TURIN, BIBLIOTHEQUE NATIONALE, MS. L. I
ET BIBLIOTHÈQUE DES ARCHIVES DE L’ÉTAT, MS. b. III. 12
Saint Augustin, la Cité de Dieu, en français.
Traduction et Commentaires de Raoul de Praelles.
VOIR PLANCHES XXIII, a ; XXIV, a; XXV, a; XXVI, a; XXVII, a; XLII et XLIII.
Les deux tomes de cet exemplaire ont été séparés en 1720. L’un fut versé à la Bibliothèque de l’Université, aujourd’hui Bibliothèque Nationale, et l’autre fut conservé à la Bibliothèque ducale, aujourd’hui Bibliothèque des Archives de l’État. Selon la façon d’envisager les choses, c’est à cette division qu’on doit la conservation ou la demi-destruction d’un des volumes.
On se souvient, en effet, du terrible incendie', à jamais déplorable, qui dévora, dans la nuit du 25 au 26 janvier 1904, la riche Bibliothèque Nationale de Turin1. Les manuscrits français furent les plus éprouvés3. Presque tous ont disparu dans le désastre4.
1. M. le comte Paul Durrieu a consacré quelques pages pleines d’émotion à ce désastre dans la Chronique des Arts du 6 février 19041 P- 43-
2. Il est étrange que, pour un événement aussi rapproché de nous, les auteurs qui en ont parlé ne se soient pas entendus sur la date exacte de l’accident. Le sinistre éclata à une heure de la nuit et un cliché a été pris, vers 9 heures du matin, de la mise en action des pompes. Voy. un article de M. Georges Boürgin dans la Bibliothèque de l'École des Charles ,
3. Il y avait sous le n° I. V. 16. un exemplaire manuscrit des Orationes de Bessarion que Guillaume Fichet avait envoyé au duc de Savoie, Amédée IX, et qu’il avait fait imprimer sur les presses de la Sorbonne (Voir : Jules Philippe, Origine de V Imprimerie a Pans, Paris, 1 885 , p. 100). Ce volume avait figuré à l’exposition de Turin de 1898 et était décoré d’une miniature de présentation dont nous avons pris la photographie. Cette peinture a été reproduite dans Y Allante paleografico-artislico, pl. LXX, dont nous parlerons plus loin.
4. On trouvera la liste des manuscrits grecs et latins qui ont échappé au désastre dans : Inventario dei Codici superstili greci e lahni anlichi délia Biblioleca nazionale di Torino (estratto dalla Rivista di Filologia, Torino, Loescher, 1904)1 et celle des manuscrits italiens et français dans : Giornale storico délia Litteralura italiana, vol. XLIV, Torino, Loescher, 1904, pp. 4°7*4i9i art- de Rodolfo Rbnier.
Par bonheur, en ce qui nous concerne, le premier volume de la Cité de Dieu n’a pas été entièrement consumé. Il subsiste, il est vrai, mais dans un état lamentable. Ses malheureux feuillets, comme les membres d’un martyr convulsionné, ont été calcinés sur leur pourtour et, dans leurs rétractions, sont restés gondolés et recroquevillés. Cependant, leur épaisseur même a opposé une résistance à l’agent de destruction aussi bien qu’à l’eau destinée à le combattre, et a sauvegardé les miniatures qui s'offrent encore aux regards dans le gondolage du parchemin. Il est probable qu’on pourra, à l’aide d’un traitement dont on a fait déjà l’essai, détirer les pages du volume, mais le procédé employé laissera-t-il intacte la vigueur du coloris des peintures? C’est ce dont nous doutons.
Dans ce malheur, nous avons eu la chance, au mois de décembre, quelques jours avant l’incendie, de faire prendre la reproduction de trois de ces miniatures dont nous offrons ici les planches en héliogravure à l’examen du lecteur. Il ne les trouvera pas ailleurs. Nous n’avons qu’un regret, c’est de ne pas avoir fait photographier la décoration complète de ce volume.
Description générale1 . — 2 vol. in-fol. Superbe vélin. Dimension des ff. : H. om,45o à om,42 *°Xom,335 à om,3i5. Justification : o"‘,270Xo'n,2o5. 2 colonnes avec ora,027 d’intervalle : 3g à 41 lignes.
