UNE AVENTURE DE VOYAGE
« J'habitais, à Aix-la-Chapelle, un petit logement situé dans les faubourgs de la ville : mes fenêtres donnaient sur une petite place. A droite les remparts, à gauche une petite éminence sur laquelle était construite l'église de Saint-Adalbert ; l'éminence faisait corps avec le rempart. En face de mes fenêtres, au fond de la place, les grilles en fer de la ville, dont j'avais tant de fois escaladé les fers de lance pendant la nuit, pour rentrer chez moi par le chemin le plus court.
« ]\Ion petit appartement était au second étage ; on y arrivait par un escalier un peu sombre, même en plein jour ; il était composé d'un salon, d'une chambre à coucher et d'un cabinet noir pour mettre les habits.
« Le mobilier du salon, venu de Paris, donnait à ce salon, malgré sa simplicité, un cachet que n'ont pas d'ordinaire les pièces meublées à l'allemande : un grand bureau en acajou, un canapé, deux fauteuils, deux chaises en velours vert, une table ronde chargée de livres et de papier au milieu, un poêle dans le coin ; sur le bureau des flambeaux en bronze doré, de chez Barbedienne, une pendule en marbre vert des Pyrénées , surmontée d'une bonne statuette en bronze de la Diane de Gabies.
« La chambre à coucher était simplement meublée en cerisier poli et ciré : lit, commode, buffet, toilette, grande armoire comme on en trouve chez les paysans de nos campagnes françaises.
« J'allais souvent en Belgique, oii m'appelaient mes affaires. « Un soir d'été, après avoir passé toute ma journée à courir à
pied dans les rues de Liège, j'avais pris l'express, qui, vers trois heures du matin, devait me ramener à Aix-la-Chapelle.
« A Pepinster, slation d'embranchement de la ligne de Spa, on s'arrête quelques minutes. La locomotive avait déjà sifflé pour en repartir, lorsqu'une jeune dame monta à la hâte dans le compartiment où je me trouvais avec deux autres voyageurs.
« Mes deux compagnons de route occupant déjà les deux moitiés des banquettes du compartiment, la jeune dame s'assit en face de moi.
« Sa tournure était élégante, sa taille bien dessinée dans un manteau de drap, à grandes manches pagodes, bordé de passementeries à perles de jais. Sa robe de soie était à bandes brunes et noires, son chapeau élégant et simple. Elle pouvait avoir vingtdeux à vingt-trois ans, brune, à physionomie ouverte et agréable. A son sac de voyage en tapisserie, au fermoir du sac, à quelques autres petits détails, j'avais reconnu une Allemande,
« — Vous avez bien manqué de ne pas partir, lui dis-je en allemand.
« — C'est vrai, monsieur, me répondit-elle moitié souriante, moitié inquiète, mais j'avais presque envie de rester. J'eus sans doute l'air étonné, car ma belle interlocutrice ajouta : — Je voyageais avec mon frère, et je ne sais plus ce qu'il est devenu.
« Ma curiosité était éveillée : je pouvais peut-être rendre service ; au risque de paraître indiscret, je hasardai quelques questions. La langue que nous parlions, du reste, n'étant pas comprise de nos deux compagnons, je me trouvais plus à mon aise.
« Voici ce que j'appris :
A Liège, son frère la quittant un instant, était descendu de wagon pendant les cinq minutes d'arrêt du convoi, et le convoi s'était mis en marche sans qu'elle l'eût vu revenir. A Pepinster, pensant que son frère était sans doute monté dans les derniers wagons du convoi, elle était descendue et l'avait cherché sans le trouver;
elle n'avait pas eu le temps de regarder dans tous les wagons, et elle espérait encore le rejoindre au buffet de Verviers, où tous les voyageurs s'arrêtent au moins un quart d'heure pour passer du chemin de fer belge sur le chemin de fer rhénan.
« Une chose cependant ajoutait à son anxiété; le convoi dans lequel nous étions n'allait que jusqu'à Aix-la-Chapelle, où nous devions arriver vers trois heures du matin 5 elle devait s'y arrêter avec son frère, puis continuer le lendemain sa route jusqu'à Cologne.
