XLI1I
La faiblesse qui suivit sa dernière saignée plongea Stephania dans un profond assoupissement. Après l'avoir confiée aux soins de sa cousine* de cette jeune Léonore qui avait été élevée avec elle, Gustave se retira chez lui pour essayer d'y prendre quelques instants de repos. C'est alors qu'il m'apprit ce qui venait de se passer. Je tentai vainement de calmer l'agitation qu'il en éprouvait encore. Son imagination lui représentait sans cesse Stephania expirante; et il s'écriait de l'accent le plus douloureux :
— Hélas! on peut donc être aimé, et se trouver le plus à plaindre des hommes! Àh! pourquoi ai-je accepté l'amour que je ne pouvais partager? pourquoi n'ai-je pas résisté à l'entraînement le plus coupable? J'aurais conservé le repos et l'espoir d'un bonheur... Maté non !... l'absence m'avait rendu infidèle, la jalousie m'a rendu perfide! Me croyant trahi, j'ai voulu m'affranchir d'une passion malheureuse en cédant à une autre. Aveuglé par mon dépit, j'ai cru ressentir tout ce que j'inspirais. Oui, j'ai consacré à l'amour tou3 les transports de la vengeance. Et comment Stephania aurait-elle pu soupçonnée la trahison que j'ignorais moi-même? cotament, accablée de protestations, de caresses, aurait-elle deviné que mon délire n'était que de la rage? Mais, puisqu'une funeste erreur nous a trompés tous deux, elle n'en sera pas seule victime : je jure de consacrer ma vie à l'expier ; et je renonce à tout, pour mériter et obtenir mon pardon de cette âme généreuse.
— Calmez-vous, lui disais-je, ou le repentir d'un tort involontaire va vdus porter à des torts moins excusables. Songes à ce que madame de Yerseuil a droit d'attendre de votre dévouement, après les assurances qu'elle a reçues hier; et craignez d'irriter son orgueil, ou d'affliger son cœur par un
fort charitable de sa part. Mais, savez-vous bien, mon cher Victor, ce que ce beau dévouement vous coûtera?
— Ce n'est pas votre estime, je pense?
-Non, mais bien mieux. Nous n'aimons pas les gens qui s'intéressent si vivement à d'autres qu'à nous. Retenez cela, et faites-en votre profit.
Je compris très-clairemept que cette menace m'annonçait la prochaine rupture de la liaison de Gustave et d'Athénaïs. La lettre que je venais d'apporter m'en donnait le pressentiment. L'état de Stephania, la résolution de mon maître, tout se réunisaait pour m'empécher d'en douter; et cependant je sentaia qu'une seule raison pouvait m'y faire croire, et c'est pour la savoir que je dis à Julie, d'un ton délibéré ;
— fih! que vous importent nos soins pour un autre, avezvous pour nous autre chose que de la coquetterie? et nous croyez-vous assez sots pour accorder & vos petites agaceries plus d'importance qu'elles ne méritent? ne savons-nous pas bien qu'il n'y a pas l'ombre d'un sentiment dans tout cela?
— Je l'ai cru comme vous, Victor; mais depuis quelque temps, ajouta Julie en baissant la voix, j'ai été forcée de changer d'idée. Nous dormons mal, nous mangeons à peine, et nous pleurons souvent. Ajoutez à cela que nous ne savons plus parler que d'une personne, et vous verrez que nous sommes aussi passablement malades.
— Si c'est ainsi, répondis-je, nous ne guérirons pas de longtemps.
Et dès-lors je perdis tout espoir de rupture. .
Deux heures après cet entretien, Julie me remit la réponse de madame de Verseuil, en me recommandant de ne la donner à mon maître que lorsqu'il serait peul. Je répondis qu'il éjtait sorti pour toute la journée. C'est ce qu'il m'avait ordonné de dire si Ton venait le demander pendant qu'il serait auprès de Stephania. Bien convaincu qu'il lirait mal k son aise la lettre d'Athénaïs dans la chambre de madame Rugnesi, je me gardai de la lui porter, et il ne la reçut qu'en rentrant fort tard le soir.
Avant de lui en parler, je voulus savoir comment se trou* vait la malade. *
d'un amant heureux 203
— Elle est fort mal, me répondit Gustave d'un air égaré, et je ne sais comment lui annoncer mon départ.
