‹ Les maladies épidémiques de l'esprit; sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeursChapitre 2 sur 58 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

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E. PLON, NOURRIT et C'^ IMPRIMEURS-EDITEURS

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M. J. M. CHAIiCOT,

Membre de l'Institut.

MoX CHER MaITRE,

C'est en écoulant vos leçons que l'idée m'est venue d'écrire ce livre, et J'en ai pris bien des détails dans vos conversations, à r époque où vous m avez admis à l'intimité de vos travaux et de vos recherches. Voulez-vous me permettre de le placer sous wtre protection?

P^uL REGNARD.

LES AIALADIES EPIDÉMIQUES

De tous les apanages de notre esprit, celui dont nous nous montrons le plus fiers, c'est certainement notre liberté.

L'homme, disent les philosophes, a son libre arbitre : il agit comme il veut, et de son indépendance morale résulte sa responsabilité; toute la doctrine des récompenses et des peines découle de ce principe fondamenlal.

Il ne faudrait pourtant pas croire qu'il soit toujours demeuré sans attaques : il s'est élevé contre lui une école philosophique qui a cherché à démontrer que, loin d'être libres, nous sommes enchaînés, et que ce n'est que dans des circonstances aussi rares que particulières que notre spontanéité peut entrer pleinement enjeu.

Ne sommes-nous pas gouvernés par les lois physiques ? Toute atteinte que nous essayons de leur porter reçoit vite sa punition. Ceci ne saurait guère se discuter; c'est d'ailleurs en dehors du débat.

Mais, disent les physiologistes à l'école psychologique pure,

que de fois noire libre arbitre n'est-il pas entravé? Ne suffit-il pas que le sang ou l'oxygène manquent aux cellules de notre cerveau, ne fut-ce qu'une minute, pour que tout notre être moral : conscience, intelligence, volonté, raison, sensibilité, disparaisse instantanément? Une goutte d'alcool ou d'éther arrive à nos centres nerveux, n'est-ce pas assez pour que notre raison s'atténue, pour que nous pensions des choses absurdes, pour que nous en disions d'insensées, pour que nous commettions des actes que nous regretterons lorsque aura cessé l'action passagère du poison?

Il est certain que ces objections contre la liberté morale ont leur valeur; mais elle est moins grande que ne croient ceux qui les émettent. Elles supposent, en effet, un état pathologique en dehors du fonctionnement normal de notre intellect, Dira-t-on que les hommes, en général, n'ont pas leur liberté morale parce que quelques-uns l'ont perdue? Autant vaudrait dire que l'homme ne voit pas la lumière parce qu'il y a des aveugles ; qu'il n'a plus le sens de l'ouie, parce qu'il existe quelques sourds.

Aussi n'est-ce pas par cette objection, un peu grossière, que l'on peut attaquer la doctrine du libre arbitre absolu '.

Dans l'accomplissement même de nos actes psychiques, nous ne sommes jamais complètement libres. 11 y a une sorte de mime- ^/sme soc/a/ qui nous entraîne. L'enfant s'éduque par l'exemple; il imite ses parents. Dans la société, on s'imite les uns les autres, et c'est l'ensemble de ces imitations conventionnelles qui constitue la bonne tenue. Cela commence à être voulu, puis cela devient instinctif.

Cette imitation peut être subite et quelquefois dangereuse.

• Ce n'est guère ici le lieu de faire de la flicologic; mais le lecteur voudra bien remarquer que l'Eglise elle-même atténue notre liberté morale, quand elle dit que nous sommes liors d'état d'éviter le péché par nos propres forces, et que nous ne le pouvons que par l'ititervenlion do la grâce. Lac discussion bien connue sur ce point a rempli la fin du dix-scplicme siècle.

LES MALADIES ÉPIDÉAIIQUES DE L'ESPRIT. xi

Prenez les hommes les plus raisonnables, les plus maîtres d'euxmêmes, réunissez-les en une assemblée, il n'est pas impossible que par l'entraînement, comme on dit, ils se laissent aller à des actes, à des résolulions que chacun regrettera plus tard quand il se retrouvera seul en face de lui-même.

Descendez d'un échelon, prenez des individus quelconques, faites-en une foule, et cette réunion composée d'hommes bons en particulier, vous savez h quels excès elle pourra se livrer.

Celte tendance à l'imitation a si bien été entrevue par les législateurs de tous les temps, que partout nous rencontrons des lois contre les attroupements.

Dans un ordre d'idées plus élevé, c'est encore au mimétisme que nous devons attribuer ces résolutions subites qui emportent vers la guerre, la révolte ou l'émeute des peuples entiers à un moment où ils semblaient le plus calmes, le plus pacifiques.

L'histoire fourmille de ces réveils en sursaut dus à l'influence d'un petit nombre d'hommes résolus, entraînant la masse par leur exemple : l'expression est consacrée.

A côté de ces imitations dans le bien, il s'en rencontre dans le mal. Il y a des moments où toute une nation semble devenir malade et perdre son libre arbitre. C'est une épidémie qui règne avec fureur, puis tout s'apaise, et commence une période de repos et de calme qui pourra durer quelque temps. 11 existe une folie par imitation. 11 y a des maladies épidémiques sur l'esprit comme sur le corps.

Le fond en est toujours le même, les circonslances en font varier la forme; celle-ci tient au milieu ambiant, à l'impulsion première, aux circonstances. Les folies épidémiques du moyen âge ont le même principe que les nôtres, mais elles ne leur ressemblent pas.

C'est l'étude de ces vésanies sociales que j'ai entreprise quand l'émineut doyen de la Faculté des sciences de Paris, Henri Milne-

xn LES MALADIES ÉPIDÉMIQUES DE L'ESPRIT.

Edwards, m'a demande d'exposer devant l'Association scientifique de France les récentes découvertes de la pathologie nerveuse.

Mon travail n'est certainement pas complet; pour l'être il devrait embrasser l'histoire de tous les peuples : j'ai choisi dans la niasse les affections intellectuelles épidémiques qui donnent le mieux la formule de chaque époque. J'en ai négligé quelquesunes (l'alcoolisme par exemple), trop bien connues de tout le monde.

J'ai été puissamment aidé dans ma tache par mes maîtres. M. le professeur Charcot, pendant mon séjour à la Salpêtrière, a bien voulu m'associer à ses travaux de chaque jour; MM. Jules Luys, Mesnet, Magnan, Brouarde;, mes amis Bourneville et Charles Richet m'ont communiqué leurs faits personnels et leurs documents. Qu'ils reçoivent ici l'expression de ma reconnaissance.

Le pubhc du grand amphithéâtre de la Sorbonne a daigné accueillir ces conférences avec la bienveillance dont il est si prodigue.

Je ne sais quel sort sera fait au livre qui les résume, mais je serais heureux si mes lecteurs voulaient bien reconnaître qu'il constitue une œuvre de bonne foi pour le fond et de modération quant à la forme.

Cliàlcau (la la Brosse-Saint-Ouen, septembre 1886.

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