« Je concevais, en effet, son inquiétude : arriver seule dans une ville où l'on ne connaît personne, et êlre obligée de s'y arrêter sans protecteur depuis trois heures du matin jusqu'à huit heures ; avoir des bagages, être femme jeune et jolie, s'aventurer seule, pour aller réveiller les domestiques des hôtels, voire même pour demander son chemin. Je m'avouai sans fatuité que cette demoiselle pouvait tomber sur des cavaliers moins respectueux, moins aimables et moins délicats que moi.
« Je hasardai donc mes offres de service, et il fut convenu que si elle ne retrouvait pas son frère à Verviers, nous monterions dans le même compartiment sur le chemin de fer rhénan, et qu'arrivés à Aix-la-Chapelle, je la conduirais et l'installerais dans un hôtel.
« A Verviers, personne. Fatigués, tous les deux, bien installés dans un bon compartiment de premières, nous dormons tant bien que mal jusqu'à Aix-la-Chapelle. Là, je prends soin des bagages, je m'empare du sac en tapisserie, et j'offre mon bras.
« Il commençait à faire jour quand nous sortîmes de la gare.
« — Vous n'aurez guère le temps de dormir, dis-je à ma compagne.
« — Ohl je ne veux pas me coucher, répondit-elle, j'aurais peur de manquer le convoi, et je veux absolument arriver à Cologne le plus tôt possible. Mon frère a sans doute déjà télé-
graphie qu'il était resté en route, et qu'il fallait venir me chercher à la gare. Si je n'arrivais pas, ma famille serait inquiète.
« — Je pourrai dire aux domestiques de vous réveiller, et je vous engage à dormir un peu; la fatigue
a — Oh! monsieur, s'écria-t-elle avec un léger tremblement convulsif, comme s'il lui arrivait déjà une aventure désagréable, je ne veux pas me coucher à l'hôtel : j'aurais peur.
« — Auriez-vous peur de moi? lui demandai-je en souriant.
« — Vous avez été tellement aimable et complaisant pour
moi, que — Et elle me regarda Non, monsieur, ajoula-
t-elle.
« — Eh bien, mademoiselle, voici ma proposition : nous n'allons pas à l'hôtel , nous allons tourner par ici pour aller chez moi; j'ai un petit appartement de deux pièces; je vous mettrai toutes les clefs dans les mains ; vous prendrez une pièce et moi l'autre, et jusqu'à huit heures du matin je serai le domestique de votre hôtel : c'est moi qui vous réveilleiai.
« Les regards échangés, respectueux et bienveillants d'une part, reconnaissants de l'autre, avaient conclu l'affaire.
et Je remarquai bien un peu d'hésitation quand j'agitai la sonnette du portail ; je sentis bien sa main trembler dans la mienne quand je la guidai dans les ténèbres de mon escalier ; mais enfin nous voilà chez moi.
« Pendant que je fermais ma porte, son regard se promenait autour de ma chambre; il devint fixe, puis comme atterré; un sentiment d'angoisse se peignait sur sa physionomie et la clouait sur la porte, les yeux fixés sur la terre.
« Oh! qu'elle était belle ainsi !
" Je lui pris les mains, et, en échangeant un sourire, nous nous assîmes sur le canapé ; dès lors, je sentis ma victoire sur elle : elle était calme.
« — Mademoiselle, lui dis-je un peu brusquement, je vous engage
LE DÉLIRE DES GRAXDEUfiS. 375
à quitter votre manteau et votre chapeau; moi, je suis tellement couvert (le poussière que je vous demanderai la permission de changer de vêlement. Et jetant sur un meuble mon chapeau et mon paletot, j'endossai un petit saute-en-barque de tricot de laine noire, bordé de rubans veris.
a Elle ôta ses gants, son manteau et son chapeau.
« — Mademoiselle , repris-je , vous devez éprouver le même besoin que moi : quand j'arrive de voyage, j'aime l'eau.
« J'atteignis mon plus beau linge, et, tout frais débarbouillés tous les deux, nous échangeâmes en souriant un timide baiser.
« La belle inconnue avait dénoué ses cheveux pour réparer le désordre du voyage ; ils tombaient jusqu'à terre, et c'était à mon tour de me défendre contre moi-même.