Alors il me montra Tordre qu'il venait de recevoir du général "Vereeuil, et par lequel il devait se tenir prêt à le suivre dès le lendemain. Le général, étant parfaitement rétabli, reprenait son commandement, et sa division avait été choisie pour accompagner le général en chef jusqu'à Lodi. Gustave se désolait d'être obligé de quitter la malheureuse Stephania avant de la savoir hors de danger, et frémissait d'ajouter l'absence à tous les maux qu'elle ressentait. Car le mieux, dû aux fréquentes saignées, n'avait pas duré longtemps ; une fièvre violente et le plus affreux délire y avaient succédé. Dans ce délire, Stephania, se croyant encore sur la terrasse d'où elle avait aperçu Gustave aux pieds d'Àthénaïs, se précipitait hors de son lit pour aller les frapper tous deux. Elle les accablait de menaces, de noms effroyables; puis, revenant tout à coup à des sentiments plus tendres, elle suppliait Gustave de lui pardonner ses fureurs, l'approuvait de lui préférer une femme plus douce, et lui rendant grâces du sacrifice qu'il paraissait lui en faire, elle s'écriait :
— Non, je ne veux plus de tes soins, garde ta pitié... Croistu me cacher les efforts qu'elle te coûte ? Ne vois-je pas dans tes yeux le regret d'un bonheur que je ne puis te rendre ?... Va, ma mort, cette mort que tu crains, que tu désires, peut seulenous affranchirtous trois... Tu frémis... tu pleures... Cher Gustave... tu voudrais m'aimer... tu sens bien que mon cœur méritait ton amour... que jamais tu n'en obtiendras autant de la coquette qui t'enchaîne... Tu paieras du reste de ta vie le bonheur d'être un seul instant adoré d'elle, comme tu Tes par moi... Mais ne te flatte pas de ce doux espoir... Son âme vaine et légère ne connaîtra jamais le sentiment qui me tue; elle ne veut que t'asservir, t'enlever à mon amour... et marracher la vie. Eh bien, qu'elle soit satisfaite... Va lui dire qu'elle n'a plus rien à craindre de ta générosité pour moi, va lui porter la dernière goutte de mon sang.
En disant ses mots, elle déchirait les bandes qui entouraient ses bras, rouvrait ses veines, et se repaissait du barbare plaisir de voir couler son sang.
Le spectacle de cet affreux délire avait frappé Gustave de terreur. Il formula les projets les plus désespérés, et, sacrifiant tout à Stephania, il faisait serment de ne pas la quitter dans une situation pareille ; mais je parlai de réputation, d'honneur, et le sentiment du devoir remporta enfin sur la tendresse et la pitié.
— Elle en mourra, disait-il, et son ombre me poursuivra sans cesse ; mais j'ai juré de mourir pour la gloire de mon pays, allons accomplir ma promesse.
Quand je m'aperçus que cette idée avait enfin triomphé de toutes les autres, je le forçai de se mettre au lit pour être en état de supporter les fatigues du lendemain. Ensuite, je déposai sur la table la lettre d'Àthénaïs, et me retirai discrètement pour lui sauver la petite honte de me laisser voir la consolation qu'il trouverait à la lire.
Avant de quitter Milan pour conduire encore ses troupes à la victoire, Bonaparte leur adressa un proclamation qui excita au dernier point leur enthousiasme. Il s'agissait de les arracher au repos et aux plaisirs, dont elles avaient été privées depuis si longtemps, pour aller chercher de nouveaux périls, et Bonaparte leur dirait :
« La postérité nous reprocherait-elle d'avoir trouvé Gapoue dans la Lombardie ? Mais je vous vois déjà courir aux armes ; un lâche repos vous fatigue, les journées perdues pour la gloire le sont pour votre bonheur. Eh bien , partons ! nous avons des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos ministres à Bastadt, incendié nos vaisseaux à Toulon, tremblent... L'heure de la vengeance a sonné ; mais que les peuples soient sans inquiétude 'nous sommes «unis de tous les peuples, et plus particulièrement des descendants des Brutus, des Scipions, et des grands hommes que nous avons pris pour modèles »„
d'un amant heureux 205
C'est avec de telles paroles que Bonaparte enivrait son armée. Les soldats, en les écoutant, brûlaient de réaliser tout ce qu'un si grand capitaine attendait de leur vaillance; et telle était leur confiance en lui, .qu'ils le regardaient comme l'oracle de la victoire.
