‹ Les marbriers romains et le mobilier presbytéralChapitre 22 sur 96 · Rodocanachi : Les corporations ouvrières à Home · texte numérisé non relu

Rodocanachi : Les corporations ouvrières à Home

dans ratelierdeieur père, et deTaiderdans ses travaux; s'ils acquéraient quelque célébrité, ils de\eivàieni M aitr es à leur tour.

Quittons Rome maintenant, traversons cette solitude immense qu'est la campagne romaine et abordons au delà de Velletri les premières pentes des montagnes de l'ancien pays des Volsques.

Nous voici à Anagni, que l'on peut appeler la ville des papes en raison de la fréquence de leur séjour dans les murs de cette cité, et, de ce qu'elle vit naître Innocent III, Grégoire IX, Alexandre IV et Boniface VIII. Anagni, située sur une crête, est dominée par la vieille cathédrale construite au sommet le plus élevé. La façade de Téglise, très semblable à celle de Sainte- Marie in Castello à Gorneto, est percée de trois portes surmontées d'arcs cintrés décorés d'une ornementation de marbre blanc, à voussure unique, semée de losanges et de feuillages, les pieds droits sont sculptés d'entrelacs et de rinceaux. L'intérieur est disposé suivant le plan d'une basilique à trois nefs et à trois absides.

Le maître autel, formé de simples tables de marbre accotées aux angles de pilastres cannelés, est surmonté d'un superbe ciborium assez semblable à celui de Saint- Laurent-hors-les-Murs. Quatre belles colonnes, accompagnées de chapiteaux régulièrement ornés de feuilles d'achante et de volutes, supportent une architrave à quatre faces incrustées, à Tintérieur aussi bien qu'à

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l'extérieur, de bandes de mosaïques d'un travail très élémentaire. Au-dessus de cette architrave, un étage d'attique, formé de colonnettes de marbre, soutient une seconde architrave plus légère que hi première. A partir de cet étage, la forme générale carrée est abandonnée pour passer, au moyen d'un porte à faux dans les angles, à la forme octogonale, et, un second atticjue, à huit faces celui-ci, présentant (juatre colonnettes sur cha(pie coté, sert de base à un dôme pyramidal. Puis, par une bizarrerie bien difficile à expli(pier, la pyramide octogonale, tronquée, est couronnée par un lanternon carré, à quatre faces et à deux étages de petites colonnettes dont le premier est bien quadrangulaire, mais dont le second reprend encore une fois la forme polygonale pour se terminer par une pyramide avec boule et croix à son sommet.

Cette étrange alternance, d'un effet désagréable, fausse les lois de l'équilibre et ne peut être attribuée qu'à nne restauration maladroite; aussi, est-il plus raisonnable d'admettre que le premier constructeur avait, comme à Saint-Laurent-hors-les-Murs, poursuivi la forme polygonale jusqu'au couronnement de son édifice.

Quoi qu'il en soit, les diverses parties de ce ciborium ont entre elles un tel air de famille qu'il faut écarter l'idée d'une construction faite au moyen de morceaux rapportés. Les grandes colonnes de marbre proviennent sans doute de ([uelque temple antique, mais tout le reste peut être attribué aux marbriers du xn'

siècle. La sculpture des chapiteaux, bien ([u'un ])eu confuse, est fouillée avec fermeté, les moulures des profds sont étudiées avec soin ; l'importance des différentes architraves ou corniches décroît même régulièrement à mesure que le monument s'élève, indice d'une saine interprétation des règles de l'architecture antique. Ce ciborium peut donc passer pour une œuvre complète élevée à une époque déterminée que l'on doit iixer un peu avant la consécration faite en 1179 par Alexandre III.

La ville de Ferentino, voisine d'Anagni, a été soumise aux mêmes vicissitudes, bénéficiant des mêmes largesses, et visitée par les mêmes artistes ; il n'y a donc rien d 'étonnant à ce que nous retrouvions dans le ciborium de sa cathédrale une reproduction presque complète de celui d'Anagni. Quatre colonnes de marbre supportent un entablement principal carré et un étage d'attique formé de colonnettes, puis, par une combinaison identique à celle que nous venons de signaler, un second attique, portant à faux dans les angles, sert de base à une pyramide octogonale supportant comme à Anagni un lanternon carré. Bien que la partie supérieure de ce couronnement ait été remplacée au xvii' siècle par de lourdes volutes, il est facile d'admettre qu'il devait être exactement semblable au pyramidon d'Anagni. La forme générale des deux monuments doit donc être considérée comme ayant été exactement la même ; le style de leur architecture est parfaitement semblable.