« — Que vous êtes belle I m'étais-je écrié en demandant un second baiser, qui me fut refusé d'un ton qui n'admettait pas la récidive.
« J'étais honteux et confus.
« Je rentrai seul dans mon salon.
« Quand elle vint m'y joindre, je lui exprimai mes regrets de n'avoir point dans mon ménage de garçon, des rafraîchissements ou des provisions à lui offrir.
« — Asseyons-nous, et donnez-moi mon sac de voyage, me répondit-elle. — J'obéis. Elle lira de son sac une douzaine de gâteaux secs et un volumineux flacon de cristal, plein d'excellent vin de Madère, précaution du frère au départ.
« Désormais la conversation ne pouvait plus languir, et bien que frugal, notre souper fut délicieux. Nous échangeâmes nos noms, nos cartes de visite pour en bien connaître l'orthographe ; elle m'accabla de questions sur mes occupations, mes goûts, l'emploi de mon temps, etc.
« De mon côté, voici ce que j'appris : Elle était orpheline
« Tout en causant, mangeant et buvant, nous avions atteint
presque cinq heures du matin. Mademoiselle X tombait de
fatigue, et ]a conversation commençait à languir.
« — Mademoiselle, lui dis-je, je vous engage à dormir un peu ; vous avez encore deux heures et demie, si vous voulez vous étendre sur mon lit ; moi, je vais prendre le canapé que vous occupez en ce moment.
« — Laissez-moi le canapé, me dit-elle.
« — Vous serez beaucoup mieux sur le lit.
« — Je ne veux pas vous déranger j fermez votre porte et couchez-vous.
« — C'est ce que je ne ferai point, car vous seriez mal ici. Allons, pas de cérémonies, mademoiselle! Et l'enlevant dans mes bras comme un enfant, je la posai sur mou lit.
« Et nous nous mîmes à rire.
« — Allons, monsieur, me dit-elle, j'ai eu confiance en vous, je vais vous faire de la place, mais soyez sage. « Et, serrant ses crinolines contre la muraille, elle me fit une petite place vers le bord.
« Son regard affectueux commandait le respect.
« Je pris place, assez embarrassé, et pourtant nos lèvres se rencontrèrent, un baiser passionné nous troubla tous les deux... — Bonsoir, reprit-elle, nous sommes en wagon, et vous êtes mon frère.
ce Quand elle se réveilla : — Merci, monsieur, merci, me ditelle, en me prenant la tète dans ses mains et en m'embrassant sur les deux joues ; et elle sauta à terre.
« J'étais..., j'étais..., je ne sais pas, mais mon trouble augmentait toujours; je ne disais plus rien, je restais en place, comme hébété. Je la suivis du salon dans la chambre à coucher, et de la chambre à coucher dans le salon. A mesure que mon trouble augmentait, son geste devenait plus saccadé, son pas plus fiévreux : une crise était imminente.
« Elle s'arrêta brusquement, en face de moi. Son regard résumait toutes les émotions qu'elle avait éprouvées depuis la veille ; tout à coup, fondant en larmes, elle me jeta les bras autour du corps, et me couvrit de baisers auxquels je ne savais comment répondre.
« Enfin le calme revint, et, me tenant toujours embrassé, elle appuya sa tête sur ma poitrine. — Monsieur, me dit-elle toute confuse, je voudrais bien vous épouser!
« Un sanglot s'échappa de ma poitrine, et ce fut à mon tour de rendre baisers pour baisers. Nous pleurions et nous nous embrassions.
« Quelle heure est-il? dit-elle tout à coup en passant la
main sur son front, comme sortant d'un rêve.
a — Vous avez encore vingt-cinq minutes, répondis-je : il en faut cinq à la gare pour les bagages, quinze pour y aller; il nous reste cinq minutes à passer ici.
« — Monsieur, me dit-elle, écrivez mon adresse. Je m'arrête
trois jours à Cologne; venez dans cinq à Je vous présenterai
à mou tuteur, et je me charge du reste.
(( Notre retour à la gare fut embarrassé. A quoi cela tenait-il? C'est ce que je ne saurais dire.
u Au moment de monter en wagon, nous échangeâmes un dernier et amical baiser :
ce — Je vous aime !