Au retour de cette revue où mon maître avait accompagné son général, nous nous occupâmes des préparatifs de notre départ. Iln'y avait plus moyen d'en faire mystère dans la maison ; mais Gustave ne se sentant pas le courage de rapprendre lui-même à madame Rughesi, pria Léonore de se charger de ce soin, et de lui donner exactement des nouvelles de sa cousine. Elle promit aussi de remettre à Stephania, dès que nous serions partis, une lettre dans laquelle Gustave peignait tout ce qu'il lui en coûtait pour obéir à son devoir en s'éloignant d'elle. Mais avant de la quitter, peut-être pour toujours, il voulut revoir encore une fois sa malheureuse amie. Elle était un peu plus calme lorsqu'il vint lui faire tacitement ses adieux : l'idée que ce calme, qui pouvait lui rendre la santé, allait être bientôt troublé par un nouveau chagrin ajouta un tourment de plus à tous ceux qui le dévoraient. Gémissant d'avance sur le malheur qui la menace, il serre sa main, la baigne de ses larmes, et Stephania, touchée de cet excès d'attendrissement, bénit les souffrances et le danger auxquels elle croit devoir un intérêt si doux.
— Tu me plains, lui dit-elle, tu me regrettes peut-être ; ah! si je pouvais le croire, j'aimerais encore la vie.
— Conserve-la pour moi, s'écrie Gustave, conserve-la pour m'épargner à moi-même la mort la plus affreuse; jure-moi d'accepter les secours que ton état réclame; enfin, jure moi de vivre pour être l'objet de mes plus tendres soins.
Ce serment, demandé avec tant de chaleur, pouvait-il être refusé par celle qui regardait les moindres désirs de Gustave comme des ordres impérieux! Elle promit tout ce qu'il exigea, et, se sentant ranimée par l'espoir de lui être encore chère, elle consentit à prendre la potion qu'elle avait jusqu'alors refusée ; elle en sentit bientôt l'heureux effet : une douce langueur s'empara de ses sens, et peu à peu elle s'endormit sur le bras de Gustave. Quelle était céleste alors ! Ah ! le
moins sensible des hommes n'aurait pu contempler §an§ émotion ce' beau visage où les traces de 1? douleur se mêlaient au sourire de la confiance! 11 semblait que, ravie par l'amour au désespoir et à la mort, elle renaissait, à l'abri de tous les maux, protégée par l'objet qu'elle adore : il y avait dans son gracieux abandon un sentiment de son bonheur présent qui répandait un charme divin sur toute sa personne; ont eût dit qu'à travers le sommeil paisible qui lui apportait l'oubli de ses souffrances, son cœur peul veillait ejjcore pour savourer le plaisir de reposer entre les brps de sop. $mant.
Hélas! il fallait s'arracher à ce touchant tableau, et profiter de ce moment de soipmeil pour s'éloigner de Stephania. Avec quel tremblement Gustave déposa cette tête charmante sur Le bras qui devait remplacer le sien ! Avec quelle sollicitude il remit ce précieux fardeau aux soins de Léonoreî Que de fois il revint pour la contempler de nouveau, pour l'embrasser, l'arroser de ses larmes ; ah ! son cœur était digne alors du pardon de sa victime!
Après s'être éloigné avec tant de peine de la chambre de Stephania, Gustave ne voulut pas rester un moment fie plus dans sa maison, et nous montâmes à cheval sans dire adieu à personne. Je crus que, devant partir avec M. de Verseuil, Gustave allait se rendre chez Athénaïs; njais il envoya Germain prévenir le général qu'il l'attendait & la porte de Rome, et nous primes silencieusement le chernin qui devait nous y conduire.
En sortant de cette ville de plaisirs, je De pus m'empécher de récapituler les chagrins que mon maître y avait soufferts, et je maudis de bon cœur les succès qui le rendaient si triste. Le général nous rejoignit bientôt, et je l'entendis reprochera Gustave de n'être point venu faire ses adieux à madame de Yers«uil.
— Jetais fort occupé, rêpondjt-jl d'un sir embarrassé, et f espère que vous voudrez bien m'excuser auprès d'elle.
— Ah ! je l'avais un peu préparée à cette négligence, reprit îe général; elle se doutait bien que les devoirs de l'hospitalité vous occuperaient tout entier ; mais, à propos, comment avei-vous laissé madame Rughesi ce patin?
— ■ Elle était un peu mieux, dit Gustave d'un ton grave.
Et la conversation n'alla pas plus loin.
