LE BAQUET DE MESMER
D'après une gravure du lemps.
sectes religieuses. Il constitue l'état à^ extase où la connaissance extérieure se perd et se trouve remplacée par une série de visions, de rêves en rapport avec les préoccupations du sujet. Je vais tout à l'heure vous montrer que, si Pextase est le plus souvent reli-
fjieuse, elle ne l'est pas toujours, et que toute vive émotion de l'àme peut la provoquer.
Les fakirs de l'Inde y arrivent souvent , non plus en s' absorbant dans quelque idée poétique ou sainte , mais simplement en contemplant l'espace ou un point vivement éclairé; d'aucuns même regardent simplement le bout de leur nez. Les moines grecs du mont Alhos sont aussi célèbres à ce point de vue , et c'est par la contemplation prolongée de leur nombril qu'ils arrivent à l'hypnotisme, assez pour devenir inertes et insensibles pendant fort longtemps. 11 en résulte pour eux une réputation de sainteté ou de sorcellerie, suivant la forme que prend le délire dont ils ne lardent guère à être frappés.
De fout temps ce qu'on a appelé V ascétisme contemplatif ix été produit par la fixalion d'un objet brillant ou non, auquel on attachait quelque vertu , auquel on supposait quelque sainteté. Ces contemplations , aidées d'une violente excitation intellectuelle , étaient rapidement suivies d'hallucinations, d'apparitions, et, en somme , de l'attaque d'extase telle que la décrivent à la fois les hagiographes et les médecins.
L'islamisme même, si peu mystique qu'il soit, a donné, lui aussi, naissance à des procédés spéciaux d'hypnotisation. Le son prolongé et monotone y entre pour plus que la contemplation.
Chez les disciples d'Hussein le Martyr, on provoque l'extase au moyen de tambourins frappés sans cesse avec la même cadence rapide et monotone. Des initiés accompagnent par une mélopée rhylhmée sur le bruit d'un tambour. La cérémonie a souvent lieu la nuit, et bientôt les adeptes tombent dans une sorte de ravissement où l'insensibilité cutanée est telle , qu'on peut reproduire sur eux les différentes phases du martyre du maître sans leur arracher un cri, sans même qu'ils semblent se douter de rien.
Mais c'est encore dans la secte des Aïssaouas , dont bien des représenlanls se rencontrent dans notre colonie algérienne, que
les phénomènes se montrent avec la plus grande intensité. Ceux qui ont eu la chance fort rare d'assister à une de leurs cérémonies ont été frappés du degré d'anesthésie auquel arrivent ces hommes.
C'est la nuit que la chose se passe, dans quelque plaine isolée ; les tambourins font entendre leur bruit monotone. Les adeptes sont assis autour d'un grand feu. Peu à peu ils tombent eu extase; quelques-uns sont même pris de crises convulsives et poussent des cris prolongés: l'anesthésie devient complète, et l'on voit les uns appliquer leur langue sur une barre de fer rouge , tandis que d'autres , inondés de sang , mâchent à pleines dents des figues de Barbarie dont les longues épiaes leur traversent les joues et viennent sortir en dehors.
Un certain nombre avalent des araignées et des scorpions vivants, et de graves accidents peuvent survenir de ce fait.
Tous ces hypnotiseurs inconscients procèdent toujours de la même manière : fixation d'un point, en général , avec strabisme interne, ou fixation de l'ouïe par un bruit toujours le même.
Ce sont ces procédés que nos prédécesseurs et nous-mêmes employons encore pour reproduire des phénomènes qui sont , on le verra, tout à fait déterminés.
C'est à Braid, en somme , que l'on doit le premier manuel opératoire bien réglé de l'hypnotisme, et c'est en 1841 que ce chirurgien de Manchester, après avoir été témoin d'expériences dites magnétiques, reconnut que c'était à la fixité prolongée du regard et de l'attention, et non pas à quelque fluide mystérieux, qu'il était juste d'attribuer les phéaomènes incontestables qu'il avait observés. C'est à Braid que commence le magnétisme scientifique.
Ce chirurgien connaissait une série d'expériences très-curieuses qui venaient d'être faites en France par Du Potet et de Puységur. Ces deux hommes, imbus des idées de Mesmer, s'étaient demandé
si le baquet était bien utile, et si le fluide magnétique universel qui nous imprègne tous ne pouvait pas passer d'un homme à l'autre. Dès lors, s'adressant à des sujets nerveux, ils avaient essayé, par une série de ces attouchements qu'on appelle encore aujourd'hui des passes, de réaliser quelques effets. Par ce moyen, l'état de sommeil avait été produit beaucoup plus vite que par l'appareil de Mesmer: le magnétisme par communication était né, et il existe encore aujourd'hui, considérablement augmenté el enrichi de folies de toute espèce.