« — Je vous aime !
a Murmuràmes-nous ensemble à l'oreille l'un de l'autre.
« Et le convoi partit ! j'
Il n'y avait pas bien longtemps que M. R. .. avait écrit cette nouvelle quand ses idées ambitieuses prirent une tournure des plus fâcheuses : il est persuadé que ses moustaches soutiennent le monde et que son cache-nez sauve l'empire; au milieu de ses insanités, il a écrit deux autres articles pour le Glaneur : les
« Aventures de Polichinelle » et le « Rêve-Oméga » . Il est l'auteur d'un projet de banque universelle. Il gifle les autres malades et prétend qu'ils ont beaucoup de plaisir à recevoir ses soufflets.
A côté de lui vivait une jeune fille, mademoiselle C..., qui se déclarait ^ inspectrice générale de Charenton « . Elle décorait de titres pompeux tous les gens qui la venaient voir. Elle était d'une telle violence, qu'on était obligé de la surveiller particulièrement : plusieurs fois elle faillit tuer les infirmières.
Un jour, elle se figura qu'elle était un grand personnage politique qu'on retenait prisonnier à Charenton, et, à cette occasion, elle composa les vers suivants :
COLR DES LOGES.
Lorsque dans ma cellule où parfois je somineil!e
Un doux songe embellit les heures de ma nuit,
Souvent la liberté de mon rêve m'éveille :
« Suis-moi, je te fais libre! abrité sous mon aile.
On ne pourra ravir à ta mère son fruit ! »
— Mais moi, faisant effort, je repousse son zèle :
« Mon Dieu ! je ne veux pas être libre à tout prix;
Mon sort est magnifique, il est digne d'envie.
Je veux encor des fers, des fers toute ma vie,
Je veux souffrir, je veux mourir pour mon pays!!! »
Un autre afiéné vaniteux, M. I..., s'imagine qu'il vit depuis cinq cents ans. Il a été fait duc de Vincennes par Charles l/II, il a remporté à cette époque une grande victoire sur les Anglais. Sous Louis XIV, il était général et habitait un hôtel rue Traversière- Saint-Antoine. Sous Louis XV, il commandait un corps d'armée.
La Révolution lui a enlevé son domaine de Vincennes et Charenton 3 aussi écrit-il régulièrement des lettres de protestation au conseil municipal de ces communes. Une autre de ses idées, c'est que tout homme est double et a son égal quelque part.
Il croit à la métempsycose et pense que chacun de nous est le régénéré d'un être qui a vécu avant lui. Il a fait une grammaire
et propose au Glaneur des articles de linguistique dont voici un faible échantillon :
« L'aire ou surface est du masculin ; ou doit donc dire la soupe a Vaire bon, et non pas l'air bonne. D'abord l'air dans l'atmosphère est transparent, on ne le voit pas, sait-on s'il est bon? Bonne se rapportant à soupe, que signifierait l'air sans épithète ? il ne signifierait rien, tandis que l'aire bon signifie la surface de la soupe que vous voyez, ne pouvant distinguer que cette surface.
« On se moque du peuple qui dit dorénavant, dorsénavanl, et c'est à tort. Le mot dorénavant est bien plus absurde. C'est de dès lors et avarit que dérive dorsénavant, dont la corruption est moindre que dorénavant. Ainsi je dirai dès lors et avant
« J'ai observé que dire « je veux m'en aller » est un langage absurde. Qu'est-ce que cela veut dire, sinon «je veux aller moi » ? Cependant on trouve que c'est bien parler, et les académiciens ne voudraient pas entendre raison sur celte erreur. Je prétends que dire «je veux en aller » est parler plus correctement, parce qu'on n'a pas besoin d'exprimer qu'on est soi-même le sujet de l'action, puisqu'on ne pourrait dire «je veux en aller un autre » . Il suffit donc de dire « je veux en aller » .
