‹ Les malheurs d'un amant heureux, comédie-vaudeville en deux actesChapitre 2 sur 47 · EDOUARD, HENRIETTE · texte numérisé non relu

EDOUARD, HENRIETTE

HENRIETTE

Mon bon Edouard, mon cher frère, je te revois donc enfin pour deux mois !

EDOUARD

Oui, je viens passer toutes mes vacances avec toi... chez mon père, dans cette maison où nous avons été élevés, et qui me rappelle de si doux souvenirs.

HENRIETTE

Te voilà revenu ! le bonheur aussi ! nous allons recommencer nos promenades, nos lectures ; tu verras comme j'ai arrangé ton appartement... Tes livres de droit... ton herbier... tes pinceaux, tu retrouveras tout ce que tu aimais...

EDOUARD, lui prenant la main.

C'est déjà fait!...

"Les acteurs sont placés en tête de chaque scène comme ils doivent l'être au théâtre; le premier inscrit tient la ganche du spectateur, nînsi de suite.

Mon bon frère!... comme je vais te soigner... te donner de bons petits repas !... car. depuis la mort de notre pauvre mère, c'est moi qui suis à la tête de la maison , et mon père dit que je ne m'en tire pas trop mal...

EDOUARD

Tu es bien modeste!... il m'écrit que tu es un ange ; que , grâce à ton ordre , l'économie et l'opulence régnent dans son petit domaine, et qu'avec sa modique fortune , il se croit un richard.

HENRIETTE

En province, il est si aisé d'être riche à peu de frais... et puis, te voilà avocat, tu ne lui coûtes plus rien; au contraire... tu commences à plaider, à gagner quelque argent!...

EDOUARD

C'est si peu de chose !... et depuis dix ans que mon père se gêne pour m'élever à Paris...

Air de Voltaire chez Ninon.

Ses bontés, dès mes jeunes ans,

Des succès m'ont ouvert la roule!

Ah ! quand rendrai-je à nos parents

L'or et les soins que je leur coûte?

Et lorsqu'avide de renom,

Je rêve honneur, gloire, opulence;

Ce n'est point par amhition ,

Ce n'est que par reconnaissance.

HENRIETTE

Cela viendra ! j'en suis sûre... ce n'est pas cela qui m'inquiète... c'est autre chose!...

EDOUARD

Eh quoi donc?...

HENRIETTE

La tristesse qui règne dans tes lettres...

EDOUARD

Quelle idée!...

HENRIETTE

Non vraiment... et la dernière encore que j'ai reçue de toi, et que j'ai là... (Prenant une lettre dans sa poche.) Non, ce n'est pas elle... ( elle^ft remet.) c'est de madame de Simiane, une ancienne amie, une comtesse!

EDOUARD, avec émotion.

Madame de Simiane!... tu es donc toujours bien liée avec elle!...

HENRIETTE

Autrefois... à la pension, c'était pour moi une sœur... une sœur aînée! mais depuis, tant d'événements nous ont séparées... elle a fait un beau mariage ; et puis, elle est devenue veuve... et puis, elle habite Paris... je ne la vois plus... mais je l'aime toujours.

Je le crois bien! elle est si bonne... si aimable... et, je le Vois maintenant, c'est à l'amitié qu'elle a pour toi, que j'ai dû celle qu'elle m'a témoignée cet hiver à Paris...

HENRIETTE

Oui, oui, tu cherches à changer la conversation... il ne s'agit pas d'elle... mais de toi... Voyons, regarde-moi... si je n'ai pas perdu l'habitude de lire dans tes yeux... comme toi dans les miens... quoique tune m'aies rien dit... il me semble que tu as un secret.

EDOUARD

C'est vrai!...

HENRIETTE, avec expansion.

Eh bien, alors !... tu dois avoir besoin de me le confier...

EDOUARD

Tu as raison... je suis bien malheureux... malheureux de mon obscurité, car j'aime une personne à qui sa position dans le monde, son rang et sa fortune ne me permettent pas d'aspirer... madame de Simiane, dont tu me parlais tout-à-1'heure.

HENRIETTE

Est-ce qu'elle te repousserait?...

EDOUARD

Jamais je ne lui ai dit que je l'aimais... je n'ai pas osé...

Et pourquoi donc?... n'as-tu pas gagné pour elle un procès considérable?... Quand on a du mérite , il faut être hardi... et si j'étais à ta place...

EDOUARD

Ah ! ma pauvre sœur... tu n'as jamais aimé...

HENRIETTE

Qu'en sais-tu? Nous autres jeunes filles, nous avons toujours au fond du cœur une pensée... un commencement de tendresse pour quelqu'un, dont les brillantes qualités n'existent souvent que dans notre imagination!... rêves de jeunesse, qui rarement se réalisent! mais qu'importe? ce sont dans la vie quelques semaines... quelques jours de bonheur... c'est toujours cela de sauvé!

AlR du vaudeville du Colonel.

Que mon exemple ici te gagne, Par l'avenir charmons les jours présents ! Lorsqu'on bâtit des châteaux en Espagne, On ne saurait les faire trop brillants ! Et quand le sort, trompant ma prévoyance,

Vient de renverser mes plus beaux...

EDOUARD

Que te reste-t-il?

HENRIETTE

L'espérance Pour en élever de nouveaux.

Et voici ceux que je forme pour toi... tù te feras un beau nom au barreau ; tu acquerras de la fortune... tu l'offriras à madame de Simiane.

Et quand cela?...

HENRIETTE

Ecoute donc, il faut le temps... et en attendant que mon inconnu, à moi, se présente aussi, ce qui probablement n'arrivera jamais, notre amitié nous aidera à prendre patience, je redoublerai pour toi de soins, de tendresse, et tous tes chagrins...

EDOUARD

Des chagrins... Ah! je sens qu'avec toi... il ne peut y en avoir de durables...

HENRIETTE

N'est-ce pas? cela va déjà mieux... Ah! que

je suis contente!

( Elle l'embrasse. )

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