‹ Les malheurs d'un amant heureuxChapitre 17 sur 25 · XL IX · texte numérisé non relu

XL IX

Deux jours après cet entretien; nous étions sur la route de Brescia. Bernard, retenu jusque alors à Milan, reçut Tordre 4e rejoindre l'armée en même temps que nous : ce qui nous valut l'avantage de trouver tout ce dont nous avions besoin préparé aux auberges où nous devions nous arrêter. Ce brave garçon s'était pris d'une véritable passion pour mon maître depuis qu'il l'avait vu malheureux et malade; et, comme il croyait que le bon vin et la bonne chère étaient les seuls remèdes à tous les maux, nous trouvions à chaque relai d'excellents repus commandés par ses soins. Gustave n'en profitait guère : les adieux qu'il venait de faire à Milan, ses souf-

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irances, et le fond de tristesse qu'il portait avec lui, tout contribuait à lui ôter l'appétit et la santé. Cependant on allait se battre, et il fallait prendre des forces : c'est ce que lui représenta Bernard dans son langage burlesque.

— Morbleu! mon capitaine, lui disait-il, buvez et mangez mieux que cela, sinon, tout brave que vous êtes, je ne réponds pas de vous; car il n'y a pas de bon soldat l'estomac vide. Notre métier a cela d'agréable, qu'il ne permet pas d'être triste ou malade : il faut toujours être en train. C'est quelquefois difficile. Tenez, par exemple, le jour où nous avons si bien frotté les Autrichiens à Millesimo, j'avais appris le matin même la mort de ma pauvre sœur, de cette pauvre Marie, qui m'aimait tant. Cette nouvelle-là m'a mis un boulet de vingtquatre sur la poitrine, et je restais sous le coup, quand le bruit du canon est venu me réveiller en sursaut. Allons, allons, me suis-je dit, la patrie ne s'embarrasse pas de ça : faisons notre devoir, et puis nous pleurerons après. Là-dessus, j'ai avalé un verre de rhum, et j'ai marché à la fête. Mon capitaine, faites-en autant, et ne vous laissez pas entamer par la tristesse. Ah bien! si le générai en chef vous voyait avec cet air abattu, il ne vous chargerait pas seulement de défendre le plus petit poste; car, je vous l'ai déjà dit, il regarde le malheur comme la peste, et prétend qu'il se gagne de même. Ainsi, vive la joie! au diable les souvenirs!

En parlant ainsi, Bernard forçait mon maître à trinquer avec lui; et Gustave s'efforçait de suivre un conseil qui, dans le fond, lui paraissait assez sage.

A peine arrivé à Brescia, il reçut l'ordre de rejoindre son général qui marchait avec Masséna sur Borghetto. C'est là que, sous le feu de l'ennemi, s'effectua le passage du Mincio; c'est là que cinquante grenadiers, impatientés de ne pas voir raccommoder le pont assez vite, se jettent à l'eau, tenant leurs fusils sur leur tête, et vont s'emparer les premiers de Valeggio, où se trouvait le quartier général de Beaulieu. Bientôt après, nous prenons Peschiera, et Vérone nous ouvre ses portes.

C'est dans cette journée de Borghetto, où Bonaparte trompa et battit l'ennemi avec tant de talent, qu'un chasseur, 8'appro-

chant de lui pendant qu'il voyait défiler une demi-brigàde, lui dit :

— Général, il faut faire cela,

— Malheureux! veux- tu bien te taire! s'écria le général. Et le chasseur disparut à l'instant. On Ta vainement fait

chercher depuis. L'avis qu'il venait de donner était justement ce que Bonaparte avait ordonné qu'on fit.

C'est à Vérone qu'il établit son quartier général. C'est dans cette ville, toute dévouée le jour d'avant aux intérêts d'un illustre fugitif, que le vainqueur de l'Italie reçut l'accueil le plus pompeux. On alla jusqu'à lui faire hommage de l'épée dont Henri IV avait fait présent à la république de Venise ; de cette même épée, que les nobles Vénitiens avaient si libéralement offert de rendre au petit-fils de Henri pour la modique somme de douze millions. H y aurait ici de belles réflexions à faire sur l'inconstance des peuples et la lâcheté des gouvernements; mais, comme les peuples et les gouvernements n'en resteraient pas moins les mêmes, je m'épargne les frais d'une morale inutile.

L'affaire de Borghetto avait fourni à Gustave de nouveaux moyens de se distinguer; et, ce que plusieurs mois n'auraient pu sur son chagrin, le plaisir d'exposer sa vie venait de l'obtenir. L'aspect du danger avait tout à coup ranimé ses forces. Inquiet sur le sort d'une armée entière, le sien pouvait-il l'occuper encore? Non. Tout au souvenir de sa patrie, à l'espérance du succès, son âme avait trouvé l'oubli de ses propres douleurs dans l'ivresse de la gloire.

Encouragé par la victoire, Bonaparte commença l'investissement de Mantoue; mais, après une affaire d'avant-postes, dans laquelle l'ennemi perdit une centaine d'hommes, et quelques autres tentatives assez glorieuses, le général, jugeant que cette place importante exigeait un siège en forme, et qu'il avait peu de moyens pour l'entreprendre , fit retirer ses troupes, et se contenta de bloquer Mantoue, en attendant que de nouvelles conquêtes lui donnassent les moyens de l'attaquer et de s'en rendre maître.

À force d'entendre le bruit du canon, j'avais fini par m'y

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apprivoiser au point de suivre tes assiégeants dans la plupart d* leurs expéditions. Bernard, qui était toujours des plus aventurés, m'y associait quelquefois. Un jour que je l'avais f oiri à fan Giorgio, où plusieurs de dos soldats avaient pris pos*e dans on courent abandoné et fort exposé à h mitraille des deux armées, nous nous amusions à visiter celte demeure, et à deviner, à l'arrangement de chaque cellule, Page et le caractère de la nonne qui l'avait désertée, quand tout à coup des cris de désespoir Tinrent frapper nos oreilles- Ne doutant pas qu'une de ces pauvres femmes, restée peut-être pour te garde de cette maison, ne fut tombée entre les mains dé nos soldats, nous volons pour la secourir; mais, en arrivant dans la baise-cour, nous trouvons tout le poste occupé à enfoncer la porte d'une espèce de cave d'où partaient ces cris, et nous voyons une jeune personne assise sur une mauvaise chaise, les mains garrottées par des chaînes de fer. L'infortttnéé demandait la vie : on la délivre, on la rassuré, et Fofc apprend qu'elle est depuis quatre ans dans cet état, pour avoir voulu s'échapper et se soustraire à des vœux qu'un sentiment d'amour' avait rendus sacrilèges. C'était un spectacle curieux que de voir une femme à peine âgée de vingt-deux ans, belle, mais flétrie par la douleur, ses vêtements eu désordre, sou sein inondé de larmes, ses bras meurtris par le poids de ses chaînes; do voir cette femme si jeune entourée de soldats qm y tous émus de pitié, contemplaient avec respect la victime que la plus horrible tyrannie mettait en leur puissance. Ils étaient jeunes, guerriers, Français et vainqueurs, et aucun d'eux n'eut la coupable pensée d'outrager cette belle victime par un seul mot flatteur. Tous jurèrent delà protéger contre le malheur, et, s'il le fallait, contre eux-mêmes. Ensuite un des grenadiers, se retirant dans un coin de la chambre basse, ôte son bonnet, appelle par son nom chacun de ses camarades; et le bruit des pièces d'argent qui tombent dans le vieux casque nous apprend que la charité est aussi la vertu des eafiints de la gloire. Bientôt ce tronc est déposé entre les mains de Bernard : c'est lui qui est chargé de trouver un asile à cette jeune femme, et de pourvoir à ses besoins. Mais elle, qui fixiuit à chaque instant de voir revenir ses tyran, des-