Le premier volume contient les dix premiers livres, précédés de la table des chapitres et comprend 3 ff. blancs, 2 ff. pour la table, non numérotés, 4^4 ff- numérotés et la trace de 2 ff., qui ont été coupés.
Le second volume contient les douze derniers livres du traité et comprend 2 ff. blancs, 4<>4 ff- numérotés et 2 ff. blancs. En réalité, il y a 4o5 ff., car on a omis de numéroter le fol. qui suit le fol. 260 et que nous avons inscrit comme 2604". C’est celui qui porte la miniature du Liv. XIX.
Collation. — Cahiers de 8 ff., avec réclames, dont quelques-unes n’ont pas échappé au couteau du relieur.
Reliure. — Les débris du premier volume sont enveloppés dans du papier en attendant le traitement qu’on leur appliquera. Le second volume a conservé encore sa belle reliure du xv° siècle, en bois, recouvert de velours rouge. Cinq boutons, dont un manque au revers, le garantissent sur chaque plat. Des coins en cuivre et, sur les côtés, deux fermoirs ciselés avec lanières, complètent cette couverture. Un cartouche en laiton est encastré sur le plat supérieur. Il contient cette mention en écriture du temps : « C’est le secont et dernier volume de la Cité de Dieu » . Dos en peau fauve avec titre ; tranches dorées à dessins diagonaux.
Ecriture. — Elle est réglée, superbe et de bon style. L’écrivain s’est fait connaître en signant son œuvre. En effet, le 2e fol. du premier volume commence par ces mots :
« est le plus grant, le plus noble » et le 464e finit en bas de la seconde colonne par : « Cy fine le Xe Livre et premier volume de la Cité de Dieu par Jo. du Quesne scriptum. » Au IIe volume, le fol. 2 commence par ces mots : « psaulme nous auons oy » et le 4o4°
1. M. Vayra, dans II Museo Storico délia Casa di Savoia, Torino, Bocca, 1880, pp. 46-68, a écrit une dissertation
intéressante sur le manuscrit qui nous occupe. Il a fait reproduire en couleurs la miniature qui orne le commencement du
Liv. XVIII. MM. Carta, Cipolla et Frati ont aussi dit quelques mots du manuscrit de Turin dans M Atlante paleograficoartistico, Torino, Bocca, 1899, p. 43. Ils ont donné une phototypie de la miniature du Liv. XI, pl. LXIX. On voit que ces deux reproductions ne sont tirées que du second volume. Celles qui concernent le premier tome ne se trouvent que
dans le présent ouvrage.
par : « que sicomme il vient oultre ». Titre courant en chiffres romains rouges et bleus. On distingue encore la petite écriture du scribe indiquant à l’enlumineur le chiffre à inscrire. A la fin du 2“ volume, milieu de la colonne du fol. 4<>4 v°, on lit cette mention précieuse : « Ce présent volume fut escript en lan de grâce mil IIIJC soixante six. »
C’est donc en 1466 que ce manuscrit a été calligraphié par Jean du Quesne ou du Chesne, « escripvain demeurant à Lille », dont on rencontre souvent le nom dans les comptes de la maison de Bourgogne. C’était un copiste de talent, qui a été employé par Charles le Téméraire, par l’entourage de ce prince et plus particulièrement par Louis de Bruges. C’est lui qui écrivit, en 1469, plusieurs copies sur parchemin des nouvelles ordonnances de « l’ostel de Monseigneur1 2 ». C’est à sa plume que nous devons plusieurs manuscrits où l’on peut lire son nom1.
Initiales. — Chaque livre commence par une belle initiale de om,o4o, coloriée et fleuronnée, qui se détache sur un fond d’or. Les chapitres et les expositions débutent par des lettres rouges, bleues et dorées, d’où s’échappent quelques brindilles à fleurs multicolores. Dans le premier volume, chaque phrase commence par une lettre en or dans un carré colorié.
Bordures. — De larges bordures de bon goût encadrent le feuillet de tête de chaque livre. Elles sont formées de rinceaux de couleur avec un semis multicolore de feuilles, de fleurs et de fruits (raisins3), où l’or jette sa note scintillante. Des animaux fantastiques et des grotesques parsèment le fond de cet encadrement, ainsi que le fameux emblème d’Antoine, Grand Bâtard de Bourgogne. Le feuillet de tête du premier volume porte les armes d’Antoine, peintes de première main et, au-dessous de la bordure, en grandes lettres d’or, la devise de cet homme de guerre : Nul ne sy frote.