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Détails du ciboriuui du maître autel à réglise-catliédralc de Fcrcntino. — xn" siècle.

ËPOQUR NËO-UOMAlNh: (XII' SiF.CLR) 143

Nous (levons cepeiidaiU noter des différences assez sensibles dans la scul])ture et dans l'ornementation de leurs différentes parties. En général, le ciboriuni deFerentino est plus riche (pie celui d'Anagni; les chapiteaux des grandes colonnes, de style composite (*orinthien à feuilles et à volutes, variés de type, ont un galbe |)lus élancé, le dessin en est |)lus ferme, plus net, les détails mieux traités; les colonnes s'ada])tent bien sur leur l)ase; les moulures de la pi'emière architrave sont coniplètement sculptées d'ornements courants. Toute cette partie du ciborium semble habilement copiée sur des modèles anti(pies d'une bonne épo(pie, à moins (pi'elle n'ait été elle-même construite avec d'anciens éléments, ce (pie pourrait faire admettre la recherche et la fermeté de l'ornementation. Quekjues colonnettes torses incrustées de mosaïques et placées dans les parties supérieures , pourraient faire croire à une restauration, si leurs chapiteaux n'étaient exactement semblables à ceux des autres colonnettes avoisinantes. Comme au ciborium d'Anagni ainsi (ju'à celui de Saint-Laurent-hors-les-Murs, une bande de mosaïque d'émail court sur les faces de la principale architrave; mais ici, le dessin stelliforme de cette mosaïque dénote une pratique plus savante en ce genre d'ornementation et ferait presque admettre le concours d'un mosaïste étranger si nous n'avions déjà rencontré à Sainte-Marie in Cosmedin des incrustations à étoiles faites à l'époque d'Alfanus. Sur le Hstel de l'architrave on peut lire l'inscription suivante :

144 LKS MARBRIERS ROMAINS

y}< ARGHILEVITA.FVIT.NORWICI.HAC. VRBE.

lÔHS.NOBILI.EX.GENERE.

« Jean Norwiek d'une noble famille de cette ville fut archilevite. »

Elle ne donne ni date ni nom d'auteur.

Plusieurs historiens archéologues, Boïto entre autres, ont voulu attrihuer le ciborium de Ferentino au mar[)rier Paulus, sans donner aucune bonne raison à l'appui de cette hypothèse. Cette opinion peut cependant se défendre en s'appuyant sur un fait: il existe dans la même église un devant d'autel formé d'une grande dalle de marbre couverte de dessins en mosaïque, au-dessus de ce panneau passe une moulure sur la(pielle est gravé :

►î^ HOC OPIFEX MAGNVS FECIT VIR NOMINE

PAVLVS.

Ces mosaïques de porphyre et de serpentine incrustées d'étoiles de njarbre blanc et noir ressemblent presque identiquement à celles des dalles de Sainte-Marie in Gosmedin. La date de ce travail nous est du reste exactement fournie par une inscription gravée sur le marbre lui-même, dans la bordure blanche qui fait encadrement. Elle relate la translation des reliques d'un martyr sous cet autel et se termine par les mots :

PRESVL ERAT SVMMVS PASCHALIS PAPA

SECVNDVS.

Sous le pontificat du pape Pascal II.

ÉPOQUE iNËO-KOMAINE (XII'' SIÈCLE) 145

Ce qui nous reporte aux années 1099 et II 18. Paulus, le père des marbriers, travaillant à Saint-Laurenthors-les-Murs en II48, pouvait parfaitement avoir exécuté Tautel de Ferentino trente ou quarante ans auparavant. Il faut remarquer aussi que les caractères, les abréviations et même les signes employés dans ces deux inscriptions sont identiques, ce qui vient ajouter une preuve de plus à l'hypothèse qu'elles ont été gravées à la même époque et par la même main.

Nous admettons donc volontiers que le père des marbriers de Saint-Laurent-hors-les-Murs a édifié l'autel dont nous venons de parler, mais cela ne prouve en aucune façon qu'il soit l'auteur du ciborium. S'il en était ainsi, son nom serait gravé quelque part comme il l'est sur l'autel. Mais certains indices sont plus affirmatifs encore que l'absence d'un nom, c'est le style des sculptures, le galbe des moulures, l'aspect général d'un monument. Or, après un examen attentif de toutes ces données, il n'est pas douteux pour nous que le ciborium de Ferentino est postérieur à celui de Saint- Laurent-hors-les-Murs. De combien? Gela est bien diftîcile à dire pour des temps où les perfectionnements en fait d'art étaient longs à se faire jour.