Nous allions sortir des faubourgs de Milan, quand de vives acclamations nous annoncèrent l'approche deBonaparce. Les mêmes applaudissements, les mêmes démonstrations de joie qui avaient signalé son entrée, raccompagnèrent à la sortie des murs d'une ville et la présence de Tannée française s'était à peine fait sentir* et où il s'était efforcé de se concilier l'affection des habitants. Qui eût pti supposer que ces témoignages d'allégresse et de reconnaissance* cachaient là plus hoire perfidie. Cependant nous étions à peine à Lodi, que Despinois, le commandant de Milan, vint annoncer à Bohaparte que, trois heures après son départ, on avait sonné le tocsin dans toute la Lombardie, et que les signes de la plus furieuse insurrection commençaient à se manifester de toutes parts.
Cette nouvelle fut bientôt confirmée, et d'autres plus affligeantes encore vinrent s'y joindre. Nous apprîmes que, pendant notre séjour à Milan, il s'était formé deux partis entre les habitants de cette ville. L'un, composé de la bourgeoisie et d'une grande portion du peuple, voulait la république; l'autre, dirigé par les prêtres, les moines, les nobles, avait agi sourdement contre les protecteurs des principes nouveaux, et, se croyant sûr du succès, il venait de déployer Fétendard de la révolte. Le mouvement insurrectionnel fut, pour ainsi dire, spontané dans toute la Lombardie; ce qui prouva à Bonaparte qu'il était le résultat d'un plan combiné entre plusieurs chefs dont les plus importants étaient à Pavie. Le bruit se répandit tout à coup que le général autrichien Beauliëu avait reçu Un renfort de soixante mille hommes, et que les Anglais avaient débarqué a Nice avec des forces considérables. Propagées avec toute l'exagération de l'esprit de parti, ces rumeurs achevèrent d'égarer l'opinion des Lombards; les contributions payées avec l'argenterie des églises et des couventsy les taxes imposées aux plus riches maisons, servirent de prétexte aux prêtres pour mettre en jeu tous les ressorts de la superstition, et aux nobles pour se débarrasser dé toutes les charges qui accofapagnent une grande fortune. Pour mieux réussit dans leurs projets de soulèvement, chaque pro-
priétaire avait pris le parti de renvoyer ses domestiques, en disant que l'égalité républicaine ne permettait pas de les garder. Dans un pays où la moitié de la population sert l'autre, cette mesure eut un effet funeste ; car les valets de toute espèce, renvoyas de chez leurs maîtres, et n'ayant plus de quoi vivre, se répandirent dans les rues de Milan, semèrent l'alarme parmi ie peuple, et demandèrent partout vengeance de nos soldats. Déjà les révoltés se flattaient que de nouvelles Vêpres Siciliennes allaient sonner la dernière heure de tous les Français restés à Milan; et l'on peut se faire une idée de ce que nous ressentîmes, en pensant qu'au moment même où nous apprenions les détails de cette insurrection, il n'était peutêtre plus temps de secourir nos malheureux compatriotes. Mais Bonaparte savait agir : à peine est-il instruit de ce qui se passe à Milan, que, sans perdre un seul instant en vaines délibérations, il ordonne de rebrousser chemin, et repart luimême suivi seulement de trois cents cents chevaux, et d'un bataillon de grenadiers. Je ne saurais rendre l'indignation qui se peignit alors sur tous les visages, et le silence menaçant qui fut gardé pendant ce retour. Bonaparte, l'œil fixe et les lèvres tremblantes, ne trahissait sa fureur que par un sourire amer; mais ce sourire laissait entrevoir tout ce qu'il se promettait d'une juste vengeance. Gustave, ranimé par la colère, et peut-être aussi par la joie de revoir bientôt les objets de sa tendresse, ne pouvait contenir son impatience, ni démêler le sentiment qui l'agitait le plus. Le général Yerseuii, si brave contre des soldats ennemis, paraissait effrayé d'aller combattre une populace effrénée, dont les excès étaient également difficiles à prévenir ou à faire cesser. Accablé de l'idée que les révoltés avaient sans doute commence par se porter chez lui, et que sa femme n'aurait pas eu le temps de se soustraire à leur rage, il la voyait déjà victime de son dévouement pour lui, et tout son courage cédait à cette affreuse image.