Provenance. — Il n’y a pas de doute, d’après ces indications, que ce manuscrit n’ait été écrit, puis orné et historié pour le Grand Bâtard de Bourgogne.
Le second des dix-neuf bâtards de Philippe le Bon eut nom Antoine. Il était né, en 1421, de Jeanne de Praelles4, fille de Louis ou Raoul, seigneur de Lizy, que le Duc maria, vers 1432, à son huissier d’armes, Hennequin de Fretin5. Nous avons dit6, quand nous avons parlé de la famille de Raoul de Praelles III, traducteur de la Cité de Dieu , que Jeanne de Praelles descendait probablement de cette famille, mais nous n’avons pas pu établir la filière généalogique. Antoine fut fait tour à tour, par son père et par le roi Louis XI, seigneur de Beures en Flandre, de Crèvecœur et de Yassy, comte de Sainte-Menehould, de Grand-Pré, de Guines et de Château-Thierry, de La Roche en
1. Pinchart , Archives des Arts , Sciences et Lettres , Gand, i863, tom. II, p. 206.
2. Le Ms. fr. 191 de la Bibl. Nal., Trésor de Brunello Latini, le Ms. fr. 280 du même dépôt, Les Commentaires de César (i474)- H est également le copiste du Ms. 17. F. VI. du British Muséum, La Forteresse de la Foi, des Commentaires de César et du Quinle-Curce de la même librairie (V. Bradley, Dictionary of Miniaturists , t. I, p. 291), des Commentaires de César de la Bibliothèque de Copenhague et des Faits d' Armes de Christine de Pisan de la Bibliothèque des Archives de 1 Etat de Turin. Cf. aussi Georgbs Doutrepont, La Littérature française à la cour des ducs de Bourgogne, p. 208, note 4-
3. Plusieurs des manuscrits exécutés pour le Grand Bâtard de Bourgogne ont des raisins peints dans leurs bordures. Voir le feuillet exposé au Musée du Louvre.
4- On lit dans le Comte de Laborde, Les Ducs de Bourgogne, t. I, Preuves, Paris, Plon, 1849, p. 266, Comptes de ■ 432-33 : " g36. A Jeannette de Presles, mère de Anthoine, bastard de MS., pour don pour elle aidier a soustenir son estât, XIX fr. »• — a g38. Pour elle aidier a soy deflrayer au parlement d’icellui S. de la ville de Gand, XII fr. » — « g4i. A Michelette Du Buisson, cousine de Jehannette de Presle, mere de Anthoine bastard de MS.... »
5. Idem. « io65. A Pierre Scaillebert — pour douze aulnes d’escarlatle et VIII aulnes d’autre drap d’Yppre que samblablement MdS a fait prendre et achetter de luy pour le donner a Hennequin de Fretin, son huissier d’armes et a
Jehannette de Presles, mere de Anthoine fils bastard dudit S. quand il les alliés ensamble par mariage » — « 1072.
(p. 3 1 5) que tout MdS. a donné a la mere de Anthoine, son filz bastard et a son marv.... »
LA
Ardennes et de Steinberghe, etc.'. C’est en qu’il fit ses premières armes, contre les Gantois révoltés, sous les ordres du duc d’Étampes. D’un courage sans bornes et d’une activité infatigable, que signalent tous les chroniqueurs, il se voua pour la Terre-Sainte le 17 février 1 453 (a. s.), au célèbre « Banquet du Faisan », avec son père, qui, peu après, le fit chevalier de l’Ordre de la Toison d’Or, au chapitre tenu à La Haye le 1 mai i456. Il portait depuis la mort de son frère Corneille, tué à la bataille de Rupelmonde en 1 45 2, le titre de Grand Bâtard et montrait une ardeur extraordinaire dans les tournois et dans les joutes, qu’il aimait passionnément1 2 3.
C’est vers cette époque qu’il se fit portraiturer par un des meilleurs peintres de son temps, ainsi qu’on peut le voir au Musée Condé à Chantilly3.