« Quatre conjugaisons sont inutiles, compliquent et embarrassent la langue. Elles se peuvent réduire en une seule dont la déterminaison sera er. Ce changement nous ramène au langage primitif tel que des provinces l'ont conservé ; ce qui prouve l'idiome premier de la langue à l'époque où l'homme dans sa nature grossière n'était soumis qu'à sa raison. Les lois l'ont gouverné quand il fut réuni en tribus, puis la religion; qu'y a-t-il gagné? Donc nous àirou^finer, au lieu de finir, senter, couvrer, tener; et on conjuguera ^wer ainsi : je Jine, je finals, je final, j'ai fine, j'eusfmè, je fineral, j'aurais fine, etc.
« 11 est absurde d'employer le verbe être comme auxiliaire
dans le verbe aller , et dans les autres verbes irréguliers comme lui ; car être n'y exprime pas un sens droit. « Je suis allé 11 est faux, il faut dire «j'ai allé » . Quand on ditje suis allé, on semble dire qu'on y est, puisqu'on emploie le présent de l'indicatif, tandis i\\xej'ai allé exprime le parfait, qui est ce que vous voudriez dire et que vous ne dites pas avec je suis allé. A preuve, dans le présent du passif je suis aimé, vous supportez une action, tandis qu'elle est passée quand vous ditesje suis allé. »
Voilà nn malade qui avait prévu le volapiick.
M. I... n'est pas seulement grammairien, il est aussi botaniste et thérapeutiste. Il a composé un traité de l'action médicinale des plantes potagères.
Ses articles de critique artistique sont célèbres; en voici un fragment :
« Je pense que des rues tirées au cordeau, dans une grande ville surtout, ne peuvent qu'abêtir l'esprit. La vue est de suite satisfaite ; or, la vue étant destinée à agrandir l'entendement par les pensées qu'elle fait naître, la promptitude de la satisfoction visuelle doit amoindrir la réflexion. Je suis persuadé qu'une ville dont les rues serpentent donne en outre positivement plus de tranquillité au corps parce que les vents ne le contrarient pas autant, et que, par suite, l'esprit en est plus maître et reste plus capable de diriger ses pensées ou de les concentrer. Pour ces motifs, je blâme les cbangements que l'on fait dans Paris sous prétexte de l'aérer, ce qui est un grand tort. Je ne serais pas étonné qu'à force de l'aérer on en arrive à ruiner l'industrie, en affaiblissant l'babileté de ses ouvriers en tout genre. Je prends modèle sur les fourmis ; elles tracent des voies tortueuses et non pas alignées pour aller d'une fourmilière à une autre ; ce que j'ai observé sur le bitume. Ces insectes étant restés laborieux et infatigables depuis le commencement du monde, les ouvriers ne peuvent que gagner à les prendre pour modèles ; et, d'après leur
exemple, j'ai le droil de dire que les rues serpentant en leur direction doivent être préférables à celles dont la régularité et l'uniformité satisfait tout de suite la vue, ce qui est la même chose qu'abrutir l'esprit.
« Ne sait-on pas que les ouvriers sont plus sensés, plus capables que les gens oisifs qui ne connaissent que le repos et la jouissance du bien qu'ils ont? c'est du moins ma conviction. Il me semble même qu'à voir promener des riches dans leurs jardins, ornés et soignés de la mollesse qu'ils recherchent, on dislingue dans leur extérieur et dans tout leur ensemble un dégoût profond jusque pour leurs jouissances, parce que la régularité et les agréments des lieux leur ôtent la satisfaction agreste que leur donneraient des terrains sans apprêts, distribués comme le voudrait le hasard, au fur et à mesure qu'on aurait à planter.
« De même, dans une ville régulièrement aérée, les gens auront moins d'esprit, les ouvriers seront plus mous et partant moins bons que dans une ville distribuée par le hasard des temps et la fortune des gens, oii rien n'aurait été calculé que par le besoin d'y loger '. »
Tout cela se tient encore un peu ; mais que dire de cette œuvre d'un autre malade que ne renieraient pas nos poètes les plus décadents, les plus déliquescents :
Corps médical universel.
Céleste partie des sciences,
Du jardin plantage solennel,
Sur notre globe qu'en notre France.
Laissant rouler ses ondes Dans son horizon scientifique Qui vient se fourrer dans le monde Avec ses flots diagnostiques.
Et dès que sa matinale aube Précède la pathologie,
' Thèse de Sentoux, 1867.