C'est qu'en effet, par un grand malheur, ce fut entre les mains de véritables malades que tombèrent les premières observations. Il semble que certaines personnes ont un amour passionné pour le surnaturel, et qu'en présence d'un fait inexpliqué leur esprit a toujours de la tendance à accepter les raisons les plus extraordinaires. Pour les premiers adeptes du magnétisme , on se trouvait en face de forces nouvelles; l'àme agissait sur l'âme par une sorte d'induction. 11 y avait comme un fluide nouveau passant d'un homme à un autre à travers l'espace. Il parut alors des centaines de volumes où l'absurdité s'étale au grand jour. J'ai été obligé de les lire. Messieurs; rien n'est plus ennuyeux, rien n'est même plus douloureux. En voici d'ailleurs quelques échantillons. Je copie dans Vasseur-Lombard la manière de guérir le cancer par le magnétisme :
« Le magnétiseur, après la magnétisation préparatoire, fait des passes attractives au siège du mal, avec la volonté de soutirer les fluides impurs qui l'alimentent; ensuite il fait des passes répulsives vers le siège du mal, avec la volonté de couper le mauvais fluide et de le chasser; et il termine par des passes médiatrices, sans mouvements, dirigées vers le siège du mal, avec la volonté de calmer les ardeurs du mal et de fortifier le principe vital affaibli. 5)
Le même auteur, du reste, n'est pas fier; il traite aussi les animaux :
u La magnélisation des animaux malades se fait aussi comme celle de l'homme. Le magnétiseur se place devant l'animal dans la position qu'il lui est le plus convenable de prendre, soit à cause de sa forme, soit à cause de sa grandeur ou de sa petitesse. Il commence par exercer sa puissance fluidique sur l'animal malade par des passes répulsives faites à distance convenable, depuis la tête, en suivant le dos et les côtés, jusqu'à l'extrémité du corps, avec la volonté de dégager les fluides impurs qui forment son atmosphère.
« Ensuite le magnétiseur fait quelques passes médiatrices de la tête, toujours en suivant le dos jusqu'à l'extrémité du corps, en continuant le long de ses jambes jusqu'aux pieds, avec l'intention de maintenir l'équilibre dans l'organisme de l'animal. »
Le magnétisme est encore applicable à l'horticulture :
« La magnétisation des végétaux malades diffère , dans son application générale, de celle de l'homme ou des animaux, en ce sens qu'elle se fait de la base du végétal au sommet. Le magnétiseur se tient debout en face du végétal à magnétiser, et à distance convenable. 11 exerce son action fluidique par des passes répulsives faites de la base au sommet, en suivant le tronc ou la tige et les branches , selon son importance , avec la volonté de chasser les fluides impurs qui forment son atmosphère ambiante. Il dégage ensuite l'intérieur du végétal par des passes attractives faites avec cette inversion de la base au sommet. Il continue l'action magnétique par des passes médiatrices , faites toujours de la base au sommet , en s'arrêlant un peu aux jointures des branches, avec l'intention de fortifier le principe vital du végétal, et de faire circuler la sève depuis ses racines jusqu'aux branches les plus élevées de son sommet.
« On peut, à l'aide des mêmes procédés, magnétiser les végétaux d'un jardin, d'un verger, ainsi que toute une récolte de céréales, de légumes ou de fourrages, pour les fortifier ou les
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faire croître; seulement on emploie, pour cette magnétisation, le fluide vital universel. On peut encore saturer de fluide les végétaux d'un jardin, d'un bois, d'un champ ou d'une prairie pour servir de promenade hygiénique aux malades, v
11 y en a des volumes entiers de cette force ! Il faut le reconnaître , à côté de ces magnétiseurs grotesques , il en est quelquesuns qui, tout en persistant dans des idées erronées et anliscientifiques, ont rendu quelques services et ont amené des progrès qu'on a ensuite utilisés. Un de ceux-là est Teste, à qui je vais emprunter ses méthodes pour vous donner une idée de ce qu'était le magnétisme avant Braid et avant les recherches physiologiques de l'école de la Salpêtrière.
MÉTHODE ORDINAIRE d'aPRÈS DELEUZE.
