LES MEUBLES EN TAPISSERIE 1 H
Les anciens meubles de Beauvais sont rechei'cliés avec passion par les amateurs, et c’est justice, car on ne saurait imaginer de garniture plus somptueuse pour une riche habitation.
On connaît les innombrables reproductions des Fables de La Fontaine: mais il existe un meuble merveilleux simplement orné de bouquets de fleurs d’une exécution magistrale, à peu près ignoré, car je ne i’ai vu signalé nulle part, et c’est cependant un des chefs-d’œuvre de notre atelier. Il est actuellement placé dans le salon dit des fleurs, à l’extrémité des appartements en façade sur le parc du palais de Compiègne. Les meubles décorés de petits amours potelés, tissés sur les modèles de Boucher, comme ceux qui sont reproduits ici, comptent aussi parmi les chefs-d’œuvre de notre manufacture.
A Charron succédait, en 1780, de Menou, ancien fabricant de tapisseries à Aubusson. C’était le temps oii les entrepreneurs de la Marche venaient de joindre à leur industrie séculaire la fabrication des tapis de pied, à l’imitalion de la Savonnerie. La suppression récente des corporations laissait toute latitude aux industriels et permettait des innovations interdites avant 1770. Dans ses nouvelles fonctions, de Menou apporta certaines réformes dont il avait été i’un des promoteurs à Aubusson. 11 ouvrit un atelier de tapis qui ne tarda pas à faire une sérieuse concurrence à la manufacture de la Savonnerie, installée alors à Chaillot. Prescjue aussi beaux que ceux de la Savonnerie, ses produits étaient d'un prix bien plus abordable. Aussi le succès fut-il rapide, et cette nouvelle branche de
La sculpture. .
La peinture.
I>A MANUFACTURE UE BEAUVAIS
commerce trouva un débit considérable en France et à l’étrangto-. En 1790, l’atelier occupait cent vingt ouvriers.
La Révolution faillit entraîner la laiine de Menou. Les ouvriei's réclamaient une augmentation de salaire; leurs doléances portées devant l’Assemblée nationale, puis devant la Convention, furent combattues par le directeur qui, se déclarant dans l’impossibilité de leur donner satisfaction, prolita d’un décret du 17 brumaire an ii,
Le canapé de Don Quichotte.
pour se démettre de ses fonctions. Les tapissiers se trouvèrent alors sans directeur et sans travail.
Le XIX® siècle
Pendant plus d’un an la manufacture reste fermée ; ce fut seulement un arrêté du 13 prairial an in, rendu par le Comité d’Agriculture et des Arts, qui rouvrit les ateliers. Un directeur et un garde-magasin étaient institués pour assurer le fonctionnement de l’établissement mis désormais à la charge de l’État. Les travailleurs devaient être,
LE XIX» SIÈCLE
coMiine par le passé, rétribués à la lâche et non à la journée, bien que le paiement cà la journée eût été récemment introduit aux (iobelins. Le prix de la main-dVeinre était lixé au triple du prix de 1789.
Le nouveau directeur fut le peintre Gamousse, auparavant inspecteur des travaux. Il n’eut d’abord, que six ouvriers sous ses ordres ; pendant jdusieurs années l’existence de la manufacture resta fort
Ecole de dessin de la nianul'acture di' Beauvais.
précaire. Elle sortit de cette situation en l’an viii par la nomination de Huet, en remplacement de Gamousse décédé. Huet avait passé ([Liarante années dans l’administration des manufactures de France, et cela lui donnait une compétence et une autorité indiscutables. Puissamment soutenu par l’intérêt que le Premier Gonsul témoignait aux tapissiers de l’État et par les subsides qu’il obtint, Huet rendit à la manufacture une nouvelle activité. Le 28 lloréal an xii, elle était rattachée à la liste civile impériale. Depuis cette époque, elle a toujours dépendu de la dotation des gouvernements monarchiques. Glassée,
LA MANUFACTURE DE BEAUVAIS
(le 1848 à 1852, parmi les établissements nationaux, elle vit sous ce régime depuis 1870.
Huet conserva ses fonctions de directeur juscju’en 1814. 11 mourait le 2G mars, âgé de plus de quatre-vingts ans, laissant la manufacture en pleine prospérité. Son fils aîné lui succède le ^''septembre etreste en fonctions jus- ({u’au 31 janvier 1819.
Pendant cette période restreinte, d’importantes améliorations sont introduites : renouvellement presque intégral des modèles et reconstruction de la partie des bâtiments en façade sur la rue.