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mande en grâce à respirer l'air pur. On lni fait observer que la mitraille pleut autour de la maison :

— Ah! dit-elle, mourir, c'est rester ici.

Cependant le feu s'apaise., et nous profitons de ce moment pour 'a transporter dans un lieu sûr. Après l'avoir confiée aux soins d'une brave fermière, Bernard se rend avec moi chez mon maître, et lui raconte notre capture; Gustave, fier de la conduite des soldats de sa compagnie, court aussitôt chez le général en chef pour lui faire part d'un trait si honorable. Bonaparte en est vivement ému, et promet de le consigner dans son proehain rapport; mais, non moins généreux que les grenadiers, il remet à Gu6tave la somme qui doit servir à leur payer les frais d'un bon festin. Cet exemple est imité par tout l'état-major; et mon maître revient bientôt chargé d'ung dot pour la pauvre fille, et d'une riche récompense pour ses libérateurs.

Essayer de peindre les beautés de l'Italie après l'auteur de Corinne, et raconter les batailles après les bulletins de Bon»* parte, serait une double témérité dont je ne me rendrai fm coupable. Assez d'écrivains se chargent de répéter, ou plutôt de traduire en style commun les trait* d'une sublime éloquence; c'est, dit-on, mettre le génie à la portée des sots; et,sous ce rapport, l'entreprise est très-philanthropique : mais, . sans nier l'importance du service, je me contente d'en profiter.

Ainsi donc, je passerai sous silence les différents combats qui nous amenèrent à celui de Lonado, où mon maître eut le bonheur -nie se trouver auprès du générrf en chef, lorsque, s'occupant des dispositions de la bataille générale qu'il se proposait de livrer le lendemain, on lui annonça qu'un parlementaire venait sommer la division de se rendre. Il apprend dans le même moment que des avant-gardes emnemies s'approchent de la ville, et que la route de Brescia est interceptée. Le parlementaire, introduit auprès de Bonaparte, lui dit

que, Lonado étant cerné de tons côtés, il ne Testait d'antre parti à prendre ponr les Français qne de mettre bas les armes, et de se rendre à discrétion. Le général en chef n'avait avec lni à Lonado qne mille à douze cents hommes. La situation était éminemment critique et les officiers qui l'entouraient, livrés à la plus vive anxiété, attendaient immobiles la réponse qu'il allait faire. A son regard inquiet, à la manière précipitée dont il marchait à grands pas dans la chambre, on devinait facilement les craintes qui l'agitaient; mais tout à coup son génie lui révèle que la troupe qui se présente ainsi par la route de Brescia ne peut être qu'un débris de celle qui avait été battue la veille près du lac de Garda ; et que cette colonne égarée essayait de regagner Tannée du général Wurmser en passant par Lonado. Éclairé par ces réflexions, Bonaparte s'adresse an parlementaire, et lui demande avec un mélange de colère et de dignité par quel motif il ose venir ainsi sommer un général en chef vainqueur au milieu de son quartiergénéral, et entouré de son armée.

— Allez, ajouta-t-il, allez dire an général qui vous a envoyé qne, s'il a prétendu faire une insulte à Tannée française, je suis ici pour la venger; qu'il est lui-même mon prisonnier, ainsi que ses soldats : je sais que sa troupe n'est qu'une des colonnes coupées par les divisions de mon armée qui occupent Salo et la route de Brescia à Trente. Dites-lui que si, dans huit minutes, il n'a pas mis bas les armes, et si une seule amorce est brûlée, je le fais fusiller lui et ses gens.

Puis, s'adressant aux officiers qui avaient amené le parle* mentaire :

— Qu'on enlève le bandeau qui couvre les yeux de monsieur.

Et, continuant de parler à ce dernier :

— Voyez le général Bonaparte au milieu de son état-major et de Tarmée républicaine, et rapportez à votre «général qu'il peut faire une bonne prise.

En reconduisant le parlementaire, Berthier reçut Tordre de réunir, de fahe passer et même repasser devant lui les grenadiers, les guides; enfin, la petite troupe qui gardait le quartier-général. L'officier autrichien, trompé par la bonne

contenance de nos soldats et de leurs généraux, et encore ébloui par la vue de Bonaparte, rend compte à son chef de Taccueii qu'il vient de recevoir. Celui-ci, surpris d'apprendre que Bonaparte et son état-major se trouvaient à Lonado, demande à capituler.

— Non, répondit avec fierté le général en chef; je ne puis capituler avec des hommes qui sont mes prisonniers.

L'autrichien insistait. Alors Bonaparte ordonne une démonstration d'attaque, et le commandant ennemi se rend sans condition. Trois drapeaux, quatre pièces de canon, quatre mille hommes sont livrés au général, qui, peu de moments avant, pouvait devenir leur prisonnier. Après un tel fait, comment s'étonner de voir la destinée des empires soumise au génie d'un seul homme!

A peine sorti par miracle de ce pas dangereux, Bonaparte vit ses succès couronnés par la défaite complète des Autrichiens à Gastiglione. C'est à cette fameuse journée, où le brave Augereau s'acquit tant de gloire, que mon maître eut le bonheur d'attraper un coup de sabre, tout au travers de la joue droite. Quand je le vis revenir ainsi balafré, je m'écriai d'un ton lamentable :

— Oh ! ciel, le voilà défiguré pour toute sa vie! Et Bernard me dit en levant les épaules :

— Vraiment, je te conseille de le plaindre; ne sais- tu donc pas que ce sont des coups de fortune que de pareilles blessures? Va, si l'on pouvait en acheter, ton maître aurait bien de l'argent de celle-là; tb verras quelle bonne mine il aura demain à la revue avec sa mentonnière. Morbleu! il ne lui manquait qu'une balafre comme celle-ci pour être le plus joli garçon de l'armée.

