CONCLUSION. — BARBARIE OU CIVILISATION
A peine au sortir du berceau , dès que nos petites mains peuvent entourer le cou de notre mère, et se lever vers le ciel ; lorsque nous commençons à gazouiller ces mots incohérents qui font pleurer de joie celle à qui nous devons le jour : on nous apprend notre première prière....
Pour remercier le Dieu de bonté qui nous a créé.
Nous répétons , syllabe par syllabe , les saintes prières du lever et du coucher de la nature qui doivent, selon la parole sacrée, faire descendre les célestes bénédictions sur les familles.
Nous grandissons ; tout le monde féminin qui nous entoure, de lagrand'mère vénérable à la bonne frivole, cherche à frapper notre jeune imagination,
en nous traçant des tableaux religieux et mystiques, où le sacré et le profane sont souvent confondus.
Nous sommes, à la fois charmés et effrayés , notre âme est plongée dans des extases et dans des terreurs sans nombre, et nous né savons si nous devons le plus craindre Dieu, ou l'adorer.
Nous atteignons ainsi l'âge où, les premières et laborieuses études, viennent absorber toute notre intelligence.
Les exigences paternelles ont eu raison des discours et des soupirs de nos mères chéries ; les moments difficiles sont venus.
Nous désirons monter au faîte des collines élevées, d'où les hommes nous paraissent aussi petits que nous, gambader sur les vertes pelouses, Nemrods de six ans, pourchassant le papillon aux mille couleurs, grimper dans les arbres séculaires ou fruitiers, pour y dénicher pinsons et chardonnerets.
Nous voulons vivre et courir à notre fantaisie ! mais, hélas ! le professeur nous réclame ; l'homme à la cravate blanche s'avance, il nous faut faire le triste apprentissage des humaines désillusions, pour apprendre à déchiffrer les signes énigmatiques qui composent notre alphabet. *
Le temps a passé ; nous savons à peu près lire et
écrire ; vite, il faut étudier l'histoire ancienne, faire entrer de force dans notre mémoire des noms bizarres, qui n'ont jamais frappé notre oreille, et ne disent rien à notre imagination.
Nous ignorons l'histoire de notre pays, mais nous pouvons répéter par cœur, comme un perroquet bien élevé, les noms et les exploits de tous les héros Spartiates et laconiens.
Nous ne savons parler ni écrire la langue française;
Nous sommes moins forts en mathématiques qu'un chien savant ;
Mais, nous étudions le latin et le grec !
Professeurs et leçons passent et repassent, sous nos yeux, comme défilent les sujets d'une lanterne magique.
Notre tête est en feu ; nous sommes ahuris ; tous les casiers de notre cerveau sont archi-occupés :
Pourtant, il faut faire sa première communion. . . .
On accorde deux heures, par semaine, au prêtre qui doit nous instruire des choses sacrées.
Après notre première communion, tout est à peu près fini ; nous passons avec les grands ; les esprits forts y font du scepticisme, la majorité écoute sans comprendre.
Nous grandissons toujours; l'étude des sciences positives vient jeter le trouble dans nos croyances enfantines.
Enfin, nous avons fait notre réthorique ; Tannée suivante, nous devons passer notre examen du baccalauréat ès-lettres; nous sommes en philosophie....
Nous étudions l'explication du monde et de Dieu pour arriver à l'explication de l'homme.
Nous voyons défiler l'un après l'autre, tous les philosophes, de Thaïes, Pithagore, Socrate, jusques à Bacon et Descartes, en passant par Anaximandre^ Platon et Aristote.
Chaque nouvelle leçon, nous apporte un système différent.
Vainement, nous voyons tous les philosophes prendre Dieu comme le point de départ et le but de l'humanité ; notre jeune esprit chercheur en arrive à ne plus avoir une foi bien robuste dans les idées théologiques et métaphysiques , que nous avions dû accepter, sans contrôle, dans notre enfance...
A vingt-cinq ans, les jeunes et gais étudiants sont devenus des hommes ; les hasards de la vie nous entraînent de tous cotés, chacun suivant une voie, souvent bien différente de celle que, jeune
homme, nous rêvions, en bâtissant de féeriques châteaux en Espagne.
Nous sommes en pleine réalité!
Il faut lutter pour se faire de la place au soleil .
Les difficultés à vaincre, les plaisirs qui nous sollicitent de toutes parts, les ennuis, les affaires nous prennent tout notre temps.
Nous vivons dans le siècle de la vapeur et de l'électricité...
Arriver vite, et vivre plus vite encore...
Telle est la devise de notre époque !
C'est un immense steeple-chase vers un but fantastique qui s'éloigne, à chaque pas que nous faisons pour nous rapprocher de lui.
Le corps se fatigue vite à ces luttes continuelles ; les journées fiévreuses et les nuits d'insomnie ont laissé sur nous des traces ineffaçables de leur passage...
Heureux sont ceux dont la lame ne s'est pas usée avant le fourreau !
Nous vieillissons : nous avons déjà ressenti une petite atteinte de goutte, ou quelques douleurs rhumatismales ; notre glace nous a montré une ride naissante ou des cheveux grisonnais, sur les tem-
TJcS. . • f (
334 LES MARCHARDS DE MIRACHES.
Cen est fait 1 nous avons franchi la plus grande partie de la route; accompli les trois quarts de notre voyage terrestre. . .
Nous avons forcé notre marche pour en arriver là!
A présent, nous allons courir, malgré nous, vers le grand but... l'infini de toutes choses... la fin des fins!
Le trouble et la peur se glissent en notre âme
Un immense point interrogatif se dresse devant nos yeux, et, nous voyons partout les trois mots : Où vas-tu ? apparaître comme le mane thecel phares du festin de Balthazar. ..
Et, nous cherchons vainement un nouveau Daniel pour nous donner l'interprétation de cette éternelle énigme !
C'est alors que, navigateur sans boussole , nous acceptons pour pilote le premier faux-prophète ou le dernier charlatan venu...
Notre haute intelligence s'est refusée à croire aux mystères de la religion de nos pères ; nous discutons la divinité de Jésus et les miracles de Moïse; mais , nous sommes prêts à donner, tête baissée, dans les jongleries des spirites, des médiums et des illuminés!!!
Il faut un phare pour guider les peuples.
L'incrédulité et la superstition ramènent les hommes aux siècles maudits de l'ignorance et de la barbarie, comme l'amour de Dieu et le travailles guident vers le progrès et la liberté.