Huet Faîné a pour successeur sou jeune frère qui cède la place, le octobre 1819, à Guillaumot, chef du bureau de la comptabilité dans la maison du Roi, qu’il ne faut pas confondre avec Farchitecte Axel Guillaumot, directeur de la manufacture des Gobelins pendant la Révolution. A Guillaumot on doit le rétablissement de Fécole de dessin; elle n’a cessé depuis cette époque de rendre des services signalés à la ville de Beauvais comme à la rnanufac ture, car elle admet aussi bien les enfants des habitants que les apprentis tapissiers . Lorsque Guillaumot se démit de ses fonctions , en décembre 1828, le marquis d’Ourcbes le remplaça. Contraint par les
LK XIX» SIÈCLE
év'énemeiits de quitter son emploi le i"' avril 1831, M. d’Ourclies eut pour successeur Guillaumot lils, mort l’année suivante, à la suite (l’une long'ue maladie; il était à peine âgé de vingt-six ans. Le 2G mai 1831, Guillaumot avait reçu la visite du roi Louis-Pliilippe, alors de passage à Beauvais. Nouvelle visite du Boi, accompagné de sa famille et de plusieurs ministres, le 4 juillet 1833.
Le directeur c[ui avait remplacé Guillaumot était alors M. Grau de Saint- Vincent, ancien capitaine d’infanterie.
Les nombreuses notices imprimées des expositions périodi([ues de la manufacture de Beauvais pendant la première moitié du xix‘’ siècle nous renseignent, presque annuellement, sur les portières, banquettes , tabourets, pliants, chaises, écrans ou tableaux exécutés d’après les modèles de Desportes,
Boucher, Dugourc, Saint- Ange, Laurent et aussi de Cbenavard , Michallon ,
Goupil, Van Dael et Starke. De temps en temps, les tapissiers s’exei\'aient à reproduire des peintures de Monnover ; on cite dans ce genre de véritables merveilles de patience, de fidélité minutieuse. Au château de Fontainebleau est exposé un tableau de Monnover, doni la reproduction en tapisserie fait face à la peinture; on distingue à peine la tapisserie du modèle original. En 1848, apparaît un nom ([iii restera intimement uni à l’iiistoire de la manufacture de Beauvais. M. Pierre- Adolphe Badin, ai'tiste peintre, élève de Picot, avant pris part à de
LA i\I ANUFACTURE DE BEAUVAIS
Vue intérieure d'un des ateliers de Beauvais.
ils sont de nouveau séparés. M. Badin père avait conservé, après la guerre, ses fonctions à Beauvais. Son lils, M. Jules Badin, administrateur actuel, lui a succédé il y a une vingtaine d’années, après un court intervalle de temps durant lequel la manufacture fut confiée à M. Diéterle. L’administration de M. Badin a été particulièrement féconde. Un relevé complet des meubles produits par l’atelier de Beauvais sous le règne de Napoléon III donne les cliiffres suivants ; 180 meubles canapés, 243 fauteuils, 332 chaises, 109 banquettes et tabourets, 28 tentures, rideaux, ornements d’église, dais,
nombreux salons depuis 1833, recevait la mission de <lirigei‘ les deux manufactures de tapisseries de l’Etat. On lui enleva, au dél)ul de l’Empire, la surveillance des (lol)elins pour la confier durant quelques années à M. Lacordaire. M. Badin eut de nouveau la conduite des deux établissements de 1800 à 1870. Lui seul depuis l’origine a réuni les deux ateliers sous une même direction. Depuis 1870,
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bannières et mitres d’évêciues, enlin 12 tapis de table, le tout destiné cà rameubleinent des palais impériaux et représentant une valeur de plus d’un million, lleaucoup de ces meubles ont péri dans les incendies des Tuileries et de Saint-Cloud. Parmi les artistes à ((ui furent demandés des modèles au cours de ces dix-huit années, figurent les noms de Cliabal-Dussurgey, Diéterle, Desgoll’e, Violletle-Duc, Muller, Galland, etc. On reprenait de temps en temps les
Musée des tapisseries.
anciens modèles de Casanova, d’Oudry, de Monnoyer et de Mignon.
De 1878 à 1889, les ateliers ont produit 79 tableaux et panneaux d’après les modèles d’Oudry, de Godefroy, de Desroy, de M“'® Escallier, et de MM. Maisiat, Petit et Tony-Faivre, 64 meubles canapés, 72 fauteuils, 62 chaises.
Une opinion assez répandue fait croire que le travail de la basse lisse est plus rapide que celui de la haute lisse. C’est une erreur. Tout dépend de la complication du dessin. D’ailleurs, l’atelier de Beauvais se sert d’une chaîne plus fine que les Gobelins; on compte
LA MANÜFACTLHE 1) L BLAÜVAIS
dix fils de chaîne par centimèlre à Ifeaiivais, sept ou liuil s(‘ulement aux Gohelins. Les lits de la li-aïue sonl égaleiueul plus ténus ; toutes ces conditions contrihueraient cà l'endre le travail assez lent à Beauvais.
Les outils employés pour la basse lisse ne didéreni pas sensiblement de ceux des bautelissiers. Au lieu de la broche, le tapissier de Beauvais se sert de fuseaux {dus j)etits, nommés llûles, qui n’oni pas, comme l’outil usité aux Gohelins, une extrémité |)oinlue pouvant servir a tasser le tissu : |)ai' contre, le jieigne d'ivoire est beaucoup plus utile à Beauvais ({u’aux Gohelins.