Et Gustave, qui écoutait ce discours en faisant panser sa plaie, supportait avec une sorte de joie la souffrance qu'elle lui faisait éprouver. Il se flattait que Bernard pouvait avoir raison en disant qu'une noble cicatrice ne gâte jamais le visage d'un officier ; et quand le lendemain il parut devant Bonaparte, il se sentit fier de pouvoir lui montrer qu'il avait eu sa part des honneurs de la bataille.

La nouvelle de ces journées glorieuses, appelées la Campa-

24î LES MALHEURS

gne des cinq jours, fut envoyée sur-le-champ an Directoire, et aux commissaires du gouvernement prés l'armée d'Italie- L'aide de camp I... quoique blessé de plusieurs coups de sabre, fut dépéché vers Salicetti et Garrau, qui étaient alors à Milan. 11 rapporta bientôt les félicitations de ces messieurs à Bonaparte; et comme le général Verseuil l'avait chargé d'une lettre pour sa femme, on présume bien que Gustave s'empressa d'aller voir I... dès qu'il apprit son retour au quartier général. Il le trouva déjeunant gaiement avec plusieurs de ses camarades, qu'il faisait rire aux éclats eu leur racontant en mots assez grossiers les aventures les plus scandaleuses.

— Ah! parbleu, dit-il en apercevant Gustave, tu arrives fort à propos; nous en étions justement sur le compte de la femme de ton général; mille bombes! elle est fort jolie, et je ne plains pas son mari. Cependant, si j'avais répondu vrai à toutes les questions qu'il m'a faites hier à propos d'elle, j'aurais bien pu troubler un peu son bonheur conjugal.

— Serait-elle malade? demanda Gustave en montrant une vive inquiétude.

— Malade, s'écrièrent en pouffant de rire tous les convives à la fois.

— Ah! oui, malade, reprit J..., elle a bien autre chose à faire que d'être malade. Ge n'est pas qu'elle manque à Milan de gens pour la soigner ; d'abord Salicetti la quitte le moins qu'il peut, et puis il y a près d'elle un petit lieutenant qui la quitte encore moins. Ah! vraiment, tu dois bien le connaître; c'est, dit-on, le favori de ton général; il y a même des malins qui prétendent que c'est son fils à la mode de Bretagne, enfin son bâtard pour parler clairement. Eh bien, ce bel enfant de l'amour suit de son mieux les traces de son père; et si celui-là le laisse faire, sois tranquille, il en aura bientôt des héritiers.

A chaque saillie de ce genre, les convives redoublaient de gaieté, et Gustave grimaçait le plus faux sourire. J... en fit la remarque, et dit :

— Dieu me pardonne, Révanne a de l'humeur; eh! que ne parlais-tu? Si tu m'avais dit franchement : Je suis amoureux de cette femme-là, je ne veux pas qu'elle me trompe, eh bien,

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je t'aurais traité comme son mari, et tu la croirais encore une vestale : mais tu n'as pas de confiance envers tes camarades; aussi Ton ne te cache rien.

Alors les plaisanteries redoublèrent sur madame de Verseuil et mon maître. S'en fâcher eût été convenir du sentiment dont on se moquait, et Gustave prit le parti de se contraindre assez pour rire avec les autres de ce qui les divertissait taqt; mais comme cette conversation lui était au fond très-désagréable, il la détourna en plaisantant à son tour J... (1) sur ses amours; et quitta cette réunion bruyante dès qu'elle voulut bien ne pins s'occuper de lui. Quand je le vis revenir de ce déjeuner joyeux, il avait un air si mécontent, que je lui 4emandai s'il avait reçu quelque mauvaise nouvelle.

— Aucune, me répondit-il avec impatience; mais il fait une chaleur insupportable. Je suis accablé de fatigue, et je vais me reposer. Si le général me demande, tu viendras m'aurertir.

C'était me congédier en m'imposant silence. Je devais obéir; mais, emporté par mon zèle, et craignant que Gustave ne souffrit davantage de sa blessure, j'insistai pour lui offrir mes soins. Alors il me répondit avec tant d'humeur, et m'ordonna si durement de le laisser tranquille, que je m'éloignai en déplorant, sans le connaître, le motif qui pouvait altérer ainsi la bonté de son caractère.

Nous étions au mois d'août sous l'influence d'un soleil brûlant, et l'air qui s'exhalait des. marais de Mantoue commen-

(1) Lors, de la construction d'une batterie que Napoléon ordonna à pon arrivée à Toulon, il demanda sur le terrain un sergent ou un caporal qui sût écrire; quelqu'un sortit des rangs, et écrivit sous sa dictée sur l'épaulement même. La lettre à peine finie, un boulet la couvre de terre. « Bien t dit l'écrivain, je n'aurai pas besoin de sable. » Cette plaisanterie, le calme avec lequel elle fut dite, fixèrent l'attention de Napoléon, et firent la fortune du sergent. C'était J... (Mémorial dq

çait à devenir funeste à nos blessés. Les ennemis avaient quatre mille malades dans la place. Il était essentiel de *sréserver notre armée de cette lièvre contagieuse; aussi les secours les plus vigilants furent-ils apportés à tous ceux que la maladie pouvait^tteindre. Bonaparte visitait chaque jour les hôpitaux, «t recommandait à ses généraux la même surveillance. Sa sollicitude à cet égard allait jusqu'à lui faire voir le danger où il n'était pas. C'est ainsi qu'ayant remarqué la pâleur de Gustave, et l'air souffrant que lui donnait sa blessure, il lui ordonna de se reposer pendant quelques jours, et lui défendit d'accompagner sa division à Peschiera. Tout en murmurant de cet ordre charitable, Gustave lui dut peut-être la vie; car dans l'état d'irritation et de découragement où il se trouvait, le ciel sait à quel excès d'imprudence sa valeur aurait pu le porter. Mais Bonaparte lui avait dit en lui serrant la main :

— Ce n'est pas tout d'être brave; il faut encore savoir faire le sacrifice de quelques coups de canon, pour conserver à sa patrie un défenseur, et à son chef un ami.

Ce peu de mots avaient suffi pour ramener Gustave à des bons sentiments.

— Quand on peut se flatter del'amitié d'un tel homme, pensaitil, on serait bien coupable de ne pas vouloir vivre pour lui: quelles sont auprès d'un si noble intérêt les misérables agitations qui naissent des caprices d'une femme ! Ah ! quand l'amitié et la gloire peuvent remplir l'existence, pourquoi permettre à l'amour, à la perfidie de venir la troubler!

En se livrant à ces réflexions, Gustave se reprochait la lettre que, dans son premier mouvement de dépit, il avait adressée la veille à madame de Verseuil. 11 sentait combien cette lettre allait paraître insensée après le serment qu'ils s'étaient mutuellement fait de renoncer à l'amour qui leur avait causé tant de chagrins. En acceptant l'affection qui devait remplacer une passion plus vive ; Gustave avait-U le droit d'empêcher Àthénaïs d'éprouver de l'amour pour un autre? Non, sans doute ; c'eût été une injustice révoltante ; il en convenait avec lui-même; mais le regret de ce tort l'affligeait encore moin que la découverte des sentiments jaloux qui l'en avaient rendu coupable.