Tout il l'entoHf de notre globe Se joint à la physiologie.
Et cela continue pendant quatre grandes pages.
Il semble difficile, Messieurs, de faire mieux dans le genre, et pourtant tout cela est dépassé par les actes et les œuvres d'un aliéné, célèbre aujourd'hui dans nos asiles et dont l'histoire est trop intéressante pour que je ne vous en dise pas un mot.
« Dans la matinée d'hier, dit un journal, un rassemblement s'est tout à coup produit au coin de la rue des Vinaigriers. Un homme de soixante ans environ, portant de très-longs cheveux gris et une grande barbe, coiffé d'un casque en fer-blauc, avec arabesques multicolores, inscriptions latines et flots de dentelles, portant de grandes guêtres jaunes, une aube blanche en étoffe de rideaux et une grande couverture de laine, déclamait avec une remarquable facilité. — J'arrive de Carpentras, disait-il, et je viens pour sauver la France, l'Église et le monde.
ce Conduit chez le commissaire de police, il déclara s'appeler l'abbé X..., prêlre interdit depuis vingt-quatre ans. Il a été admis d'urgence dans une maison de santé. 5>
Né dans le Midi, l'abbé X... était d'une famille d'aliénés, ou du moins tous ses ascendants et collatéraux étaient bizarres ou excentriques; nous pouvons donc le compter parmi les héréditaires.
Dans sa jeunesse, il reçut d'un curé du voisinage quelques leçons de latin et il fut dirigé sur le grand séminaire, bien que ce ne fût pas à coup siir sa vocation, car il y fut d'une indocilité rare. Ordonné prêtre, néanmoins, il fut placé dans une grande paroisse oii il se montra insupportable : il était sans cesse en discussion, se déclarant le premier de tous, voulant toujours avoir raison. 11 se livrait à des taquineries insensées contre ses collègues. Sorte de Panurge, il cachait, au moment des messes, les ornements ou les livres de l'officiant, et le laissait fort en peine.
UN MOXOMAiVE VAMITEUX.
D'après une photographie.
LE I)1':LIRE des GRAMDEURS. 385
Un jour, il revêtit ses liabits sacerdotaux et, dans cette tenue, il alla danser autour de la tombe de son père, criant, hurlant et gesticulant.
C'en était trop : il fut ititerdit par l'archevêque et interné dans un asile. Là, son seul but fut de tout troubler; il ne cessait d'écrire à toutes les autorités, se disant persécuté à cause de son talent, de ses opinions, envoyant des dénonciations contre tout le monde, fomentant des émeutes parmi les autres fous, organisant des évasions, puis niant effrontément quand il était pris, ce qui lui arrivait d'ailleurs souvent. Au milieu de tout cela, parlant littérature, art, théologie, traitant du haut de sa grandeur les auteurs les plus illustres, ayant sans cesse à la bouche ses sublimes poésies, son magnifique poëme, ses tableaux.
L'abbé, en effet, ne manque pas d'un certain talent : il a exécuté dans ses moments les plus lucides quelques pastels. Il compose bien, il a la notion juste de la couleur. 11 connaît même les lois de la perspective, comme l'indiquent les constructions qu'il a faites dans le plan d'une église qu'il prépare.
Il est rare, d'autre part, qu'il ne commette pas quelque impertinence au milieu même d'une œuvre passable. Un grand tableau de lui représente Jésus et la Samaritaine ; dans un coin, on voit un singe, armé d'un sabre : c'est le Père Monsabré; et à côté une oie : c'est le Père Loyson.
Une autre fois il exécute le projet d'un tableau où il se représente avec la croix de la Légion d'honneur bien en vue, à son chapeau. Des chiens jappent autour de lui, des crapauds coassent, ce sont ses ennemis; il met lui-même en légende : Voici ce qu'a fait Campagne.
Or, Campagne est l'aliéniste qui a publié son observation et à qui j'emprunte les détails dont je vous fais part.
Depuis plus de vingt ans, l'abbé X... va de maison de santé en asile, s'échappant, repris, obtenant môme sa sortie dans les
périodes de calme. Au moment où il est arrêté, rue des Vinaigriers, en costume de pape, il se croit Pie X ou encore le pape Fulmen,