‹ Les maladies mentales dans l'œuvre de Courteline [microforme]Chapitre 13 sur 23 · RE GR: COS · texte numérisé non relu

RE GR: COS

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" L'orgueil demesuré et fou de Stephen Hour, sans précédent dans le passé, sans équivalent possible dans l'avenir. atteignait à de telles invraisemblances que Ça en devenait touchant. À le voir se plonger jusqu'aux cheveux en une pleine mer d'extravagante vanité, s'y ébattre, y faire le gentil et le gracieux, et déclarer tranquillement que jamais on n'avait rien vu de pareil depuis que le monde était monde... les irréfléchis, seuls, riaient.”

La contemplation de son “moi” grisait cet infortuné. Insatiable de s'écouter, plein de rancune contre l'imbécile nature qui ne l'avait pourvu que d'un tympan par oreille, il tenait le piano impuissant à exprimer aussi pleinement qu'il eut ét£ de rigueur, le non-pareil de ses inspirations, si bien qu'il se dennait l'ivresse de les vociférer à tue-tète en même temps qu'il les arrachait à la sonorité de l'instrument. Il estimait que ses mélodies détenaient toujours au fond d'elles quelques splendeurs insoupçonnées, et il les pressurait comme des citrons pour en faire sortir le jus. “...Raté absolu, esclave de son idée fixe, il ne comprenait rien de cette vie, ayant pour mission de la caresser à rebrousse-poil, d'interpréter la logique du côté que ce n'était pas vrai et de faire précisément le contraire de tout ce qu'on espérait de lui..."

Chez lui, dans sa maison, c'était le même désordre, le même manque d'équilibre. “ Des loques! Des chaussures moisies et encroutées d'antiques boues... Des chapeaux ravagés d'usure, et dont l'un, 6 surprise! un melon aux vastes bords, que sans doute la main de son propriétaire avait impatiemment lancé à Ja volée, flottait comme un navire à l'ancre en les eaux savonnenses et épaisses d'une cuvette! ... Sur la tablette, fendue en deux, d'une cheminée qui était un cellier et dont la trappe démantibulée ouvrait un jour en angle aigr sur l'âtre hérissé de bouteilles vides, cette cuvette occupait la place de ! pendule, laquelle, juchée sur la corniche d'un colossal bahut de chêne, projetait un rouleau de musique hors du trou béant de son Cadran, parti lui-même avec

et

Jean, “ voir s'ils viennent ”. Des milliers de bouts d'allumettes Saupoudraient de grésil le plancher, des mégots de cigarettes, crachés au hasard de la lèvre, lépraient bizarrement les murs d'une invasion d'énormes cloportes immobiles, et Stephen Hour, à demi émergé du pèle-méle de ses couvertures entre un pot de nuit à sa droite et un monticule de tabac à a gauche, était une horreur de plus, parmi tant d'autres... ”

La deuxième classe de dégénérés comprend les persécutés-persé- Cuteurs, que l'on retrouve également, quoique moins systématisés, dans la paralysie générale, l'alcoolisme, la mélancolie. Nous aurons à étudier le persécuté-persécuteur processif, c'est-à-dire, le fou raisonnant, dont nous trouvons deux exemples dans Courteline, et le persécuteur vrai, le persécuteur à froid, par plaisir, par rancune, par haine, le persécuteur imbécile.

Le délire processif est une simple variété du délire raisonnant de persécution dont la Caractéristique est de rouler sur des contestations judiciaires. Ce n'est Pas par un vif sentiment du droit, mais par suite de l'absence du sentiment de son tort, que le processif se met dans un état d'irritation passionnée pour une offense imaginaire. Au lieu d'avouer que sa cause est mauvaise et perdue d'avance et d'en prendre son parti de bonne grâce, il accuse les avocats, le tribunal, toute la cour de partialité, Il passe son existence à plaider, à soutenir devant les tribunaux toutes les contestations possibles.