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Les gens aimants sont d'ordinaire très-susceptibles. Depuis le jour où mon maître m'avait traité avec tant de dureté, je ne lui rvais pas adressé une fois la parole. Exact dans mon service,, j en avais supprimé toutes les prévenance** qui lui prouvaienthabituellement mon zèle, et chacune de mes actions trahiss?Uma rancune. Gustave s'en aperçutbientôt, et s'efforça de m ramener par ses manières cordiales; mais j'avais l'âme blessée, et je tins ferme contre tous ses bons procédés. 11 avait acheté la veille d'un de ses chasseurs un superbe manteau pris sur un colonel ennemi. J'avais admiré ce manteau; Gustave m'en fit présent. Je le reçus avec respect, et me retirai sans proférer un mot. Une heure après, le manteau était sur les épaules de Germain. L'air que prit Gustave en apercevant son palefrenier, ainsi paré de mes dons, m'apprit que j'étais vengé; et ce qu'il me dit le lendemain punit cruellement mon cœur de cet accès de fierté.

— On se flatte toujours, me dit-il; je croyais être connu de toi; je croyais pouvoir te montrer mes défauts sans rien perdre de ton attachement; je me suis trompé: qu'as-tu pensé lorsque je t'ai renvoyé l'autre jour?

— J'ai pensé qu'il fallait que monsieur fût bien mécontent de lui pour me traiter ainsi.

— Quand on a le talent de deviner si juste, comment n'a-t-on pas d'indulgence pour des torts qui rendent si malheureux? Quoi! c'est parce que je rougis devant toi du désordre de mon esprit, et voudrais nous cacher à tous deux ma faiblesse : c'est parce que la jalousie vient me révéler l'affreux sentiment qui m'a déjà coûté tant de larmes: enfin, c'est parce que je me blâme, et que je me désespère, que tu me condamnes et m'abandonnes! Je t'ai vu souvent plus généreux.

— Arrêtez, lui dis-je, où vous deviendriez aussi coupable que moi : mais non ; vous savez que l'amour n'a pas seul le droit d'être injuste, et que tous les sentiments exclusifs sont exigeants, de n'est pas ma faute si jaime mon maître mieux que beaucoup de gens n'aiment leur maîtresse, et si l'idée de lui être importun me fait passer trois jours sans manger ni dormir; mais, puisque j'ai fait de Pamitiê-qu'il m'a permise le premier sentiment de ma vie, il doit excuser ma susceptibilité,

Jft*

et pardonner toutes les sottises que m'a fait fcu*e la seule crainte de n'être plus que sou valet de chambre.

J'étais siému eu prononçant ces derniers mots* que Gusr ta*re en fut Yivement attendri; et, me prenant la n^aip, il me dit :

— Bon Victor ; je te retrouve j ne me quitte plus»

Alors il me confia toutes les inconséquences de son eœtjr, et les reproches que le souvenir de Stephania ne lui avait point empêché d'adresser à madame ce VerseuiL Peu de jours après» il me montra sa réponse; elle était ainsi conçpç :

« Grâce aux mêmes calomnies dont voua êtes la dupe, ou me fait quitter aujourd'hui Milan. Si vous persistez à les croire, tout est fini entre nous; mais si votre amitié veut m'en consoler, rendez- vous secrètement mardi 6ûir à Vérone. Julie vous attendra sous les arcades de l'Arena, et vous apprendrez d'elle où vous pourrez vous justifier de m'avoir supposé tant de torts. »

La tristesse, les regrets, les soupçons, tout, grâce à ce billet, fut dissipé comme par enchantement. Sans réfléchir un instant sur l'événement qui lui valait ce rendez- vous, sur la difficulté, et peut-être l'imprudence de s'y rendre, Gustave court chez le général en chef, lui demande à prolonger d'un jour le congé qu'il lui avait imposé lui-même. Cette grâce obtenue, il va chez le général Verseuil pour s'informer de ses projets particuliers; mais, en arrivant à sa porte, Gustave rencontre J..., qui lui dit :

— Garde-toi bien de monter chez ton général en ce moment; il est d'une humeur massacrante. Cet imbécile de L..., devant qui je racontais l'autre matin les tendresses de Salicetti pour madame de Verseuil, n'a-t-il pas été en étourdir les oreilles de son pauvre mari; et celui-ci, dans sa fureur jalouse, n'a-t-il pas envoyé à sa femme l'ordre de quitter Milan pour se rendre en toute hâte à Vérone, où, par parenthèse, tu pourras la voir très-commodément, ce qui me console un peu d'avoir jeté le trouble dans ce bon ménage.

— Comment, dit Gustave d'un air dédaigneux, c'est Salicettf qui lui cause cette fureur jalouse?

— Oui; c'est afin qu'elle ne soit point avec Salicetti à Milan

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qu'il l'amène pour toi à Vérone. Nous ne sommes qu'à six lieues de cette ville; la division de Massêna l'occupe déjà; celle de ton général y sera bientôt, et Dieu sait' les profits que vous tirerev tous deux de mou indiscrétion. *

Gustave, très-peu flatté de vois ainsi sa cause mêlée à celle de M. de Verseuil, traita de conte» absorbes toutes les suppositions de J..., et le pria seulement de ne pas lui faire le mêpae honneur qu ? à Salicetti, parce qu'il pourrait en résulter des choses désagréables entre le général et lui. I... qui ne traitait sérieusement que les intérêt militaires, lui dit :

— Sois tranquille ; je sais ce qu'on se doit entre bons camarades, et ton général me fusillerait plutôt que de me faire convenir que tu es l'amant de sa femme .

Dans tout autre moment, la nouvelle dont J... venait de lui faire part, et la singulière assurance qu'il y avait jointe, auraient jeté de vives inquiétudes dans l'esprit de Gustave : mais ii relit le billet d'Àthénais ; sept heures viennent de sonner; les chevaux sont prêts; lia nuit l'attend aux portes de Vérone, et crainte, dangers, remords, rien ne peut distraire son âme de l'espoir qui l'enivre.

lu

Au moment de partir, une ordonnahce vint apporter à Gustave une lettre du général Verseuil^ contenant l'ordre de le rejoindre le lendemain à Peschiera, où sa division devait se rendre. Cette forteresse n'était qu'à cinq lieues de Vérone, Gustave se félicita d'y pouvoir arriver de bonne heure; et il ordonna à Germain d'aller l'y attendre.