Le grand inconvénient pour le visiteur d'un atelier de basse lisse* est l’impossibilité de voirie travail encours d’exécution, j)uis(|ue le métier ne montre que l’envers de la tapisserie. Toutefois, les ateliers de Beauvais sont accessibles aux étrangers, admis également dans le musée installé au premier étage de l’ancien bâtiment. Forcément limitée {>ar la {)lace, cette exposition })ermanente olfre des échantillons des meubles les plus caractéristiques exécutés au cours du Aix*" siècle, à côté de queb[ues tapisseries de date plus ancienne. Il est fâcheux (jue ce musée ne possède pas deux ou trois morceaux delà grande époque, signés Bébagle, Besnier, Oudry ou Cbari'on ; mais ces pièces-là atteignent aujourd'hui des {>rix inaccessibles à nos modestes ressources.
M. Jules Badin est en train d’installer une nouvelle galerie (jui ne saurait manquer d’obtenir un vif succès. Les greniers s’étendant au-dessus des ateliers seront peu à peu aménagés pour recevoir les modèles anciens et modernes. Jus(|u’ici, la partie centrale des bâtiments est seule en état; elle renferme une collection intéressante de peintures de diverses époques : panneaux de Casanova, paysages d’Oudry, de Fi‘ançais, modèles de sièges et de panneaux par MM. Cbenavai’d, Petit, Mangonot, Quost, Cesbron et autres peintres de fleurs et d’ornements. Léon Gérôme a peint plusieurs petites figures pour des écrans. Enfin, on rencontre là des échantillons curieux de presque tous les meubles exécutés depuis un siècle et davantage ; plusieurs modèles de style Louis XVI se font remarquer ])ar leur style caractéristique et la délicatesse de l’exécution.
Sans entrer dans le détail du classement des laines et des soies
LE XIXe SIÈCLE
dans le magasin de Beauvais, notons que chaque gamme compte vingt tons et porte un numéro d’ordre allant de 1 à 700, ce qui donne à peu près le même nombre de couleurs qu’aux Gohelins, soit quatorze mille environ. Inutile d’ajouter que toutes les gammes n’existent pas au complet. Cette masse de dégradations excède de beaucoup les besoins.
Musée des modèles, .\ncien métier.
Les ateliers forment trois corps de bâtiment autour d’une cour intérieure contiguë au petit jardin de l’administration. Leur construction, toute en bois, daterait de la fondation de la manufacture. L’architecte de ce bâtiment si modeste a tout simplement réalisé un véritable chef-d’œuvre, car il a installé les travailleurs dans les conditions les mieux appropriées à leurs besoins. De grandes salles spacieuses, bien aérées, recevant le jour par un vitrage continu, on ne saurait imaginer une disposition plus commode, plus intelligente. Il serait à souhaiter que les ateliers des Gohelins
LA MANUFACTURE UE 15EAUVAIS
fussent établis dans d’aussi bonnes condilions d’éclaiiaige et d’iiygiène.
Depuis plusieurs années, les métiers sont surtout occupés à reproduire d’anciens sièges pour les salons de l’Élysée et cà exécutei' des chaises et des fauteuils pour le ministère de l’Instruction publiiiue. A l’Exposition de 1900 a paru tout un ensemble décoratif, d’après les modèles de M. Mangonot pour le ministèi-e des Affaires éti'angères, comprenant canapés, fauteuils, chaises, dessus de porte, le tout d’une coloration très vive.
Parmi les artistes ayant travaillé pour la manufacture de Deauvais en ces derniers temps, se rencontrent les noms de M. Jacques (Talland, avec un panneau du Midi, de M. Français (|ui a donné l’Été et l’Hiver, de M. Cesbron, auteur de sièges décorés de guirlandes de fleurs, enfin de MM. Jules Badin, Gaudefroy et Desroy, pour un écran représentant Mai'S et Vénus. Entre temps, on reprend d’anciens modèles d’Oudry, de Cbabal-Üussurgey, de Pbilippe Rousseau.
La composition la plus importante par son étendue et par son caractère, terminée tout récemment, représente un épisode de l’bistoire de Jeanne liacbette ; elle est destinée à une des salles du lycée de Beauvais. Le modèle de M. Cornion, avec ses personnages de grandeur naturelle, babitue les artistes à une factuj-e plus libre et plus large que celle qui était pratiquée jusqu’ici. Il y a là un effort de rénovation fort intéressant.
Le public est admis à visiter le musée et les ateliers tous les jours de la semaine, sauf le dimanche, de midi à quatre heures. Peu d’étrangers, attirés à Beauvais par la réputation des monuments de la ville, la quittent sans donner quelques instants à la maison deux fois séculaire qui évoque tant de noms glorieux, (|ui a répandu dans le monde entier des œuvres d’une magnificence incomparable, qui soutient encore dignement, avec la manufacture des Gobelins, la réputation universelle de la tapisserie française.
Manufacture des Gobelins. La Bièvre le long des jardins.