CHAPITRE III
ÉPOQUE ROMAINE
XIIP SIÈCLE
Les règnes glorieux d'Innocent III et d'Honorius III vont faire prendre à l'art du marbrier romain un nouvel essor, l'amener par un élan vigoureux à donner toute sa mesure, à s'affirmer par tous ses moyens.
L'apparition des artistes florentins, il est vrai, chefs ou disciples d'une école douée d'une telle vitalité qu'elle entraîne à la suite de ses représentants, poètes, peintres ou sculpteurs, tout ce qui, en Italie, est en état de concevoir, de produire et de penser, va transformer l'art romain, et lui faire adopter des éléments nouveaux; mais, cette transformation a lieu sans lui faire abandonner les règles et les principes qui de tout temps ont fait son honneur et sa gloire. Comme toujours, cependant, la véritable cause de ce nouvel effort est une force morale.
196 LES MARBRIERS ROMAIXS
Le xiii' siècle italien, à son début, a été témoin d'une étonnante exaltation religieuse; il fut le siècle de saint François, de saint Dominique, de saint Thomas d'Aquin, de saint Bonaventure, de saint Antoine de Padoue, tous dignes par leur ardeur mystique ou leur grand savoir, d'être placés au rang des bienheureux. Cette renaissance eut un caractère général d'humanité, et le christianisme l'ut ah)rs régénéré par son amour de la pauvreté. Mais cette transformation prit dans les arts un caractère de naturalisme tout nouveau, inconnu du moins depuis l'anéantissement de l'anticjuité romaine.
La peinture, malgré quelques rares tentatives d'émancipation, comme nous en ti'ouvons des exemples à Subiaco et à Toscauella, était encore généralement délaissée des Romains ; les Byzantins colportaient toujours dans l'Italie entière leurs ligures monotones et semblables à elle-même; mais les architectes et les marbriers sculpteurs éprouvèrent au contraire le contre-coup de cette immense impulsion et bénéficièrent de nombreux encouragements. A Rome et dans les provinces romaines, les papes ou les prélats les appelèrent fréquemment à construire de nouvelles églises, à en restaurer d'autres, à les embellir toutes de somptueux ornements; et, les abbayes, riches de biens considérables, reprenant leurs anciennes constructions ou édifiant à nouveau, purent rivaliser de luxe et d'éclat avec les églises cathédrales.
La chrétienté était alors gouvernée par Innocent III
d'illustre mémoire. On sail de (jiielle main ferme ce pontife, dès son exaltation, dirigea les intérêts de l'Eglise et s'attacha à placer l'inthience religieuse audessus des pouvoirs ])olitiqiies. Membre de la famille des Conti, une des plus considérables de l'Italie centrale, possédant des domaines importants dans la ville d'Anagni et aux environs. Innocent se fait prêter serment d'obéissance par les barons romains, reconquiert les provinces de l'ancien domaine ecclésiastique, et, grâce au zèle des populations qui viennent seconder ses efforts, chasse les grands vassaux allemands.
Dans de telles circonstances, il n'est pas étonnant de voiries travaux concernant les édifices religieux reprendre avec vigueur. Pendant les dix-huit années de son règne, ce grand combattant pour les idées de paix uni verselle, ce vainqueur desVaudois et des Albigeois, témoin et instigateur de deux croisades, ce pape d'une activité dévorante, d'une immense érudition, violent, emporté, inflexible quelquefois, ne cesse d'encourager les arts et tout ce qui peut donner essor à la pensée humaine. A Rome, il restaure les basiliques et enrichit les moindres églises d'ornements sacrés, de vases, de chasubles ; il répare l'abside de Saint-Pierre et en relève l'atrium ; reprend au Vatican les travaux de CélestinlII, agrandit le palais, et le fortifie de murailles et de tours, trouvant cette résidence plus sûre que le Latran, trop souvent inquiété par les tumultes populaires. Un des plus beaux titres d'Innocent à la reconnaissance des
Romains fut la création, dans la cité Léonine, de riiospice du Saint-Esprit, ouvert aux infirmes et aux enfants trouvés. Ses séjours favoris étaient : Anagni sa ville natale, Segni où se trouvaient les l)iens de sa famille et Ferentino où l'attirait son amitié pour l'évêque. 11 mourut à Pérouse le 16 juillet 121G; une urne très simple, placée dans la cathédrale, renferme les cendres de ce grand pape.