Bien que nous ne puissions les classer dans un ordre chronologique rigoureux, la similitude des éléments constitutifs, l'uniformité de la conception, rattachent très étroitement l'un à l'autre les trois ciboria dont nous venons de parler.

LKS MAUinilKKS liOMAINS

Cette forme de ciborium ayant été adoptée dans les cathédrales des villes pontificales, l'usage se répandit dans toute la région de transformer les anciens ciboria ou d'en construire de nouveaux d'après ce même modèle. 11 s'en est conservé quebpies-uns, préservés jusqu'ici de toute destruction et de tous changements par le peu d'importance, la pauvreté et l'isolement des petites villes dans lesquelles on les rencontre.

A Ponzano-Romano, au milieu des vallées étroites et des montagnes arides de la Sabine, l'église de San Andréa al Fiume \^o^^ède un ciborium en tout semblable à celui de Saint-Laurent-hors-les-Murs. Quatre colonnes, anti(pies comme toujours, servent de su|)ports; elles sont de hauteurs différentes, mais cette inégalité est l'achetée ])ar la diversité des bases. Les chapiteaux corinthiens, lourds et aplatis, uniformes de style et de grosseur, s'adaptent assez mal du reste sur les colonnes qu'ils surmontent, et peuvent être, avec certitude, attriluiés aux sculpteurs du moyen âge; ils n'ont rien des délicatesses de l'antiquité. A part cela, les deux architraves, les corniches du couronnement pyramidal à huit faces, ainsi que celles du lanternon également polygonal, sont moulurées avec soin, suivant des profds délicats, établis régulièrement en observant la règle de la décroissance dans les parties élevées. Les colonnettes, toutes de marbre blanc, sont d'un galbe assez élégant, leurs chapiteaux, très simples, sont formés de quatre feuilles rachetant dans les angles la partie carrée

Autel et ciborium clans l'église de Saint-André al Fiume à Ponzano-Romano. — xii' siècle.

ÉPOQUE NÉO-ROMAINE (Xll-^ SIÈCLE) 149

de l'abaque. En somme, ce ciborium est une reproduction à peu près textuelle de celui de Saint-Laurent. Il n'est accompaj^né d'aucune inscription. Nous voyons bien écrit sur la cymaise du chancel situé en avant de l'autel, au-dessus d'un panneau orné d'un grand enrou-^ lement en mosaïcpie de marbre, qu'un prêtre nommé :

RVSTICVS FECIT. P. REDEMTIONE

ANIME SVE.

Riisticiis fit cette œuvre pour la rédemption de son àme.

Mais cette inscription peut fort bien être étrangère à la construction du ciborium; en tous cas, elle n'indique aucune date précise. Cependant, si à toutes les probabilités tirées de l'examen du monument, l'on ajoute que les caractères de l'inscription RUSTICUS sont exactement les mêmes que ceux employés dans les inscriptions de Ferentino, on peut presque affirmer que la confession tout entière de Saint-André a été édifiée vers la fin du xif siècle, peut-être, comme à Ferentino, à l'occasion de la translation des reliques du martyr.

On voit à Riofreddo, autre petite ville de la Sabine voisine de Subiaco, une ancienne église désaffectée, abandonnée, déserte, autrefois dédiée à Saint-Georges. La porte d'entrée, formée d'un arc en plein cintre relevé au-dessus d'un épais linteau et porté sur deux jambages, marque encore, par cette architecture de

marbre, le degré de richesse que pouvait présenter réglise tout entière. L'autel a disparu, mais le ciborium, encore en sa place primitive, est le seul et unique reste de Tancien mobilier presbytéral. Il répète d'une ftiçon tellement frappante, dans son ensemble et même dans les détails, le type du ciborium de Saint-Laurent, que si Ton avait eu besoin d'un document authenti(jue pour reconstituer ce dernier dans sa forme exacte, on aurait pu le trouver à l'église Saint-Georges de Riofreddo. La lourdeur des chapiteaux et l'exiguïté des colonnettes sont les seuls indices d'une certaine inhabileté professionnelle. La porte et le ciborium absolument contemporains, appartiennent manifestement à la seconde moitié du xn' siècle.