En 1461, il était avec son père au couronnement du roi Louis XI. En 1464, Philippe le Bon consentit à participer à la croisade contre les Turcs promulguée par le pape Pie II. Poursuivant un but économique, il voyait dans cette expédition le moyen de créer pour les Flandres un débouché direct à son industrie qui devait s’affranchir ainsi de la route commune, laquelle à ce moment passait par le Rhône, la Saône et le Nord. La flotte, composée de galères qui emportaient un grand nombre de combattants, prit la voile, le 21 mai, sous les ordres du Grand Bâtard et de son frère, le bâtard Baudoin. En passant le détroit de Gibraltar, ils s’arrêtèrent devant Ceuta et firent une démonstration contre les Maures qui assiégeaient les Portugais dans cette ville. Après avoir dispersé les Barbaresques, ils se dirigèrent sur Ostie, où ils apprirent la mort de Pie II, à Ancône, le 14 août, et les ravages que faisait la peste en Italie. La croisade ayant échoué, ils mirent le cap sur Marseille, où eut lieu la dislocation de l’expédition bourguignonne.
Antoine revint près de son père. Nous le voyons signer un ordre au nom du comte de Charolais pour la délivrance d’un convoi de marchands de Rouen, qui avait été arrêté à Pont-à-Vendin. Il s’intitule Anthoine , bastart de Bourgogne , conte de La Roche en Ardennes, seigneur de Bovon et de Beures (i3 mai i465). Deux mois après (14 juillet), il sauve la vie à son frère Charles à la bataille de Montlhéry et sa bannière est mise en lambeaux. L’année suivante, il bat les Liégeois, assiste au siège de Dînant, et, en 1467, il est envoyé à Londres pour détacher le Roi d’Angleterre de
1. Cf. P. Anselme, Histoire Généalogique, tom. I, p. 254; Biographie Belge, tom. II, pp. 887-42, art. du Baron Ai.béric de Crombhugghe et passim les Mémoires de Jean de Haynin, de George Chastellain, cTOlivibr de La Marche et de Jean Molinet. André Thevbt dans ses Hommes Illustres, tom. II, chap. xxvn, en parle, sans donner son portrait.
2. Voir le récit des fêtes du « Pas d’armes de l’Arbre d’or » données à l’occasion du mariage de Charles le Téméraire avec Marguerite d’York, dans les Mémoires d’OuviER de La Marche.
3. On attribue cette œuvre à Roger de La Pasture ou à Ugo van der Goës. Elle oflre de grandes analogies avec deux portraits, que veut bien nous signaler M. Émile Picot, membre de l'Institut, un homme et une femme, en costume flamand, peints sur les volets d’un triptyque, portraits conservés au Musée des Offices de Florence (n° 749) et catalogués sous le nom de Pierre Christus de Baerle, mort en 1472. Sur la photographie d’Alinari, l’artiste n’est pas nommé, mais on lit : « Maniera di Ugo vander Goës ». Il existe une reproduction du tableau de Chantilly au Musée de Dresde avec cette indication fantaisiste : « d’après Memling ». Une copie se trouve dans la collection Straflord en Angleterre. Voir M. Gruver, Notices des peintures de Chantilly, Paris, Plon, 1900, tom. I, p. 190, avec héliogravure, et Paul Durrieu, art. paru dans la Gazette des Beaux-Arts, mai 1906, avec portraits. Quelques auteurs pensent qu’il faut reconnaître le Grand Bâtard Antoine dans le Chevalier à la Flèche du Musée de Bruxelles (Voir : Sanden Pierron, dans les Arts Anciens de la Flandre, tom. III, fasc. I, p. 12).
On trouve des dessins et des reproductions de ces portraits, à la Bibliothèque d’Arras, dans le Recueil de portraits n° 266. Au fol. 207, on remarque un dessin au crayon noir de Jehanne de Praelles, concubine de Philippe de Bourgogne et mere de Anthoine le grand h. Elle est représentée en buste, avec un grand voile, dans un costume peu avantageux. Elle semble déjà âgée et ne présente aucune trace de beauté. Le fol. 209 contient la copie à la sanguine des portraits cités plus haut de Anlhoyne, le grand fj de Bourgogne. Ces dessins ont été photographiés et on en a fait un recueil, au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale, qui est coté N.a.28.d; Jeanne et son fils occupent les pages 8 et 9.
l’alliance française. C’est alors qu’il prend part aux tournois et aux joutes qui sont donnés devant toute la cour et qu’il soutient un duel célèbre avec Antoine Woodwill, lord Scales, amiral d’Angleterre, dont la sœur Élisabeth avait épousé le roi Edouard IV1 2. La lutte est interrompue le troisième jour, quand on apprend la mort du duc Philippe, qui vient d’expirer à Bruges le i5 juin.