« Une fois que vous serez d'accord, et bien convenus de traiter gravement la chose, éloignez du malade toutes les personnes qui pourraient vous gêner; ne gardez auprès de vous que les témoins nécessaires (un seul s'il se peut), et demandez-leur de ne s'occuper nullement des procédés que vous employez et des effets qui en sont la suite, mais de s'unir d'inlenlion avec vous pour faire du bien au malade. Arrangez-vous de manière à n'avoir ni trop chaud ni trop froid, à ce qu3 rien ne gêne la liberté de vos mouvements, et prenez des précautions pour n'être pas interrompu pendant la séance. Faites ensuite asseoir votre malade le plus commodément possible, et placez-vous vis-à-vis de lui, sur un siège un peu élevé, et de manière que ses genoux soient entre les bras jusqu'à l'extrémité des doigts , en touchant légèrement. Vous recommencerez cette passe cinq ou six fois, en détournant vos mains et les éloignant un peu du corps pour remonter. Vous placerez ensuite vos mains au-dessus de la tête , vous les y tiendrez un moment, et vous les descendrez en passant devant le
visage à la distance d'un ou deux pouces jusqu'au creux de l'estomac : là, vous vous arrêterez environ deux minutes en posant les pouces sur le creux de l'estomac, et les autres doigts au-dessous des côtes. Puis vous descendrez lentement le long du corps jusqu'aux genoux, ou mieux, et si vous le pouvez sans vous déranger, jusqu'au bout des pieds. Vous répéterez les mêmes procédés pendant la plus grande partie de la séance. Vous vous rapprocherez aussi quelquefois du malade de manière à poser vos mains derrière ses épaules pour descendre lentement le long des vôtres, et que vos pieds soient à côté des siens. Demandez-lui d'abord de s'abandonner, de ne penser à rien, de ne pas se distraire pour examiner les effets qu'il éprouvera , d'écarter toute crainte, de se livrer à l'espérance et de ne pas s'inquiéter ou se décourager si l'action du magnétisme produit chez lui des douleurs momentanées.
« Après vous être recueilli, prenez ses pouces entre vos deux doigts de manière que l'intérieur de vos pouces touche l'intérieur des siens , et fixez vos yeux sur lui , vous resterez de deux à cinq minutes dans celte situation, ou jusqu'à ce que vous sentiez qu'il s'est établi une chaleur égale entre ses pouces et les vôtres : cela fait, vous retirerez vos mains en les écartant à droite et à gauche, et les tournant de manière que la surface intérieure soit en dehors, vous les élèverez jusqu'à la hauteur de la tête; alors vous les poserez sur les deux épaules, vous les y laisserez environ une minute et vous les ramènerez le long de l'épine du dos, et de là sur les hanches, et le long des cuisses jusqu'aux genoux ou jusqu'aux pieds. Après les premières passes, vous pouvez vous dispenser de poser les mains sur la tête, et faire les passes suivantes sur les bras en commençant par les épaules, et sur le corps en commençant par l'estomac.
« Laméthode dont on vient de lire la description est en général celle qu'il faut suivre lorsqu'on commence à magnétiser. Cepen-
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dant je crois pouvoir observer que le contact absolu des mains sur la tête et l'épigastre n'est point indispensable; ce contact au contraire est un sujet de distraction et n'ajoute rien à refficacité du procédé. J'ai cru remarquer également que les passes que l'on pratiquait le long du racliis n'avaient point une action bien marquée, et pour mon compte, j'ai depuis longtemps cessé d'en faire usage. — Enfin, règle générale, toute espèce de toucher direct me paraît superflu, et dans l'intérêt des convenances, j'engage tous les magnétiseurs à s'en abstenir.
«Le plus ordinairement, je me tiens debout devant la personne que je veux magnétiser, et même à une certaine distance d'elle; après les quelques minutes de recueillement qui doivent précéder toute expérience, je lève ma main droite à la hauteur de son front, et je dirige lentement mes passes du haut en bas , au-devant du visage, de la poitrine et du ventre : seulement, à chaque fois que je relève ma main, j'ai le soin de laisser retomber mes doigts, de telle façon que leur face dorsale regarde le magnétisé pendant mon mouvement d'ascension, et leur face palmaire pendant les passes.
« Ce procédé est simple, trop simple peut-être : aussi ne conseillerai-je de l'employer que sur des sujets accoutumés déjà au magnétisme, et susceptibles de s'endormir facilement. La méthode de Deleuze avec les légères modifications que j'ai indiquées est de beaucoup à préférer pour les premiers essais.
« Mais en définitive tous les procédés réussissent lorsqu'ils inspirent la confiance à ceux qui les emploient, et lorsque ceux-ci sont bien pénétrés de leur pouvoir. »