Des courriers, partis en avant, répandirent bientôt la nouvelle inopinée du retour de Bonaparte. On le croyait suivi de toute son armée, et sa présence inattendue, en frappant de terreur les rebelles, ramena aussitôt l'ordre. Nous rentrâmes dans Milan sans rencontrer le moindre obstacle. Les attroupe-
ments étaient déjà dispersés, et chacun des habitants, craignant les premiers mouvements de notre indignation, se cachait si bien chez lui, que nous avions Pair de nou? emparer d'une "Ville déserte. Après avoir escorté Bonaparte jusqu'au palais archiducal, où le général De3pinois vint prendre ses instructions pour maintenir la soumission et la tranquillité dans la ville, mon maître et son général se rendirent à l'hôtel de Rome, où ils comptaient retrouver madame deVerseuil; mais elle avait disparu, et la consternation répandue sur le front des gens de la maison préparait à la plus triste nouvelle.
— Qu'est-elle devenue! s'écria le général. Hélas! nous l'ignorons, reprit la maîtresse de l'hôtel. A peine étiez-vous parti, qu'une troupe de furieux s'est portée ici en nous demandant à grands cris de leur livrer les Français que nous logions. Pendant que mon mari leur répondait, et essayait de leur résister, je courus avertir le major et madame la générale du danger qu'ils couraient. Le major était sorti, et j'engageai madame à s'enfuir avec madamoiselle Julie par la porte de notre jardin, lorsqu'une vingtaine de ces furieux sont entrés dans la chambre, ont brisé tous mes meubles, m'ont forcée à coup de poings à leur déclarer laquelle des deux était la femme du général français. J'ai désigné mademoiselle Julie; il se sont emparés d'elle, et l'ont tellement maltraitée, que la pauvre fille est en ce moment mourante dans son lit.
— Mais sa maîtresse? interrompit impatiemment Gustave.
— Comment voulez-vous que je le sache ; j'étais moi-môme entourée de ces brigands, qui m'accablaient de coups et de questions, pendant que leurs complices entraînaient madame de Yerseuil dans le jardin. Tous les gens de l'hôtel s'étaient enfuis pour n'être pas massacrés par ces coquins ; vos gens euxmêmes nous avaient abandonnés pour aller demander du secours au commandant de la place, et, quand ils revinrent avec une compagnie de grenadiers, ils me trouvèrent à moitié, morte; et mon mari dans le désespoir de ce qui venait de se passer.
A ce récit dont on peut deviner Peifet sur Gustave et sur son général, celui-ci se transporta aussitôt chez le commandant pour savoir si Ton avait quelque indice du fiort de ma*
dame de Verseuil, tandis que mon maître, destiné à courir après. )? nlajor, se fit conduire avant tout par l'rnbergisteà ht chambre de mademoiselle Julie.
En apercevant mon maître, la pauvre fille se mit à fondre en larmes. Elle s'apprêtait à lui raconter tout ce qui lui était personnel dans ce triste événement ; mais Gustave, l'interrompant sans cesse pour lui demander ce qu'elle savait de madame de Verseuil, ne lui laissa pas le temps de se plaindre; et elle fut contrainte à lui répondre brièvement sur tout ce qui regardait sa maîtresse.
— A ne vous rien cacher, lui dit-elle, j'ai d'affreux soupçons, et rien ne m'ôterait de l'idée que madame est eu ce moment victime d'une vengeance particulière.
A ces mots, Gustave frémit, et, se rapprochant de Julie, il la conjura de se rappeller tous les détails qui pouvaient lui inspirer un semblable soupçon. D'abord, lui dit-elle,- j'ai reconnu à la tête de ces révoltés le grand Rinaldo* ce dômestique de madame Rughesi, qui a toute sa confiance. C'est lui qui paraissait commander la troupe de laquais renvoyés qui a d'abord ameuté la populace. Quand cette femme me montra à eux comme étant madame, Rinaldo se jeta sur moi, armé d'un poignard, et m'ordonna de le suivre; j'avoue qu'en ce moment, la peur de mourir l'emportant, je m'écriai:
» — Reconnaissez-moi donc. Je ne suis pas madame de Verseuil.
» Alors, Rinaldo me regardant de plus près T vit sa méprise, et, m'aban donnant à ses infâmes camarades, il courut après madame, la saisit par les cheveux, et la traîna hors de la chambre. Depuis lors, je ne l'ai point revue; niais les horribles discours des misérables qui m'entouraient, et menaçaient de m'égorger si je ne leur livrais pas les papiers et l'argent de mes maîtres, m'apprirent assez leur confiance en Rinaldo; et la certitude qu'ils avaient que ma pauvre maîtresse n'échapperait pas à sa férocité.