Par la suite, entièrement dévoué aux intérêts de son frère Charles le Téméraire, auquel il ne ménagea pas ses inutiles conseils, il prit part à toutes les luttes des Bourguignons contre l’armée royale. En 1468, il chevauchait aux côtés de la litière de Marguerite d’York, dont l’alliance avec son frère et son maître était autant son œuvre que celle de la duchesse mère, Isabelle de Portugal. Il assista, en 1473, à l’entrevue avec l’Empereur, repassa en Angleterre en 1474 et, en 1476, commanda l’avant-garde à Granson et l’aile gauche à Morat. Enfin, le 5 janvier 1477, il fut fait prisonnier dans les plaines de Nancy par le duc René de Lorraine, qui le livra à Louis XI. Celuici, en avisé politique, l’attacha à sa personne, le combla de faveurs et de biens1 et le nomma chevalier de son Ordre3.
Le 5 février 1484, il figure sur des lettres de Charles VIII, données en faveur des Flamands, avec la qualité de conte de La Roche , Grand Bâtard de Bourgogne. Ce prince lui accorde, l’année suivante, des lettres de légitimation et lui fait don, le i\ mars de la même année i485, de « it.5 livres pour mieux entretenir son estât à son service ». On remarqua qu’au lit de justice, tenu à Paris au mois de février 1487 contre le Duc d’Orléans, il prit séance de son autorité, le dernier au banc des seigneurs du sang et que le Roi, vu son grand âge et les services qu’il avait rendus, ne voulut pas qu’on lui fît l’affront de l’en faire descendre.
Il était déjà bien âgé quand il fut désigné, en i4g3, comme l’un des ambassadeurs chargés de reconduire Marguerite d’Autriche et de la remettre aux mains des envoyés de Maximilien. Il mourut en i5o4, âgé de 83 ans, et fut enterré à Tournehem, en Artois, baillage de Saint-Omer.
Il avait épousé à une époque antérieure à 1 4^3, Marie de La Vieville (ou Viefville), fille unique de Pierre, seigneur de la Vieville, en Artois, de Tournehem au baillage de Saint-Omer et autres lieux, et de Isabeau de Preure. Il eut, entre autres enfants, un fils, Philippe, qui, marié à Anne de Borselle, donna le jour à Adolphe, amiral de Flandre, qui épousa Anne de Berghes. Il eut aussi un fils bâtard, Antoine II de Bourgogne, seigneur de Vacquen, qui eut comme descendants Antoine et Charles-Guillaume et qui portait les mêmes armes que son père sans brisure, mais au chef rompu d’or, c’est-à-dire au demi-chef.
Le visage du Grand Bâtard, tel que nous le connaissons par le tableau de Chan-
1 . Ce duel est raconté tout au long dans Olivier de La Marche. On en retrouve la relation au fol. 22 9 du Ms. franç. 104 de la Bibl. Nat. : Ceremonies de gai ges de bataille.
2. Le prudent monarque donna la mesure du traitement qu’il lui ménageait dans la lettre conservée dans la collection, dite de Lorraine, et publiée par le Comte de Laborde, Ducs de Bourgogne, tom. II, p. XVI, n. 3. Voir pour les faveurs royales dont il fut 1 objet, Archives Nat., la série J, et, pour certains litiges le concernant, la série X,A. En 1480, il jouissait d’une pension royale de 12000 livres. On a beaucoup reproché au Grand Bâtard de s’être si rapidement mis à la dévotion du vieil adversaire de son père et de son frère. Mais il faut remarquer qu’il ne prêta le serment de fidélité à Louis XI qu en 1477, quand la Bourgogne était déjà passée dans une maison étrangère, par suite du mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien.