Le type du processif est La Brige *. Il se croit toujours la victime de vexations, de trames ourdies pour troubler sa tranquillité : on lui en veut et les occasions ne lui manquent pas pour soutenir son rôle de persécuté. Aussi essaie-t-il de se venger, Mais en restant dans les limites de la loi: il ne va pas jusqu'aux actes violents, mais il ne cesse de s'adresser aux Magistrats et aux tribu-

25. G. Courteline : L'Article 330; Les Palances ; Hortense, couche-toi ! ; Une lettre Chargée ; etc. etc.

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naux pour obtenir justice, “ résolu de réfugier désormais son égoisme bien acquis sous l'abri du toit à cochons qui s'appelle la Légalité ”, quoique sa confiance en ses juges soit plus qu'ébranlé, et qu'il soit “ écœuré d'avoir tout fait au monde pour être un bon garçon et n'avoir réussi qu'à être une poire, dupé, trompé, estampé”. Et malgré cela, les juges ne sont occupés qu'à trancher ses petits différends avec le commun des mortels, et les archives des commissariats regorgent des procès-verbaux dont son nom fait les frais

Il est d'un orgueil et d'une suffisance extrêmes. Mécontent de ses avocats, qui plaident mal, à son goût, il plaide lui-même, invoquant à tout propos le Code, qu'il a feuilleté et dont il sait par cœur des passages entiers. Il possède des qualités brillantes qui lui permettent de jouer ce rôle d'avocat impromptu et de défendre sa cause avec des apparences de logique, de raison et de droit. Mais il est susceptible, vaniteux, entété, complètement dénué de raison, menteur, privé de sens moral et plein de mauvaise foi.

Dans “ L'Article 330 ”, que nous allons prendre comme exemple et où nous allons l'étudier, le Substitut nous donne les renseignements suivants qu'il a recueillis sur son compte, et qui le représentent “ comme un personnage de commerce presqu'impossible, comme une façon de Chicaneau processif, astucieux, retors, éternellement en bisbille avec le compte-courant de la vie”, et il cite: “Un jour c'est un cocher de fiacre que vous gardez huit heures sous une pluie battante, devant la terrasse d'un café. et qui exaspéré enfin, proteste et ameute la foule. . . Une autre fois, c'est un conducteur de tramway auquel vous prétendez payer les 15 centimes de votre place avec un billet de 1000 francs.” Dans sa réponse, LaBrige s'intitule “ philosophe défensif ”, et il fait la sortie suivante: “ La vérité, c'est que nous vivons dans un pays

d'où le bon sens a cavalé, au point que M. de la Palisse y passerait

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Pour énergumène et qu'un homme de jugement rassis, d'esprit équilibré et sain, ne saurait prêcher l'évidence, la démontrer par A+8 sans se voir taxé d'extravagance, et menacé, à l'instant mé:e, de la camisole de force ”... On en vient à la question du Préseut procès, dans lequel LaBrige est accusé d'attentat à la pudeur. Voici, en somme, de quoi il s'agit. LaBrige occupe un appartement au premier étage du No 5 bis de l'Avenue de Ja Motte-Picquet. Cr pendant l'expositi à de 1900, la Société des Transports électriques installe un trottoir roulant qui passe devant la fenêtre de cet appartement. Voici LaBrige qui parle : “Et de cet instant ce fut gai!! De huit heures du matin à onze heures du soir, prenant par conséquent sur mon sommeil du soir si j'entendais me coucher tôt et sur mon sommeil du matin si j'entendais me lever tard, le trottoir — le trottoir roulant! — se mit à Charrier devant mes fenêtres des flots de multitude entassée : hommes, femmes, bonnes d'enfants et soldats : tous gens d'esprit, d'humeur joviale, qui débinaient mon mobilier, crachaient chez moi, et glissaient de tribord à babord, en chantant à mon intention : “ Oh la la! C'te gueule, c'te binette ”, cependant qu'échappés à des doigts bienveillants, les noyaux de cerises pleuvaient dans ma chambre à coucher, alternés de cacaouettes, d'olives et de pepins de potiron”. LaBrige, stupéfait, mais fort de l’article 1382 du Code Civil, assigne en référé et successivement la Société des Transports électriques, la Commission de l'Exposition, la ville de Paris, et enfin Tailleboudin, son propriétaire. Il perd tous ces procès, malgré les articles 1719, 1725, 222, etc etc. Il continue sa défense : “C'est alora que j'imaginai de me plonger dans le faux jusqu'au cou afin d'être aussitôt dans le vrai, puisque neuf fois sur dix, la loi, cette bonne fille, sourit à celui qui la viole”. Au président du tribunal qui, au nom de ia Justice, le rappelle au respect de la Loi, il répond : “* La Justice n'a rien à voir avec la Loi, qui n'en est que la déformation, la charge et la parodie! !" Pour

