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coordonnées et prennent un « sens musical ». Par des juxtapositions proportionnées, par des habillements, des revêtements harmoniques, par de riches combinaisons orchestrales de timbres, l’œuvre apparaît dans toutes ses parties et avec son caractère or1ginal : allant au delà de la parole pour rendre, suivant l'expression de M. Florent Schmidt, ce que ne peut exprimer la parole, en un mot « l’inexprimable », elle est alors capable de provoquer chez l’auditeur sensible un état d'âme analogue à celui qui a présidé à sa création.
Le travail synthétique que comporte la composition musicale n’est donc réalisé que grâce à un effort continu, exigeant un plein développement intellectuel. Le génie n’est donc pas un monstre, il n’est même pas, comme le prétendait Schopenhauer, « monstrum par eæcessum », c’est-à-dire un produit résultant de l'excès d’un développement en un seul sens, l’hypertrophie d’une aptitude spéciale laissant souvent pour le reste, tomber l'individu au-dessous de la moyenne normale.
Cette conception du génie musical créateur nous paraît confirmée par l'opinion de V. Gehuchten, suivant laquelle le développement du système nerveux central, organe de la pensée « physiologique », si l’on peut dire, se poursuit jusqu’à un âge avancé et n’est guère achevé que vers 25 ans. Les fonctions psychologiques, selon Poyer, ne se manifestent qu’à une époque relativement tardive. La génialité musicale n’est donc pas comme une sorte de monstre, mais
bien plutôt un phénomène résultant d’un développe-
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ment de facultés et d’aptitudes spéciales de l’intelligence. C’est ce que nous allons essayer de confirmer. Il nous sera alors facile de déduire ce qui différencie le précoce virtuose de génie du petit prodige qui ne tient pas ses promesses ; la médiocrité d’esprit de ce dernier s'oppose à l'intelligence supérieure et à la puissance créatrice du génie : c’est là, aussi que réside la différence essentielle entre le simple talent et le génie. En effet, après avoir donné de grandes preuves d'intelligence, on sait que certains enfants précoces s’arrêtent tout à coup dans leur développement. Il faut voir dans cet arrêt, le plus souvent, l'effet de déviations morbides diverses d’origine héréditaires De tels prodiges sont parfois candidats à l’imbécilité ou à la folie. Au contraire, les grands maîtres tels que Mozart, Mendelssohn, Wagner, C. Franck, Saint- Saëns, chez lesquels rien de spécialement morbide n’a été révélé, ont possédé tous une culture générale plus ou moins brillante. Le travail personnel, les voyages, ont contribué à la formation de leur intelligence et, par conséquent, de leur génie. En un mot, les génies musicaux n’ont pas été pour la plupart des génies partiels comme on a voulu le dire. Mais, dans l’harmonie d’une intelligence riche en dons variés, .des facultés musicales exceptionnelles sont arrivé à prédominer, c’est ce qui a fait dire un jour à Mozart : « Je ne puis écrire en vers : je ne suis pas poète, Je ne puis pas distribuer assez artistement les couleurs pour leur faire produire des ombres et des lumières ; je ne suis pas peintre, Je ñe puis pas non plus exprimer par des signes et des pantomines mes pensées : je ne
suis pas danséur. Mais je puis le faire avec les sons, car jé suis musicien. » Chez Mendelssohn, la vie spécialement esthétique et artistique était en parfaite corrélation avec la culture générale. Suivant la remarque de C. Bellaigue, ses dons particuliers se développèrent toujours comme au sein d’uné harmonie générale que formaient toutes les autres facultés, toutes les autres puissances de son esprit et de son cœur. Entre deux répétitions d’orchestre, Mendelssohn savait trouver quelques heures pour traduire Dante, ainsi qu’il avait traduit Térence autrefois.
R. Wagner n'est-il pas le musicien, le peintre même de son « drame universel » ? On sait aussi que César Frank consacrait chaque jour une heure ou deux en dehors de ses dures journées d’enseignement à la lecture d’ouvrages littéraires, autant pour enrichir sa culture que pour se délasser : C’est ce qu’il appelait lui-même « réserver le temps de la pensée ». Enfin, C. Saint-Saëns par son activité d’esprit offre l'exemple le plus typique d’une intelligence qui s’étendait à tous les domaines. Son génie prodigieusement divers fut néanmoins pondéré, et toujours soucieux des règles, aliant, par un effort de volonté, les fantaisies les plus prestigieuses de limagination créatrice à l’art le plus savant. Ne fut-il point poète depuis sa plus tendre jeunesse ? Qu'il nous soit permis de reproduire iei une fable écrite par lui à l’âge de huit ans sous le titre : « La Savate et le Pot au feu », qui révèle d’autrés qualités que celles du pur musicien, et vaut d’être rapportée :
Une savate, un jour, tomba dans la marmite ; Comment, me direzvous ? Comment ? Je n’en sais rien, Mais elle y tomba bel et bien
Et n’en sortit pas aussi vite.
— « Hélas, s’écriait-elle, avec quelle rigueur
Me maltraite la destinée !
A bouillir je suis condamnée
Et des tourments affreux redoublent mon malheur » Le pot-au-feu, dans cette conjoncture,
Etait peu satisfait de la mésaventure.
— « Quoi! petite étourdie! Eh bien, vous vous plaignez ? Que dirai-je donc, moi ? Vraiment, vous m’étonnez. De quel droit venez-vous déranger mon ménage ? Vous ne seriez pas là, si vous étiez plus sage.
Moi, j'en porte la peine, et mon pauvre bouillon
Ne vaudra rien, malgré les soins du marmiton ». Je laisse à penser le dégoût
Du maître dégustant cet étrange ragoût.
Il fit grand bacchanal et chassa la servante.
S’il ne fut pas content, elle fut mécontente,
Et dans leur âme, chacun d’eux
S’estima le plus malheureux.
Saint-Saëns fut aussi dessinateur et aquarelliste ; il cultiva également les sciences ainsi qu’en témoignent ses études d'astronomie. Comme la plupart des grands musiciens, il a meublé aussi son esprit d’observations recueillies au cours de ses nombreux voyages; la mort devait le surprendre au cours d’une de ses . pérégrinations.
C’est donc par le labeur intelligent, c’est grâce à une culture appropriée que les aptitudes innées doivent conduire au plein développement de l’intelligence musicale. C’est dans cet effort soutenu que réside la « patience du génie » dont parle Buffon.
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