3. Il fut nommé dans une des premières promotions entre 1478 et 1480. Dans une quittance qu’il donna au Trésorier de l’Epargne, le 22 juin 1480, il est qualifié : Chevalier de l'Ordre du Roy. Cf. Ms. 32864 de la Bibl. Nat., Cabinet des Titres, Recueil historique de l'Ordre de Saint-Michel, par Jean-François d’Hozier, 1787, p. 54.
tilly, qui est postérieur à 1 4^6, donne l’impression d’une âme dure et fière. Il reflète des sentiments de bravoure, de décision et d’énergie. La distance qu’on observe entre son nez et sa bouche est anormale et lui donne un aspect étrange. Cette figure si particulière est encadrée par une épaisse chevelure noire', surmontée d’un singulier bonnet de feutre noir, de hauteur considérable et de bords étroits, qui semble être simplement posé sur la tête1 2.
Nous nous sommes peut-être trop étendu sur la biographie du Grand Bâtard de Bourgogne; mais ce personnage, qui a joué un rôle militaire si considérable à son époque, doit retenir notre attention comme bibliophile, car il compte comme l’un des amateurs les plus éclairés de son temps avec Louis de Bruges et Jacques d’ Armagnac3, et, comme l’affirme David Aubert, il était « moult enclin es belles histoires4 ». Certes, nous manquons de renseignements à son égard et les chroniques, qui relatent quelques épisodes de sa vie militaire, ne nous ont laissé aucune indication sur sa belle librairie5. Ses papiers ont été détruits ou sont enfouis dans quelques archives particulières et ses comptes, inventaires et testament ne nous sont pas parvenus.
Cependant, il avait des manuscrits, et des plus beaux. Son père lui avait donné l’amour des livres et il partageait ce goût avec ses trois frères, Charles le Téméraire, le bâtard Baudoin et Raphaël de Marcatel6, ainsi qu’avec son fils, Philippe de Bourgogne, seigneur de Beures. On a dit7 que sa famille lui avait fait exécuter des manuscrits, que ses nombreuses occupations et ses voyages fréquents ne lui permettaient pas de commander. Rien ne vient justifier cette opinion, et les livres qu’il a fait copier après la bataille de Nancy sont une preuve de sa compétence en la matière.
M. A. Boinet, de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, a, dans une étude8 très intéressante, tâché de reconstituer cette collection et a retrouvé plus de trente manuscrits, dispersés dans les différents dépôts de l’Europe. Nous citerons parmi les plus
1. Cette chevelure paraît être une perruque, et alors on se demande si le tableau n'est pas postérieur à 1 46 1 , année où Philippe le Bon prescrivit aux nobles de se faire raser la tête. Cette date serait importante à connaître, car, Roger de La Pasture étant mort en i464, les raisons d’attribuer le tableau à cet artiste deviennent moins probantes à mesure qu’on se rapproche de cette époque.
2. Les dessins de la Bibliothèque d’Arras, qui datent du milieu du xvie siècle, et la gravure, qu’on trouve dans Montfaücon ( Monuments de la monarchie , tom. IV, pl. XXIII), sont inspirés du tableau de Chantilly.
On retrouve son effigie dans Demay, Inventaire des Sceaux de Picardie , n° 1 3, et des Sceaux de Flandre , n° i io.
Deux médailles nous ont laissé son profil. L’une est reproduite dans Montfaucon, tom. IV, pl. XXIII, et est attribuée à Niccolô Spinello, de Florence, après avoir passé pour être de la main de Guazzalotti. L’autre est d'un anonyme. Un bel exemplaire de cette pièce est dans la remarquable collection de M. Gustave Dreyfus, de Paris, qui nous a autorisé à en donner une reproduction ( Planche XLIII, c et d). Chaque fois, le Grand Bâtard est représenté tête nue, avec une épaisse chevelure; au revers, une barbacane avec la devise habituelle. (Cf. M. Gruyer, op. cil., p. ig5, et Armand, Les Médailleurs italiens , Paris, 1 883, tom. I, p. 91, et tom. II, p. 4o).
3. Si nous en trouvons le loisir, nous comptons faire de la librairie de ces trois grands bibliophiles une étude comparative, concernant les livres à peintures qu’ils ont fait exécuter. Ayant vécu à la même époque, ils ont dû s’adresser aux mêmes artistes, et l’examen des œuvres qui sont sorties des mains de ces peintres peut amener des rapprochements intéressants.