» — Laissons-le agir, disaient-ils; cette affaire-là lui sera bien payée, et nous en aurons notre part. La Rughesi est généreuse.
» Ah! monsieur, ajouta Julie en se tordant les bras, j'avais
D'UN AMANf HEUREUX 211
Lien prévu que la jalousie dé cette ftïrie nous perdrait. Mais faire tuer ma pauvre ihaitresse, sf, servir de la rage d'un peuple égaré pour se venger (Tune femme plus jolie j^i'elle, la faire traîner vivante par ces monstres pour être peut-être massacrée detant èed jeiiïL, àh f Voilà tte qui mérite toutes les tortures de l'enfer ; voilà le crime qui doit être puni par f crûs, si votas né votiles £às ejù'dïï voua éfi accuse vous-rilême !
— Il le sera, dit Gustave d'une voit étoufflêe.
Et, sortant toftt à coup de la chambre de Mademoiselle Ju- Ke, il descendit eomme un fou l'escalier de l'hôtel ; ensuite il passa près de la porte sans me reconnaître, et je lé vis mardher à pas précipités vèfrs là ihài&oh de madame Ruèhesi. Son air égaré, sa démarche m'inspirèrent tant d'effroi, que je me ' décidai à le suivre. Hélas ! pourquoi ïTai-je pas #ris sur moi de l'arrêter avafct qu'il pût accomplir là plus barbare injustice!
Il était midi. Stephaiiia, bien faible encore, s'était fait transporter sflr un canapé atfprès de la fenêtre de sa terrasse. Là, elle respirait uti air embaumé qui la soulageait un peu de son oppression. Tenant à la main là dernière lettre de Gustave, elle pleurait son absence, tandis que Léonore lui parlait de la douleur qu'il avait témoigriée en s'éltfîgnant de sa chère Stephania, et la flattait de l'espérance si douce de le revoir bientôt. Sans croire à ce prochain bonheur, elle en accueillait là supposition avec complaisance, comme on se livre parfois aux charmes d'un rêve enchanteur qu'on sait bien n'être qu'un mensonge.
— Ta crois donc qu'il m'aime? disait-elle à sa cousine. Et, se rappelant alors les moments qui devaient lui en donner l'assurance, elle chercha dans le passé des secours pour le présent* et tombât dans une profonde rêverie.
Mais quel brttit se fait entendre?... quelle voix tient frapper son oreille?.;, est-ce lui qu'elle va revoir?... est-ce l'objet de cet amoiilr si tefidite que le éiël rend à ses vœux? est-ce G us-
212 LES JfALHEURS
tave enfin?... Son, c'est un insensé que la colère transporte; c'est un furieux, dont les traits, altérés par le désespoir, ne sont plus reconnaissables. C'est un tigre qui s'élance sur sa proie...
— Monstre, s'écrie-t-il, rends-moi Athénals, où je la venge à l'instant.
— Athénals! répète Stephania en voyant l'épée nue qui menace son sein. Athénals!
— Oui, rends-la-moi avant de l'immoler à ton odieux amour. Qu'en as-tu fait, barbare? A-t-elle déjà subi la mort que tu lui préparais?
— C'en est trop, dit Stephania en se laissant tomber sur le bras de Léonore.
Gustave ne voit pas qu'elle succombe.
— Où sont les agents -de ton crime ? poursuit-il ; que je les punisse avant toi ; que j'assouvisse sur vous tous la rage qui me dévore... Parle, te dis-je, ou crains tout de moi...
Mais la terreur et l'indignation avaient rendu Stephania immobile.
— Ton silence m'en dit assez. Oui, tu viens d'accomplir ton affreuse menace ; ton lâche cœur a cru se mettre à couvert du soupçon en la faisant assassiner dans une émeute; tu as pensé que, trompé par cet événement funeste, je viendrais m'en consoler près de toi ; mais renonce à cette atroce espérance, et apprends que ta victime emporte avec elle au tombeau mon bonheur et ma vie. Avant de la venger, avant de mourir, je prétends, par mes aveux, commencer ton supplice. Non, je ne t'ai jamais aimée; elle seule a possédé mon cœur; elle seule le possédera toujours. Tu en étais indigne ; et mon ingratitude pour toi n'était que le pressentiment de l'horreur que tu devais m'inspirer aujourd'hui. Va, misérable, je te livre au remords, au mépris, et je vais demander à d'autres raison de ton infamie
A ces mots, Gustave sortit delà chambre de Stephania dans un état d'égarement effroyable. Il demandait d'une voix terrible qu'on le conduisit vers M. Rughesi, sans se rappeler qu'il était à Venise. Ensuite, l'épée nue à la main, il parcourait tous les appartements de la maison pour rencontrer
Rinaldo, et ramener tout sanglant aux pieds de Stephania. Frémissant des excès où pouvait le conduire un pareil délire, je me jetai sur lui au moment où il s'y attendait le moins, et, saisissant son épée :
— On vous prend pour un assassin, lui dis-je ; revenez à vous, suivez-moi.