Nous marchâmes si grand train jusqu'à Villafranca, qu'il fallut nous y arrêter pour changer de chevaux. La guerre les rendait fort rares; cependant, à force d'argent, je m'en procurai deux ; mais, mon maître les ayant examinés, les jugea incapables de nous porter pendant plus d'une lieue, et, préférant crever ses propres chevaux plutôt que de risquer de rester en route avec ceux-là, il se déoida à garder les siens.

Il fallut leur accorder quelques moments pour se rafraîchir; et rien ne saurait peindre l'impatience de Gustave pendant cette demi*heure de retard. Enfin, nous repartîmes accompagnés d'un guide sans lequel nous nous serions sans doute égarés. Cet homme, dont la monture n'était pas leste, nous obligeait à gravir les montagnes au pas. C'était mettre Gustave au supplice : il nons devançait malgré lui ; puis, arrivant an carrefour où plusieurs chemins aboutissaient, il était obligé de nous attendis là pour savoir lequel il devait prendre; et je lui disais :

— Que gagnez-vous à vous presser ainsi ?

Alors il souriait en rougissant, et venait se replacer entre nous.

— N'est-ce pas à Vérone, lui dis-je, que se passa la tragique histoire de Roméo et Juliette?

— Oui; c'est près des arcades de l'Arena que cet heureux amant venait attendre son amie; c'est là qu'il, lui disait :

Let me be ta'en, let me be pat to death I am content, so thon wilt hâve it so.

TU say, yon grey is not the morning s' eye Tis bat the pale reflex of Gynthia 's brow; Nor that i* not the lark, whose notes do beat The vaulty heaven so high above oor heads :

I hâve more care to stay, than will to go; Come, death, and welcome* Joliet wills it so How is't, my soûl? let 's talk, it is not day (1).

— C'est aussi là qu'ils furent surpris, et que la mort...

(1) Shakespeare, Roméo et Juliette, acte III, scène v : « Eh bien, qu'on me surprenne ici, qu'on me mette à mort, je soi* content si tu le veux ainsi. Je dirai que cette teinte grisâtre n'est pas celle du matin, mais le pâle reflet du front de Cynthie, et que ce n'est pas l'alouette, dont les accents d'un point si élevé au-dessus de nos têtes vont frapper la voûte des cieux. J'ai bien plus de penchant à rester que de volonté de partir. Viens, 6 mort, sois la bien venue f Joliette le veut ainsi. Qu'en dis-tu, mon amour? Restons ensemble; non, ce n'est pas le jour. »

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— Qu'importe, interrompit Gustave; le jour où Ton est heureux n'est-il pas celui où l'on devrait mourir?

A peine achevait-il ces mots, que nous vîmes briller les rayons de la lune sur les croix argentées des clochers de Vérone : alors,, ne pouvant plus contenir son impatience, Gustave jette à son guide le prix de ses services ; et, partant au galop, h arrive comme un trait aux portes de la ville. Là, on lui demande quel est Son nom, sa mission; il se voit au moment d'être conduit solennellement chez le commandant de la place; déjà quelques personnes s'obstinent à le prendre pour un espion; il est prêt à en tirer vengeance : je prévois une scène affreuse ; et, pour l'éviter, j'engage mon maître à montrer son brevet, et à dire qu'il se rend chez le général Masséna. A ce nom, un officier s'avance, reconnaît le capitaine Révanne, et répond de lui ; mais, comme il sait que Masséna l'estime, il veut avoir l'honneur de le conduire lui-même chez son général; et voilà Gustave enchaîné par cette politesse encore plus qu'il ne l'était auparavant. Je viens à son secours en lui disant que, fatigué comme il Test, il ne peut faire sa visite au général qu'après s'être reposé quelques instants. L'officier, qui trouve l'excuse bonne, veut bien ne nous accompagner que jusqu'à notre auberge; et il nous quitte enfin pour aller se vanter à toute la garnison du service qu'il vient de rendre à un ami du général en chef.

Dés que mon maître est débarrassé de ce brave importun, il vole au rendez-vous ; c'était l'heure où les habitants de Vérone vont prendre le frais sur les bords de l'Adige. Les rues désertes, pendant l'ardeur du soleil, étaient alors remplies de monde ; et Gustave se trouvait au milieu de cette foule sans savoir comment il découvrirait à travers tant de figures inconnues celle de mademoiselle Julie. 11 a déjà deux fois parcouru la vaste enceinte de l'Arena. Trompé par la démarche vive et la tournure française de quelques femmes, il les aborde tour à tour, et s'éloigne aussitôt en maudissant leur ressemblance avec Julie. Que de tristes suppositions se succédèrent alors dans son esprit! Athénals avait changé de projet, son arrivée à Vérone était peut être retardée, ou, ce qui serait pis, le général, en ayant connaissance, allait peut-

être arriver lui-même ayant de se rendre $l Peschiera. Athér naïs en était instruite, et ne savait comment en faire prévenir Gustave, ou bien il était arrivé quelque accident à Julie. À toutes ces craintes assez raisonnables s'en joignait une autre qui le transportait de ftireur ; et c'est quand il succombait à l'idée d'être en ce moment môme sacrifié à un rival, qu'il se sentit prendre le bras par urçe femme.

— Vous m'attendez depuis longtemps, n'est-ce pas? ditelle ; je n'ai pu venir plus tôt. Le major n'est parti que tout à l'heure pour aller avertir le général de l'arrivée de madame; et sa belle-sœur est restée si longtemps chez nous à bavarder sur mille sujets, que j'ai cru qu'elle ne nous débarrasserait jamais de sa présence. Elle voulait à toute force veiller près de madame, sous prétexte qu'elle lui trouvait le visage altéré, et l'air d'une personne qui dissimule une vive souffrance. Le fait est que madame paraissait fort mal à son aise ; mais elle a tant répété à madame d'Olhiac qu'elle n'avait besoin que de repos, qu'enfin elle s'est décidée à nous laisser.

Mademoiselle Julie pouvait parler ainsi pendant une éternité, sans que mon maître pensât à l'interrompre; le cœur lui battait si vivement, qu'il n'aurait pu proférer une parole; mais tout en écoutant Julie, il se laissa conduire vers la petite porte d'un jardin, où l'ayant fait entrer, elle lui dit :

— Asseyez- vous sous ces tilleuls; je vais voir si tous nos gens sont retirés, et si vous pouvez, sans risque d'être rencontré, jarriver jusqu'à la chambre de madame; coipme, avant d'y parvenir, il nous faut passer devant la porte de madame d'Ôlbiac, je tremble que cette duègne ne soit aux aguets, et je veux la surveiller à mon tour. Dans peu de moments, je reviendrai vous prendre, ou l'on viendra vous trouver.

vous qui avez attendu ainsi, rappelez- vous cette agitation qui fait presque un tourment d'une trop vive espérance, ces tressaillements que fait éprouver une feuille qui tombe, un oiseau qui voltige, ou le moindre zêphir qui vient agiter le feuillage protecteur! Ah! ces moments de crainte et d'e$poir l'emportent quelquefois sur ceux du bonheur même, et il n'est point de cœurs ingrats pour de tels souvenirs!