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se venger de ses ennemis du trottoir roulant, il se rend coupable d'un outrage public à la pudeur, prévu dans le Code Civil par l'article 330, et constaté par treize mille six cents quatre-vingt-sept personnes qui ont signé le constat de l'huissier. Voici ce que celuici raconte: “...Nous étant rendu sur le dit trottoir roulant etc etc..., nous avons nettement distingué, au fond d'un appartement, revélé à tout un chacun, par l'écartement d'une croisée grande ouverte, une sorte de sphère imparfaite, fendue dans le sens de la hauteur, offrant assez exactement l'aspect d'un treffle à deux feuilles et que nous avons reconnüe pour être la partie inférieure ct postérieure d'une personne courbée comme pour baiser la terre”. LaBrige prétend qu'il ne tombe sous le coup de l’article 330 qu'en principe, mais non en l'espèce et voici comment il argumente : ‘* Parce que l'outrage n'est l'outrage que s'il est effectué. Consommé, accompli, dans les conditions de publicité exigées par le Législateur. Or il résulte de l'exploit d'huissier que voici ” (car il a trouvé un huissier qui l’innocente comme la cour en a trouvé un pour l'incriminer) “que mon logement situé à cinq mètres au dessus du niveau de la rue, en face d'un terrain non construit, échappe au regard des passants... Il faut donc que les mécontents qui se plaignent d'avoir vu mon derrière aient accompli des prodiges et payé dix sous pour le voir, et alors de quoi se plaignent-ils, puisque je le leur ai montré? “I] explique la position qu'il avait prise dans sa chambre, en disant qu'il était à la recherche d'une pièce de deux sous. tombée en dessous d'un meuble. Mais la discussion continue, et c'est ici que l’on voit ressortir les talents brillants de LaBrige: “ M. le Président, puis-je, si jai ‘°p chaud, tenir mes fenêtres ouvertes ?—Oui.—Dans un loge- ‘ent qui est le mien, puisque j'en acquitte les termes, puis-je oui Où non, si je perds deux sous, me baisser pour les ramasser ?— Oui.—Dins ce même logement, puis-je oui on non, si la fantaisie m'en prend, me déguiser en Mexicain ?—Oui.—En Turc ?—Oui.

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—Et en Ecossais? Non!—Voilà du nouveau et voici une drôle de justice qui, mise au pied du mur, forcée par la logique, en arrive à se prononcer entre la Turquie et l'Ecosse au risque d'amener des complications et de troubler sur ses assises l'équilibre européen !—Le substitut : C'est bon! Assez! Cela suffit! Je VOuS vois venir avec vos gros sabots, vos histoires de deux sous et de jupe écossaise qui se soulève sous les courants d'air. Vous êtes venu ici pour vous moquer du monde! — LaBrige: Du monde, non, mais de la Loi qui a bien tort de crier au scandale quand un bon garçon comme moi se borne à la châtier en riant. Gare, si un jour les gens nerveux s'en mélent! Lassés de n'avoir pour les défendre contre les homines sans justice qu'une Justice sans équité, éternellement préoccupée de ménager les vauriens et toujours prète à immoler le bon droit en holocauste au droit légal dont elle est la servante à gages ”..

Nous pourrions encore citer quelques procès de LaBrige ou quelques circonstances de sa vie où sa déséquilibration et son caractère processif se manifestent ouvertement, mais nous en avons assez dit pour démontrer et illustrer le caractère propre du processif à jet continu.

L'observation que nous allons voir maintenant est celle d'un persécuté-persécuteur à l'état latent, dont la déséquilibration revêt un caractère pour ainsi dire professionnel, et se manifeste Surtout par la méfiance, l'orgueil et la susceptibilité.

Le gendarme Labourbourax * tient le tribunal d'Ecoute-s’il- Pleut exclusivement occupé du règlement de ses petits griefs ; la Chambre correctionnelle n'entend parler que de ses malheurs. Sa manie est facilitée, comme fouettée par l'exercice de ses fonctions de gendarme. Un jour il demande douze condamnations Pour outrage à un agent de la force publique dans l'exercice de ses