Le ton d'autorité que je pris en lui adressant ces mots l'interdit. Je lui remontrai l'indécence de Fesclandre qu'il faisait dans la maison de M. Rughesi, et l'impossibilité d'y obtenir, avec de telles manières, le moindre renseignement sur madame de Verseuil. Comme je prononçais ce nom, un domestique de la maison nous dit :
— Suivez-moi, suivez-moi ; je sais ce que vous cherchez. Et au même instant il nous ouvre la porte de la chambre
de M. Rughesi, et le premier objet qui frappe les yeux de Gustave, c'est Athénaïs, assise paisiblement à côté de son mari.
— La voilà! s'écrie le général en allant au-devant de Gustave; la voilà! et c'est aux soins ingénieux, à l'hospitalité de cette bonne madame Rughesi que nous devons sa vie; ah! combien je regrette de ne pouvoir lui exprimer ma reconnaissance; mais elle est encore souffrante, et je crains de l'importuner. Quelle âme divine ! penser ainsi à sauver une amie quand elle était à la mort!
Et, pendant ce discours, Gustave, les yeux fixés sur Athénaïs, restait immobile.
— Approchez, lui dit-elle en lui tendant la main; venez me féliciter d'avoir si miraculeusement échappé au plus grand danger qui ait jamais menacé ma vie.
Mais Gustave, accablé sous le poids de ses sensations, se laissa tomber sur un siège sans pouvoir proférer un seul mot. Athénaïs, qui attribuait cette vive émotion au plaisir de là retrouver, voulut donner à Gustave le temps de se remettre, pendant qu'elle lui raconterait comment ce Rinaldo, qui l'avait d'abord tant effrayée, ne s'était montré quelques moments son bourreau que pour devenir plus sûrement son libérateur; et comment Stephania, ayant appris que les révoltés se portaient vers l'hôtel de Rome, avait engagé
Rinaldo à paraître leur complice, à marcher à leur tête, — et à s'emparer de moi, ajouta madame de Yerseui?, cour me conduire secrètement chez elle. C'est id qt(e, ifiourante d'effroi, j'ai reçu d'elle et de tousses gens la plus douct hospitalité; mais il était essentiel dé hnséel* ignorer ma fetraiie,car on menaçait de mort tous ceux qui donnaient asile aux Français. C'est pourquoi je vous ai causé une plias* longue inquiétude 5 mais la toilà dissipée. Oublia mes dâtigérs. Vraiment, je suis tentée de les bénii*, en voyant combien j'étais déjà tendrement regrettée. Le regard qui stiivit tes derniers mots tdifiba ëht Gustave sans le ranimer.
Absorbé dans les plus sombres réflexititis, déjà livré aux remords de l'hortfbtë injustice qu'il venait de commettre, il n'entendait rien de ce qu'Àthénaïs lui adressait d'aifëctueux, et lui répondait avec peine quelques ihots au hasard, qui, n'ayant auctin sens, trahissaient encore plus le trouble de son âme.
. Enfin, M. de Verseuil prit la patole pour raconter les événements dti jour, et comment Bonaparte, instruit des horreurs dont là révolte avait été le prétexte, venait de prendre les mesures les plus rigoureuses pour empêcher le retour de ces désordres et en punir les auteurs.
— Il marche ce soir même sur Pavie, ajoûtà-t-fl; c'est là qu'est le foyer de l'insurrection, et je crois que les chefs en vont payer chet la première tentative. Lannes est déjà parti en avant pour incendier le village de Binascd. Lé général en chef m'a commis avec Despinois à la garde de cette place, et c'est vous, dit-il en se retournant vers Gustave, qui lui porx terez demain, à Pavie, tios dépêches. En attendant, rendezvous au palais pour y prendre de nouveaux ordres, et faites part au général du retour de ma femme. Je vais la reconduire à l'hôtel de Rome ; il ne faut pas gêner plus longtemps madame Rughësi; demain, nous reviendrons là relnercier. Mais fie pei-dez pas de temps : Bonaparte pourrait avoir besoin d. ficus cette nuit même ; il faut nous tenir prêts.