d'un amant HEtm&ux 251

M. de Verseuil, désirant garder quelque temps sa femme dans les environs du quartier général, avait fait louer pour elle la maison d'un émigré de Vérone; et c'est dan? le jardin de cette élégante habitation que Gustave attendait avec tant d'émotion le retour de inadmoiselle Julie. D'abord il l'entendit ouvrir )lusieurs portes qu'elle ne referma point; ensuite il la vit un flambeau à la main éclairer successivement toutes les fenêtres d'un long corridor, avant de parvenir à l'extrémité d'un pavillon où la lumière disparut. C'était là que Gustave devait être Teçti, c'était là qu'on décidait £eut-être de son sort! Les yeux fixés sur les croisés où il espère à chaque instant voir reparaître là lumière, il est absorbé par une seule idée. Tout à coup des pas se font entendre, on marche vers lui; il frémit d'être découvert; mais une douce voix lui dit :

— Suivez-moi.

Et il se laisse guider en silence par la fidèle Julie.

—Ma lumière pouvait nous trahir, dit-elle ; je l'ai laissée làhaut; donnez-moi votre main potir monter l'escalier. Mon dieu, comme elle tremble !

— Oui, répond Gustave, tin peu confus de la remarque; j'ai peur de madame d'Olbiac.

— Rassurez-vous ; elle dort, mais chut, voici sa chambre. Et Gustave, en passant devant la porte qu'on lui désigne,

ose à peine respirer. Enfin, ils arrivent dans une galerie qui n'est éclairée que par la porte d'une chambre d'où s'échappe une faible lueur. Ici, mademoiselle Julie abandonne son protégé, et dit :

— C'est encore moi qui vous reconduirai.

— A ces mots, elle sort en fermant la porte de la galerie, et Gustave marche vers la chambre éclairée.

Que de prestiges dans le mystère ! Gustave s'était déj^ plusieurs fois trouvé seul avec Athénaïs. Le dernier entretien qu'il avait eu avec elle ne lui avait pas môme causé une yive émotion. 11 aurait pu la rencontrer ailieurs peut-être avec jn-* différence, et ce rendez-vous secret, cette démarche imprudente, lui causaient un trouble inexprimable; ce fut bien pis encore lorsque, du fond de la galerie obscure, il aperçut Athénaïs assise près d'une table couverte de fleurs, la tète

soutenue par un bra» charmant, et les yeux fixés sur une lettre qu'elle élisait à la lueur d'une lampe d'albâtre. A l'aspect de cette femme séduisante, dont les formes gracieuses, la tunique blanche, la résille antique, rappellent ces beautés dont raffolaient les sages de la Grèce, Gustave se crut transporté dans le séjour des délices, et près de l'objv.^ enchanteur qu'avait si souvent rêvé sa jeunesse. Dans le délire que cette illusion lui cause, il se précipite aux pieds d'Athénaïs, comme on se prosterne devant la divinité qu'on adore. Surprise, et presque irritée de voir ainsi Gustave à ses genoux, madame de Yerseuil veut s'éloigner; il la retient. Alors, prenant un air digne :

— Vous m'avez cruellement offensée, dit-elle, et je conçois le repentir que vous en éprouvez. Mais soyez moins humble, ajouta-t-elle en souriant, et tâchez d'écouter ma justification.

— Je ne veux pas l'entendre.

— Quoi! vpus accueillez, sans hésiter, la calomnie, et vous refusez d'entendre la vérité! C'est avoir deux fois tort; et vous voulez qu'on vous pardonne?

— Non, ce n'est point mon pardon qu'ici je viens chercher; j'y viens déposer aux pieds d'Athénaïs mon cœur et ma. vie. J'y viens abjurer tout serment qui m'enlèverait à elle ,rj^ mon amour, au seul être pour qui je respire; j'y viens ch£f$le& le prix ou la fin de mes souffrances.

— Qu'entends-je? est-cel'amantdeStephania, qui ose tenir un semblable langage, de cette Stephania dont la mort le rendait inconsolable? Gustave, revenez à vous; le regret vous égare!

— Ah! dis plutôt l'espoir; oui, je le sens; ma raison m'abandonne; mais pouvais-je te voir et la conserver !

— Gustave... est-il possible, vous que je croyais mon ami, vous que j'aurais imploré contre vous-même! Oh! ciel, vous me trompiez !...

1ït Athénaïs se voila le visage.

— Oui, je te trompais, je m'abusais moi-même, quand je te Jjirai Jjae ce cœur, accablé de douleur, était mort à l'amour ; je te trompais, lorsque, m'offrant le secours de ton amitié^ j'acceptai ce bien que je déteste. Oui, je puis être ta victime, ton persécuteur, mais non pas ton ami.

d'un amant heureux 253

— Grands dieux! je suis donc bien coupable, puisque cette démarche tous autorise à me parler ainsi?.. .^Eh quoi! c'est parce que la malveillance dont je sois entourée m'oblige à recevoir mystérieusement l'objet d'une si pure affection; c'est parce que, trop certaine de n'être plus aimée, je veux détruire ses injustes soupçons, conserver son estime, que je deviendrais le jouet de sqn caprice. Non, Gustave est incapable d'abuser d'une noble confiance; en m'exposant ainsi, j'ai compté sur sa sincérité, son honneur, et je n'ai pas supposé qu'il voulût me sacrifier au vain triomphe d'un amour infidèle.

— Arrête, et ne blasphème pas contre cet amour qui me dévore; ta puissance, ma soumission, mon délire» tout l'atteste. Ah ! si je t'aimais moins... Mais je le vois, tu préfères tout à mon bonheur. Sois tranquille; je ne veux pas l'obtenir de ton indifférence.

En disant ces mots, Gustave s'éloigne d'Athénals.

— Ingrat, dit-elle, qui a le premier trahi cet amour que tu viens réclamer? qui de nous deux, oubliant ses serments, s'est livré tout entier £ une autre passion? M'as-tu vue, t'immolant sans pitié aux désirs d'un rival, m'offrir à tes regards, le cœur encore ému d'infidèles caresses? Non; ces torts sont les tiens, et quand ils ont détruit pour jamais le repos de ma vie, c'est toi qui te plains, c'est toi qui m'accuses?,..

— Athénaïs, pardonne ! s'écrie Gustave en se rapprochant d'elle. Ah! s'il est vrai qu'un seul instant j'ai possédé ton cœur, je n'ai pas mérité de le perdre. Va, c'est parce qua je n'ai pu cesser de t'adorer que je suis devenu parjure, assassin ; et c'est pour t'adorer encore que je survis à ta victime. Oui; défends-moi de t'aimer; et tu verras si rien m'attache au monde.