26. G. Courteline : Ze Gendarme est sans Pitié (Modern-Théatre),

fonctions ; le lendemain, il en demande dix-neuf, tout cela dans une ville qui contient à peine trois mille âmes. I] dresse un procèsverbal contre l'épicier Nivoire, inculpé du double délit d'insulte à la maréchaussée et d'affichage séditieux, pour avoir apposé * à la devanture de son établissement une pancarte portant, en lettres conséquentes d'une hauteur de 20 à 22 centimètres, une inscription de nature à jeter la déconsidération sur l'arme à laquelle j'appartiens: Avis à la population ! Occasion exceptionnelle! Gendarmes à deux pour trois sous!‘ Le gendarme, en langage populaire, c'est le hareng saur. Labourbourax le sait, mais le prétexte est bon et il ne le laisse pas échapper... Autre exemple: le ménuisier Lacausade invite L «bourbourax et un de ses camarades à constater un délit! * Vous pouvez constater que cette vieille refuse de m'ouvrir la porte: vous pouvez le constater vous-mèmes : puis(c'est Labourbourax qui parle }d'une voix où le mépris le disputait à l'arrogance, il nous jeta ce mot “de visu”, voulant exprimer par là, non seulement que mon collègue et moi étions *‘ des visus ’—<ce qui n'était pas vrai—, mais encore que nous en étions de l'espèce la plus inférieure, relegués au plus bas degré de l'échelle sociale”. . .Le commissaire lui explique le sens de “visu”, de gendarme dans le langage populaire, mais Labourbourax est entêté dans sa susceptibilité, et il sort en disant: “Il est tout de même dur à mon âge, de m'entendre traiter de visu par un particulier qui l'est peut-être plus que moi”...

Il nous reste à voir le persécuteur par plaisir, par jalousie, le persécuteur imbécile et haineux, et le portrait que Coürteline nous en donne, va nous faire comprendre de suite le personnage.

Flick*® adjudant dans les chasseurs, “était une brute dans l'acception et toute l'infamie du mot, une brute lâche, idiote et féroce, mettant ses joies et ses ambitions de chaque jour à compter

27. G. Courteline : Les Gaïetés de l'Escadron :....Le Train de & heures 47

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plus d'hommes punis qu'il n'en avait compté la veille. I] n'était jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait voir, à l'appel des consignés, s'allonger devant le corps de garde, une ribambelle interminable de prisonniers en blouse blanche, les sabots aux pieds, la toque d'écurie sur l'oreille ”. Courteline a gardé de cet homme un amer souvenir puisque, après des années, rien qu'à y penser, il lui en vient encore à la bouche une bouffée d'écœurement. “ Parvenu à son grade à Coups de rengagements, de larmoiements et de platitudes, il promenait à travers la vie l'âpre conscience de sa non-valeur, sa sourde rancune d'idiot qu'a terrassé son impuissance, mais que poursuit bon gré mal gré un vague espoir de réprésailles indéterminées et lointaines. Ni officier, ni sous-officier, bien qu'il tint des deux à la fois, espèce d'androgyne du métier, appelé “ mon lieutenant ” par les uns et, par les autres, “ Flick ” tout court... Au physique, c'était un petit homme, rablu, ventru, coloré, à la démarche lourde et pacifique de bon vivant plein de soupe et de bière. Ce qu'on voyait de lui d'abord, c'étaient deux sourcils formidables, ou, pour mieux dire, un seul sourcil courant sans arrêt d'une tempe à l'autre et coupant en deux le visage... En compensation, il avait deux nez: déplorables suites d'un coup de sabre reçu en ‘70... Athlète trapu et ramassé, suant Je poil jusque par le oreilles, il tenait un peu du gorille. . .avec cela, il boitait!... Ainsi bâti, Flick se savait hideux comme il se savait imbécile, et il imputait à tout le monde la responsabilité de cette double disgräce. Aussi était-il la plaie du Quartier, la terreur de la caserne. Il avait une férocité à froid de rustre naturellement Mauvais, aigri encore par les éternelles déceptions, le “ une-deux, une-deux ” perpétuel, vers un horizon à roulettes, qui fuit et recule pas pour pas, la blessure d'amour-propre tournée au cancer...Devenu philosophe à la longue, le drôle choisissait ses victimes, “ choisissant de préférence des bleus à face de chouans, épanouis de santé et de douceur ingénue, au seul aspect desquels,

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lui-même s'épanouissait et se frottait gaillardement les mains ”. On peut aisément s'imaginer le martyre que ces pauvres diables avaient à subir aux mains de cet imbécile et nous n'insisterons pas, en ayant assez dit pour faire connaitre le type, et passerons au groupe suivant, c'est-à-dire, à la démence précoce.

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