Le plus surprenant de tous les ciboria, calqués pour ainsi dire sur le prototype de Saint-Laurent, se trouve au village de Rocca di Rotte, également situé dans la région des monts Sabins. Quatre fûts, il est bien difficile de dire quatre colonnes tant leurs proportions sont disgracieuses, élevés sur des bases grossièrement moulurées, sont surmontés de chapiteaux énormes, barbares, ne rappelant que de bien loin le type corinthien, et fouillés avec une maladroite brutalité. Ces quatre points d'appui supportent un dôme pyramidal à huit faces, appuyé, comme toujours, sur un premier attique carré ; le dôme est terminé par un lanternon de même forme avec boule et croix au sommet. Ce cibo-

ËPOQUi: NI':0-U0MAINE (XIP SIÈCLE) 151

riuDi se dislinguo dos précédeiUs par la siiiiplicilé des corniches par la pauvreté des architraves moulurées d'une seule doucine au-dessus d'un bandeau plat, |)arla sobriété des mosaïques (|ui ornent ces mômes bamleaux, et par la proportion peu élégante des colonnettes qui, toutes faites sur le même modèle, forment les différents étages et donnent au lanternon une apparence lourde et disgracieuse. Le constructeur s'est ])eut-etre servi d'éléments provenant d'un ciborium plus ancien en rajeunissant la forme du couronnement, mais il faut, pour excuser le résultat si peu satisfaisant auquel il est arrivé, lui tenir compte des faibles moyens donl il pouvait disposer. Au reste, l'autel que recouvre ce ciborium est de forme très archaïque: malgré quelques moditications relativement modernes, on y retrouve les quatre piliers d'angle et la colonne centrale supportant une table de pierre, tels (jue nous en avons signalé quelques exemples au vn' siècle.

Dans une autre région, peu éloignée cependant de celle que nous venons de parcourir, mais toujours au travers des montagnes de la Sabine, nous pouvons signaler certains travaux faits, à la lin du xn' siècle, par un marbrier nommé PETRVS.

Au monastère de Saint-Eustorgio, voisin de la ville de Norcia, l'antique Nursia, patrie de saint Benoit et de sainte Scholasti(pie, on lit, gravé sur une pierre encastrée dans la façade de Téulise :

ANNO.DOMINI.MILLENO.CENTESIMO.NONAGEL.

MAGISTER.PETRVS.FECIT.HOC.OPVS.

De quel ouvrage est-il ici question? Nous ne pouvons le dire exactement; probablement de la reconstruction de cette façade. En tous cas la date de 1190 est certaine.

Non loin de là, on voit à Amiterno, bien modeste petite ville, dans l'église de Saint-Vittorino, un ambon fort simple sur lequel on retrouve le nom de Petrus avec une date très voisine de la précédente. L'inscription est ainsi conçue :

ANNO . DOMINI . M . G . NONG . VII . MAGISTER. PETRVS.AMABIL.HOC.OPVS.FEC.

Enfin, dans l'ancienne église d'Alba-Fucense, on trouve, gravée sur une ])laque de marbre ap})liquée contre un pilier, une assez belle inscription dont le texte nous révèle avec le nom de Petrus celui de deux autres marbriers :

ABAS ODERISIVS FIERI FECIT MAGISTER GVALTERIVS CVM MORONTO ET PETRVS FECIT

HOC OPVS.

Petrus n'occupe, comme on le voit, qu'une modeste place dans cette inscription et n'était certainement pas le maître de l'œuvre à laquelle elle a dii appartenir.

ËPOQUE NË0-110MAL\E (XIP SIÈCLE) 153

Toutefois la forme des caractères révèle bien une écriture de la lin du xn' siècle ou du commencement du \m\ Les noms de Gualterius et de Moronto ne se retrouvent nulle part. Promis, qui s'est beaucoup occupé de l'église d'Alba-Fucense et en a écrit la très intéressante histoire, ne doute pas que le Petrus d'Alba-Fucense, le Petrus Amabilis d'Amiterno et le Magister Petrus de Norcia ne soient un seul et même personnage; faute d'indications plus précises, nous pouvons accepter Fopinion de Promis' ; mais il nous faut faire les réserves qu'indi([uent les différents qualificatifs du personnage.

Nous n'étendrons pas plus loin nos recherches : il est important d'étabhr, pour les œuvres des sculpteurs marbriers du moyen âge, certaines limites géographiques et de ne pas les franchir. Les travaux des marbriers romains ne doivent pas se confondre avec ceux des marbriers napolitains ou des Abruzes ; ces différentes écoles ont des styles très particuliers et une origine toute différente.

L'art du bronze, perdu pendant de longues années en Italie, avait été remis en honneur vers la lin du xi' siècle. Une riche et pieuse famille amallitaine, les comtes {comités) Pantaléon, avait fait fabriquer à Gonstantinople de magnifiques portes de bronze destinées à l'église d'Amalti ; elles portent la date de 1 166 ; celles du monas-

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