11 eut pour successeur Cencio Savelli, romain de naissance, qui prit le nom d'Honorius III et continua l'œuvre commencée. Pendant dix ans, le célèbre fondateur des ordres mineurs et prêcheurs chercha par tous les moyens possibles à assurer la prépondérance ecclésiastique au milieu de l'agitation générale. C'est lui qui donna à saint Dominique le monastère de Sainte-Sabine sur l'Aventin. L'esprit remuant des Romains, cédant à des excitations républicaines ou à des haines particulières, força néanmoins Honorius à chercher, comme ses prédécesseurs, un refuge en dehors de Rome ; Pérouze et Tibur furent ses retraites habituelles.
Le collège des cardinaux élut alors Grégoire IX Ugolini, parent d'Innocent III, également originaire d'Anagni. Forcé comme ses prédécesseurs d'abandonner plusieurs fois Rome devant la turbulence de ses sujets, c'est à son pays natal et à la ville de Rieti que Grégoire demande asile.
A sa mort, un certain nombre de cardinaux choisirent
ÉPOQUE UOMAi:\K (XIII' SIÈCLE) l'JD
encore Anagni pour se mettre à l'abri des violences de l'empereur Frédéric, et intronisèrent l'un d'eux, Fieschi, sous le nom d'Innocent IV. Presque toujours absent d'Italie, ce pontife ne put exercer aucune influence sur le développement des arts; il n'en est pas moins inhumé dans un magnifujue mausolée où l'on voit sa statue couchée dominer une pyramide formée de plusieurs étages de socles incrustés de mosaïques; mais ce sarcophage a été élevé en 1308, longtemps après la mort d'Innocent dans la basilique de Saint-Janvier, à Naples, par le cardinal Humbert de Montorio. Étrange contraste entre deux hommes qui, pour gouverner la chrétienté, s'étaient placés sous le patronage du même saint: Innocent III, grande figure dans l'histoire, trouve à peine une humble dalle pour recouvrir ses restes, tandis qu'Innocent IV, personnage obscur, toujours dominé parles événements, repose dans un splendide tombeau. Un neveu d'Innocent III, également originaire d'Anagni, lui succéda. Chassé de Rome par le sénateur Brancaleone, Alexandre IV s'attacha à réparer les églises du domaine ecclésiastique, à les embellir et mourut à Viterbe en 1260. Alors, pendant près de vingt années, cette ville devint la demeure favorite des papes: Jean XXI y meurt en 1277 dans un bâtiment neuf qu'il avait fait construire pour remplacer le vieux palais écroulé; Nicolas III, Martin IV et Honorius IV y séjournent, et, c'est de là que les cardinaux assemblés gouvernent l'Église pendant plusieurs interrègnes.
Avec Gérome (rAscoli, pape sous le nom de Nicolas IV, en 1288, les Golonna entrent en scène grâce à l'affection toute particuilère que leur témoigne le pontife. Mais la guerre intestine ne fait que changer de champions et son but reste toujours le même.
Enlîn, Boniface VIII, Benoît Gaëtani, voit s'achever le \nf siècle. Né à Anagni où la famille Gaëtani possédait un palais, Benoît, après son élection, vient s'installer à Rome, habite le Latran; mais, c'est à Anagni que se joue le drame final de son règne; c'est là que Nogaret et Golonna s'emparent de sa personne et lui infligent un traitement tellement barbare, que, malgré sa délivrance, Boniface meurt de douleur, trois jours après son retour triomphal à Rome, le li octobre 1303.