4- G. Doutrepont, La Littérature française de la cour des ducs de Bourgogne, p. 43.
5. Elle était, dit-on, renfermée au château de La Roche en Ardennes. Elle parait avoir été vendue au xvie siècle. [Le Manuscrit des Chroniques de Froissart à Breslau, art. de M. Salomon Reinach, dans Gazette des Beaux-Arts de mai igo5.)
6. Voir les Œuvres d'Ovide, manuscrit provenant de Raphaël de Marcatel, abbé de Sainl-Bavon de Gand, fils naturel de Philippe le Bon, dans Les Manuscrits à peintures de la bibliothèque de Lord Leicester par Léon Dorez, Paris, 1908, p. 92.
7. Vayra, op. cil., p. 53. Il fait cette hypothèse en s’appuyant sur la date d’exécution du manuscrit de la Cité de Dieu. Le Grand Bâtard est revenu de Marseille en i465 et la date mentionnée par Jean du Quesne est 1466. Mais il faut remarquer qu’il ne s’agit là que de la transcription et que l’ornementation n’est venue qu’après. Il n’a pas fallu plus d’un an au copiste pour achever son œuvre.
8. A. Boinet, On bibliophile du xre siècle, Le Grand Bâtard de Bourgogne, art. paru dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1906. Tirage à part.
beaux et les plus intéressants que nous ayons examinés : la Chronique des Rois de France et la Chronique de Pise , de la Bibliothèque Nationale'; le Rational des divins offices , le Boccace et le Livre du Trésor , de la Bibliothèque de l’Arsenal a; le Missel , du British Muséum3; l’ E pitre a la déesse Othéa , de la Bibliothèque de Gotha; le Quinte-Curce de Copenhague et le magnifique Froissart de Breslau, sans compter le manuscrit de la Cité de Dieu , dont nous nous occupons présentement4.
Ces manuscrits sont non seulement décorés de belles peintures, mais encore ils portent dans de superbes bordures les armes, la devise et l’emblème du Grand Bâtard qui les a signés ou fait signer de son nom avec des formes particulières.
Antoine était blasonné comme les derniers ducs de Bourgogne5 : Ecartelé au i et 4, de France sans nombre 6, a la bordure componée d'argent et de gueules , qui est Bourgogne moderne; au 2 , bandé d'or et de gueules de six pièces , a la bordure de gueules , qui est Bourgogne ancien; parti de sable , au lion d’or , qui est Brabant; au 3 , de Bourgogne ancien , parti d' argent au lion de gueules , la queue nouée et passée en sautoir , couronné , lampassé et orné d’or , qui est Luxembourg, et, brochant sur le tout, d’or au lion de sable , qui est Flandre, au fdet d’argent ou de gueules 7 mis en barre sur le tout. Telles sont les armes peintes sur le manuscrit de la Cité de Dieu de Turin8.
Quelquefois, elles sont parties de celles de sa femme, Marie de La Vieville, comme dans le Ms. 5 1 26 de la Bibl. de l’Arsenal. Elles sont peintes directement sur la bordure ou alternativement sur la bordure et sur l’armature de la barbacane, dont nous parlerons plus loin9. Les supports sont deux lions, deux cerfs ou deux hommes. Dans quelques manuscrits, un hibou noir10 est placé au-dessus du cimier ou perché sur l’écu; parfois il est remplacé par une fleur de lis". Enfin, les armes sont souvent entourées du collier de l’Ordre de la Toison d’Or ou de celui de l’Ordre de Saint-Michel, ce qui permet de dater respectivement les manuscrits des années postérieures à i456 ou à i48o'a.
Sa devise habituelle était : Nul ne sy frote , bien appropriée à cet homme de guerre, qui se signala par de si dures répressions et qui ne connut guère la défaite'3. Elle se trouve sur tous ses manuscrits et c’est à proprement parler la marque de sa librairie, F ex-libris de sa bibliothèque. Elle est tracée quelquefois en lettres d’or, en dehors de la bordure, comme dans le manuscrit de la Cité de Dieu de Turin, ou bien dans la bordure même et à côté de son emblème. Enfin, elle accompagne souvent sa signature. Dans certains manuscrits, comme dans le Quinte-Curce de Copenhague, la devise est