Ce devoif à remplir pouvait seul rendre Gustave à luimême ; 11 se leva sur-le-champ, viùt nie prendre, et me dit de raccompagner àû palais dtical; mais â peine étions-nous
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au bout de la rup ? qii'ij pie prit )j? brag $vec viqjanrfl $ dit ;
— Je suis un mousse! El}e eu iqQurpM
Puis, revenant sur ses pas, il se précipite vers la porte, veut entrer; plusieurs domestiques se présentent et lui déclarent que Vor v dre vient d'être dpnné de ne laisser mopter personne.
— Dites à madame quec s 0; iupi, leur F^pon4 Gustave d'un ton impérieux.
— Ah! monsieur, eljç n'est en éfct de rien eptepdre; et d'ailleurs, le docteur Corona vient de nous défendre expressément de vous laisser pénétrer dans la maison.
En disant ces mots, le domestique referma la porte, et Gustave s'enfuit alors, poursuivi par une ombre vengeresse.
Je le rejoignis auprès de la cathédrale; il était appuyé sur un des piliers du portail, et, pâle, haletait, il se soutenait à peine. Je l'engageai à s'asseoir un instant sur les marches de l'église, et à se contraindre un peu mieux, car son air égaré nous faisait remarquer de tous les passants.
— Vous ne pouvez, lui dis-je, vous présenter en cet état aux yeux du général en chef; il croirait que vous venez lui apprendre le massacre de toute l'armée. Ayez plus de courage ; pensez au bonheur que le ciel vient de vous rendre, et opoyez qu'il peut aussi vous épargner le malheur que yous redoutez. Pensez surtout que l'intérêt de la patrie veut qu'où lui sacrifie tous les autres, et ne vous laissez point abattre par de vains regrets.
Après m'avoir écouté en silence, Gustave me serra la main, prit un air plus calme, et s'achemina vers le palais.
En l'apercevant, Bonaparte, frappé de l'altération de ses traits, lui dit :
— Je vois que la trahison de ces brigands vous indigne autant qu'elle le doit. Mais, soyez tranquille, la journée de demain nous vengera.
Alors il entra dans tous les détails de la surveillance qu'il voulait qu'on exerçât sur les Milanais, et donna des ordres secrets à mon maître pour être transmis à sou général. Ensuito, ayant appris que madame de Verseuil étaif; retrouvée, 1* ajouta :
— Puisque votre général n'a plus d'inquiétude pour sa fa-
mille, et que les mutins de cette ville sont déjà mis à la rai- * sou, dites-lui de venir me rejoindre, demain soir, à Pavie. C'est là que j'aurai besoin de nos plus braves officiers : car il faut encore plus de courage pour punir que pour vaincre.
Après avoir rendu compte de cet entretien au général de Yerseuil, Gustave se retira dans la chambre que j'avais retenue pour lui à l'hôtel de Rome. La fatigue et la fièvre l'obligèrent à se mettre au lit. Mais, avant tout, il m'ordonna d'aller m'informer de la santé de madame Rughesi, et de tenter tous les moyens de parvenir jusqu'à elle.
— Si tu la vois, me dit-il, si elle n'a pas déjà succombé au coup affreux que je lui ai porté, peins-lui les remords qui me déchirent; dis-lui que si je n'obtiens d'elle le pardon de ma barbarie, j'irai m'en punir à ses yeux.
— Calmez-vous, lui répondis-je; croyez que l'exagération même de votre tort en deviendra l'excuse, et que vous pourrez le lui faire oublier par de tendres soins.
— Non, je l'ai tuée, reprit-il avec l'accent du désespoir; son cœur si sensible, si dévoué, n'aura pu supporter mes barbares aveux, mes atroces accusations, et il ne me reste plus qu'à îâ pleurer. Ah ! qu'elle vive pour se venger de mon ingratitude; qu'elle vive pour me haïr autant que je m'abhorre : c'est l'unique grâce que j'ose demander au ciel.
A toutes ces plaintes inspirées par la crainte et le repentir, j'opposai vainement des paroles consolantes. Les plus saintes affections, les plus chers souvenirs étaient sans puissance sur )a douleur de Gustave ; car il n'est pas de consolation pour le malheur dont on s'accuse.