Ge court exposé historique fera facilement comprendre combien le séjour prolongé et sans cesse répété des papes dans les petites villes des provinces, en accrut l'importance et la prospérité. Modestes localités au début, restes d'antiques cités étrusques ou volsques devenues municipes romains, elles se sont peuplées, agrandies, et ont bénéficié pour une grande part de l'activité artistique qu'engendrait naturellement la présence de la cour pontificale. Aussi, allons-nous retrouver dans la plupart d'entre elles, Tivoli, Fundi, Farfa, Gorneto, Ferentino, Alba-Fucense, Terano, Segni, Falleri, Subiaco, Altari, Anagni, Givita-Gastellana, Foligno, Orvieto, Pérouse, Viterbe, des monuments inté-
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ressants, façades d'églises, amhons élégants, sièges épiscopaux, tabernacles, cihoria, tombeaux, véritables chefs-d'œuvre où la sculpture et la mosaïque complètent et décorent si heureusement l'architecture; monuments marqués d'un caractère artisti(pie vraiment romain, élevés par les architectes et les marbriers romains du xui' siècle.
Nous suivrons autant que possible dans nos descriptions, comme nous l'avons fait précédemment, un ordre à peu près chronologique en nous reportant aux dates historiques, ou à celles que nous fourniront les inscriptions.
Nous voici ramenés, tout d'abord, à Gorneto. La façade de l'église de Sainte-Marie in Gastello, église dont nous avons déjà décrit le ciborium, est divisée en trois parties correspondantes aux trois nefs de l'intérieur. Les pilastres en légère saillie qui limitent les deux parties latérales sembleraient indiquer, de la part du constructeur, l'intention de les élever en forme de campaniles et de les diviser en plusieurs étages, ce que confirme une série de modillons et de petites arcatures passant au-dessus de ces pilastres. Du reste, la façade a été plusieurs fois remaniée; les parties inférieures seules sont appareillées avec soin et comportent une régularité dans le choix des matériaux que nous ne retrouvons pas dans les parties supérieures. Cette reprise, faite, semble-t-il, en même temps que les portes
et la fenêtre centrale, daterait d'une époque bien postérieure à la reconstruction exécutée par le prieur Guido, en 1121; nous pouvons la fixer aux premières années du xni' siècle. Elle dénote, entons cas, un art déjà fort avancé, en pleine possession de ses moyens, bien supérieur à l'architecture intérieure, inhabile, barbare même, d'un caractère germanique lombard assez prononcé, remontant, comme nous l'avons vu, au x' siècle ou au commencement du \i% et au mérite de laquelle n'ont rien ajouté les voûtes en ogives adaptées au commencement du xnr siècle, suivant le système imaginé ou importé ])ar les moines cisterciens venus de Bourgogne en Italie.
Trois portes donnent accès dans l'église ; la porte principale, percée dans l'axe de la grande nef, est surmontée d'une fenêtre géminée, et deux portes latérales avec deux fenêtres de moindre importance s'ouvrent aux extrémités des bas-côtés. Les encadrements de marbre blanc de ces baies affectent des dispositions similaires, indiquant une unité parfaite de style. La grande porte est accompagnée d'un chambranle plat, accoté d'une colonne engagée et d'un large champ lisse incrusté de mosaïque de marbre formant des disques et des étoiles; sur l'archivolte, se trouve gravée une inscription dont les lettres ont été inégalement écartées, afin de ne pas interrompre la régularité de la décoration. Bien qu'un peu effacée, cette inscription permet encore de lire distinctement le nom de l'architecte : il se nommait
Porte principale de l'église de Sainte Marie in Castello à Corueto. — xiii' siècle.
KPOQUR romaine (Xlir SIÈCLE)
Petrus, encore im Petrus, mais celui-ci se distingue de ses homonymes en ce qu'il est fils de Ranuccius :
RANVCCI PETRVS L . . . . DVM . N . . . . OCMATE .
MERVS . ISTVD . OPVS . MIRE . STRVXIT . QVOD.