— Gustave, épargnez votre amie.

— Athénals, tu pleures... j'excite ta pitié!...

— Non, je pleure sur moi.

— Quand tu disposes de ma vie, peux-tu m'outrager par tes larmes.

— Le sort de Stephania m'épouvante!

Mon amour t'en défend* * i

TU LES BALtf BURS

— Ifoo; tu Vêb dk : mtt ombre bous sépâfe...

— Eh bien» que le remonte nous musse!

Bt le (M qui puût les etupables amours exauça oe vœu terrible!

ttlî

Le sélef! éolaitàit déjà les rue* de Vérone, et, assis sur la porte de aotre auberge, je cotameuçais à mlnquiéter de ne pas voir revenir mon maître ; mais j'entends marcher précipitamment^ c'est lui. le le regarde avec curiosité; il détourne les yeux, et dit ;

— Partons; je n'ai pas un instant à perdre pour arriver & Peschiera à l'heure de la revue.

Et il s'empresse d'aller vers les gens de la maison, bien moins pour leur donner des ordres qtie pour me cacher la joie qui brille sur son visage. Pendant qu'on selle nos chevaux, nous déjeunons; Gustave paie tout ce qu'on lui demande, donne pour boire aux garçons de l'auberge, aux lagzxtroni de la place. Enfin, nous partons* et bientôt je le vois saluer d'un regard reconnaissant les remparts de Vérone.

Obligés de laisser souffler nos chevaux à moitié chemin, nous nous arrêtâmes près d'un pavillon dépendant d'une de ces maisons de Plaisance, que les Italiens appellent villa. Le son d'une voix accompagnée par la guitare nous avait attirés vers cet endroit» où l'ombrage de quelques vieux arbres et la fraîcheur d'une source limpide engageaient à se reposer. Après avoir mis pied à terre, et fait boire nos chevaux, nous nous étendîmes sur l'herbe; et, bercés par les doux -accents qui sortaient du pavillon, nous étions prêts à nous endormir, lorsque, après avoir terminé l'étude d'un rondo brillant, cette voix commença à chanter le délicieux nocturne de Crescentini : Non v'è più barbaro, di che non sente. À peine les premières mesures de cet air eurent-elles retenti aux oreilles de Gustave, que, se levant tout à coup comme frappé d'une apparition, il s'écrie : *

— Stephania 1 Stephania ! ne !'&*** pas entendue t .

D'UN AXANT HEUREUX 2&5

Bu disant ces métsy il se précipite versr m^U et me montre d'un air égaré la fenêtre du pavillon* Le croyant pou?su**i par ua songe effrayant :

— Rêveiîlezrvous* loi dis-je* et jouisses &È plaisir d*êi*tendre une musique ravivante*

— Mais les cris de Gustave avaient fait ta&ie te voix» Alord, revenant à lui :

— fuyons, dft-îL ea portant la mam su* son ccercuv Ces accents,- ce nocturne trop bien connu, utfont reocte à toutes mes douleurs.*. Bile tient sa promesse.»^ Oui,. na& disait-elle; « Cette romance <§ui voua émeut tantv ai tous m'abandonncer, je reviendrai vous la chanter au fond de mon? tombeau. * Ah! Victor, quel pur son ombre a choisi pour aeeompik* sa fatale promesse !

Cette circonstance, fort ordinaire eft ette-méffiev eut cepen^ dani la puissance d'empoisonner les plus etoux moments de là vie de Gustave. Quel contraste m'offrit son humeur pendant ces deux heures- de route i Dans 1» prernièrev livré fc d'eài-» vrants souvenirs,- & die célestes espérances, il sonnait sand cesser dans l'autre, assailli par le remords* par de tristes pressentiments, il respirait à peine. Abl si Fon savait pa^ combien de tourments s^chéte un bonheur défendu, les plaisirs purs seraient moins dédaignés.

A -peine arrivé, Gustave se* reaâii chetf son général, H partait pour la revue.

— Je regrette, lui dit-il, de vous avoir fait fâira inutilement le voyage de Peschiera; ma femme est à Vérone, et je viens dé 1 recevoir Tordre d'y rejoindre aujourd'hui même la division de Masséna.' Ainsi., noua souperons ce soir cbe» madame de* Verseuil.

— Vraiment, di^Guetave en s'efibrçast de ne motftrer que sa surprise.

— Ouiy répliqua le général ; elle s'ennuyait à Milan ; j'ai pensé que le séjour de Vérone lui plairait davantage; et comme le siège de Mantoue nous tiendra encore longtemps dans ces environs,, nous aurons quelquefois l'occasion de nous voir. Le major est ici, ajoutait-il; c'est lui qutf est venu me prévenir de l'arrivée de ma famille.

C'était bien lç moment de demander îles nouvelles de la aanté de madame de Verseuil; mais Gustave ne put obtenir de sa probité cette politesse d'usage. 11 répondit franchement 4 son général qu'il serait charmé de l'accompagner à Vérone; et il vint ensuite tout disposer pour se mettre en marche à la tête de son bataillon, et reprendre la même route par laquelle nous venions de passer.

La certitude de revoir bientôt Athénaïs dissipa une .partie des idées sombres qui s'étaient emparées de l'esprit de Gustave. Que de plaisir il se promettait à observer le trouble que sa vue lui causerait, à l'augmenter même, en plaçant dans des phrases communes un de ces mots, de ces noms échappés dans le tête-à-tête, et qui transportent, comme par un pouvoir magique j au moment où ils furent prononcés ! Que de charme dans cette contrainte! Que de «oins pour ne pas trahir le secret mutuel, pour ne montrer sa joie qu'à l'objet qui l'inspire! Tout occupé de ce bonheur prochain, Gustave pensa révéler celui qu'il savourait encore. Nous étions parvenus à un endroit où le chemin se partageant, mène d'un côté à Vérone et de l'autre à Ghiusa. M. de Verseuil ayant choisi ce dernier, Gustave lui cria très-imprudemment :

— Vous vous trompez, général ; ne prenez pas par là. Voici le vrai chemin.

— Non, répondit le général ; celui-ci me parait bien plus dans la direction de Vérone.

Et Gussave s'entêtait "à prouver que c'était une erreur, sans penser au tort que pouvait lui faire son expérience.

— Mais, répliqua le général avec humeur, comment pouvez- vous savoir mieux que moi si cette route est la bonne? vous l'avez donc déjà faite?

Cette question déconcerta Gustave; il n'osa y répondre ; et le général, prenant ce silence pour l'aveu de l'ignorance de mon maître à cet égard, se mit à suivre le mauvais chemin.

