à peu près achevé.

INTRODUCTION

simple auquel se réduisent les combinaisons et complications de l’activité volontaire la plus haute.

Le nouveau-né n’est, comme l’a défini Virchow, « qu’un être spinal. » Son activité est purement réflexe; elle se manifeste par une telle profusion de mouvements que le travail de l’éducation consistera pendant longtemps à en supprimer ou à en restreindre le plus grand nombre. Cette diffusion des réflexes, qui a sa raison dans des relations anatomiques, traduit dans toute sa simplicité la transformation des excitations en mouvements. Qu’ils soient conscients ou qu’ils éveillent un rudiment de conscience, en aucun cas ils ne représentent une activité volontaire; ils n’expriment proprement que l’activité de l’espèce, ce qui a été acquis, organisé et fixé par l’hérédité; mais ce sont les matériaux avec lesquels la volonté sera construite.

Le désir marque une étape ascendante de l’état réflexe à l’état volontaire. Nous entendons par désir les formes les plus élémentaiivs de la vie affective, les seules qui puissent se produire, tant que l’intelligence n’est pas née. Physiologiquement, ils ne diffèrent pas des réflexes d’ordre complexe. Psychologiquement, ils en diffèrent par l’état de conscience, souvent très intense, qui les accompagne. Leur ten-

dance a se traduire en actes est immédiate et irrésistible, comme celle des réflexes. A l’état naturel et tant qu’il est encore pur de tout alliage, le désir tend à se satisfaire immédiatement; c’est là sa loi, elle est inscrite dans l’organisme. Les petits enfants, les sauvages enl fournissent d’excellents exemples. Chez l’adulte, ( le désir n’est plus à l’état naturel; l’éducation, l’habitude, la réflexion le mutilent ou le refrènent. Mais souvent il reprend ses droits, et l’histoire nous montre que, chez les despotes que leur opinion et celle des autres placent audessus de toute loi, il les garde toujours.

La pathologie nous fera voir que cette forme | d’activité augmente quand la volonté faiblit, * persiste quand elle disparaît. Elle marque ce- ■ pendant un progrès sur la première période, parce qu’elle dénote un commencement d’individualité. Sur le fond commun de l’activité spécifique, les désirs dessinent vaguement le caractère individuel; ils reflètent la façon de réagir d’un organisme particulier.

Dès qu’une somme suffisante d’expériences a permis à l’intelligence de naître, il se produit une nouvelle forme d’activité, pour laquelle l’épithète d’idéo-motrice est la plus convenable, les idées étant causes de mouvements. Elle a de plus l’avantage de montrer sa parenté avec les réflexes, dont elle n’est qu’un perfectionnement.

INTRODUCTION

Comment une idée peut-elle produire un mouvement ? C’est là une question qui embarrassait fort l’ancienne psychologie, mais qui devient simple, quand on considère les faits dans leur vraie nature. C’est une vérité maintenant courante dans la physiologie cérébrale que la base anatomique de tous nos états mentaux comprend à la fois des éléments moteurs et des éléments sensitifs. Je n’insisterai pas sur une question qui a été traitée ailleurs en détail ‘ et qui entraînerait une digression. Rappelons simplement que nos perceptions, en particulier les importantes, celles de la vue et du toucher, impliquent à titre d’éléments intégrants des mouvements de l'oeil ou des membres ; et que si, lorsque nous voyons réellement un objet, le mouvement est un élément essentiel, il doit jouer le même rôle, quand nous voyons l’objet idéalement. Les images et les idées, même abstraites, supposent un substratum anatomique dans lequel les mouvements sont représentés en une mesure quelconque.

11 est vrai que, en serrant la question de plus près, on pourrait dire qu’il faut distinguer deux espèces d’éléments moteurs ; ceux qui servent à constituer un état de conscience, et ceux qui servent à le dépenser; les uns intrinsèques, les

Page 1