Cependant Gustave ne pouvait se résigner à se voir ainsi égarer à plaisir, et surtout à ne point arriver le soir même à Vérone; aussi vint-il près de moi pour me dire :

— Conçois-tu l'entêtement de ce général qui 1 s'obstine à nous conduire tout de travers?

d'un amant heureux 257

— • Ma foi, monsieur, cela ressemble à de l'inspiration, rrpondis-je en riant; mais comme il n'est pas nécessaire de seconder celle-là, envoyez Bernard vers ces gens qui travaillent là bas; qu'il les questionne, et çeviehne ensuite répéter au général ce qu'ils auront dit.

Ce. conseil fut suivi; et, comme je l'avais prévu, M. de Verseuil nous dit bientôt après qu'il fallait retourner sur nos pas.

— Vous aviez bien deviné, ajouta-t-il en s'adressant à mon maître, et j'aurais dû vous en croire.

Jamais on ne vit quelqu'un plus confus d'avoir raison que ne le parut alors Gustave; mais pendant qu'il se félicitait d'avoir échappé au malheur de trahir le secret de son voyage, d'autres pièges l'attendaient. Ce même aide de camp de Masséna, dont nous avions eu tant de peine à nous débarrasser la veille, avait été choisi par son chef pour aller audevant du général de Verseuil. On peut juger ce qu'éprouva Gustave en apercevant ce maudit officier au milieu des grenadiers dont il s'était fait accompagner. Certain qu'il allait en être reconnu; que l'aide de camp ne manquerait pas de lui demander pourquoi, s'étant fait annoncer la veille chez Masséna, il ne s'y était pas présenté ; et qu'il s'empresserait d'ajouter à cet obligeant reproche le récit de tout ce qui s'était passé à la porte de Vérone, Gustave aurait bien voulu se soustraire à ses regards; mais la chose était impossible ; et d'ailleurs son absence n'aurait que mieux engagé l'officier à se vanter du service qu'il lui avait rendu. Tout bien considéré, il fallait que cet homme fût délateur ou complice ; et, de ces deux rôles, Gustave n'hésita pas à lui choisir le plus noble. En conséquence, il mit son cheval au grand galop, s'arrêta près de l'officier, lui prit cordialement la main, et dit:

— Une affaire d'honneur m'a conduit hier secrètement ici: je serais perdu, si mon général venait à l'apprendre; donnezmoi votre parole, camarade, de lui laisser ignorer que vous m'ayez vu.

— Je vous la donne, répond l'officier d'un air important. Je connais ces sortes d'affaires. Les chefs n'en doivent rien savoir, et vous verrez si je suis discret.

En effet, Gustave ne te vit que trop, et malheureusement toute la division aussi. Car il prenait un ton si mystérieux en parlant au général VerseuU, et mettait tant d'affectation à lui répéter qu'il était ravi de faire coçnaissaQœ avec «on premier aide de camp, que le moins fin des hommes aurait deviné que ce bayardagp cachait quelque mystère.

Sans se rendre compte de toutes ces choses étranges, le £énéi?l les remarquait; c.e qui le fr?ppa ^urjbaut fiai l'obstination de mon maître à n$ pas youlpjr accompagner jusque chez madame de YerseitfJL Il imagina les prétextes les moins vraisemblables poux lui épargner fc ^urpfise ^piteljfi m Beurrait s'ejnpêcher de témoigna en le voyanf sùty <te rekHpr.

— YojLtô yiençj.rez du mp jus souper avec nous, -dit le général. je ne veux pas que yçtys viviez #plii£U£ cowbg vous le fajfes depuis que nous,*yons quitté Milan. On m vous vpit plus que les jours £e baille. C'est Jjrçp accorder à {Tamottrefl* regrets; maintenant vos #mi$ vous £é£l4meut j rendez-Jeur v#s &ms et votre gaieté.

Ces pots, difs $vt$ Yw&Wl 4'UPe fiwcbe aiBitié, troubtèrent la copseieuce de Gus^ye; g y répondit a*$c &&fe*irras; car rien ne géconcefte autant qu© lep preuw* d'affsetton de l'homme qu'an pJfci^e,

Après nou? êtrç installés 4ao$ un fiôiel près de la maison de madame de Yerseutt, Gustave se rendit <clj&z $Jle avec uoe émotion facile à concevoir. Le cour lui battait si vivement, qu'il fut obligé de rester quelques minutes 4aus Panticbamtoe avant de se ftirs agnoncGF ; pais, à wn ftoift pienancé bentejnent, Ajtk£naï? pe retourna seulement pas te tête. Eegagfe dans une con versfiipu avise M^éna et deus Autres personnes! elle ne parut faijœ aupuue aflB&tipa h mM qui arrivait. Loin d'eu être étonné, Gusfàye pçwia qne gftflt* marque d'indifférence u'ayatf PPW but que M d#0urjwr tes soupçons; et il wait /cherché à l'imiter p^\H-étre, si la politesse ne lai avait fait un devoir d'aller, en entrant, saluer la maîtressse de la maison.

— Eh! bpnjour, ponsteur, UûdiH»Ut avec e* ton poli que l'on a pour tout le mppdft j'ai ftpprô GB* vous avja* été blessé à la bataille de Gastiglione, et je suis charmée de voir

qu'il ne vous reste plus de cette blessure que la gloire de l'avoir reçue. * * '

Puis, reprenant sa conversation précédente, Athénaïs ne laisse point à Gustave le temps de lui répondre. C'est pousser la discrétion un peu loin, pensa-t-il; mais un regard va me dédommager de tout ce que la prudence me fait perdre. Ce* regard tant désiré, il ne l'obtint point; et cependant les yeux d'Athénaïs s'arrêtèrent sur lui toutes les fois qu'elle était amenée naturellement à lui adresser la parole. Pendant le souper, sans fuir, pi chercher les occasions de causer avec lui, elle parla des événements de l'armée, des plaisirs de Milan, des nouvelles de Paris, et traita ces différents sujets avec tant de grâce et de gaieté, que tout attestait la liberté de son esprit. Enfin, en la voyant si peu préoccupée, si sémil ïante, si facilement polie envers lui, Gustave ce demanda s'il était bien vrai que la veille...

— Jlais non, pensait-il; tant de bonheur ne saurait s'oublier; et c'est en vain que madame de Verseuil dédaigneuse et brillantç prétend me cacher la tendre Athénaïs; un mot va me la rendre; et, Rapprochant d'une fenêtre, il s'écria d'un accent cpii devait être connu : « Oh! ciel ! voici déjà le jour! »

Mais cette exclamation parvint aux oreilles d'Athénaïs sans retentir à son cœur. Alors, n'ayant plus la force de dissimuler son mécontentement, Gustave fut s'asseoir au fond de cette galerie qui lui avait paru plus belle dans l'obscurité. Il espérait encore qu'un signe le rappellerait auprès d'Athénaïs; mais, après ravoir attendu vainement, il se décida à sortir le premief de cette maison où tout lui paraissait sj changé ; et je Je vis revenir de chez madame de Verseuil avec a^tapt de triçte^se que le matiji njême il en avait rapporté de joje.

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