U\ PRINCE DE LA SCIENCE
— En ce cas, — sans y aller par quatre chemins, — je veux vous conduire chez l'illustre docteur Gorinain, marchand de santé en chef de l’hôpital de la Miséricorde, décoré des trois cent dix ordres différents institués dans la planète, professeur de pathologie à la Faculté, membre de toutes les sociétés savantes passées, présentes et futures.
— Conduisez-moi, avait répliqué Onésime.
Et ils s’étaient dirigés vers la demeure du docteur Gorinain ; mais le chemin de Corinthe n’était pas plus difficile que celui qui menait à cette demeure trop fameuse.
Dès qu’ils furent à un quart de lieue, ils commencèrent à découvrir une queue énorme de malades serpentant sur deux rangs le long des rues. A gauche les personnes en voiture, à droite les piétons.
Onésime remarqua de plus que les piétons étaient obligés, avant de passer, d’attendre que les gens à voiture eussent été expédiés.
— On ne ferait pas mieux sur terre, pensa-t-il tout bas.
C’était, au reste, un spectacle curieux que cette foule assiégeant une seule et même porte, tandis
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qu’aux fenêtres de toutes les maisons environnantes apparaissait la tête mécontente d’autres docteurs qui dévoraient de l’œil ces pratiques convoitées.
— Tout d’un côté, rien de l’autre, fit Ilelleborus, voilà comment, en général, s’arrangent les répartitions. Où un mouton a sauté les autres sautent. Il ne manque peut-être à tous ces marchands de santé faméliques dont vous apercevez les profils, qu’un premier mouton pour devenir célèbres... Pauvres gens! comme ce supplice de Tantale doit les faire souffrir!
— Cet empressement extraordinaire, repartit Onésime, me paraît surtout prouver une chose, c’est que le docteur Gorinain a sur tous ses collègues une supériorité incontestable.
— C’est un avis comme un autre...
Après une heure et demie d’attente, Onésime parvint à la maison du docteur.
Devant la porte, deux domestiques, secondés * par quatre gardiens de planton, empêchaient la foule de s’introduire de vive force. Les domestiques, pénétrés sans doute de l’importance de leur maître, étaient fort insolents.
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Si bien que l’un d’eux, toisant Du Tilleul et son .guide :
— Vous avez le numéro 1,223.
— Plaît-il? demanda Onésime.
— Je vous répète que vous avez le numéro 11,223.
— Pour quoi faire?
— ^us m’ennuyez !... S'il fallait donner des explications semblables à chaque malade, nous n’en finirions pas.
— Mais encore faut-il que...
— 1,223 est votre numéro d’ordre; il y a ,222 personnes avant vous... Maintenant, si vous
n’étes pas content, laissez-le, il ne manquera pas i - amateurs pour le prendre.
— Donnez, dit Ilelleborus en tendant la main, ’ourriez-vous nous dire seulement à quelle heure iendra notre tour?
— Je n’en sais rien. Probablement vers minuit t demie.
— Juste ciel! exclama Onésime, douze heures tt demie d’attente!
Mon ami, je crois que vous vous trompez, eprit placidement Ilelleborus; ce n’est pas miuit et demie que vous avez voulu dire...
En même temps, il parut glisser dans les mains du laquais quelque chose qui avait le chatoiement de l’or.
— En effet, monsieur... Je vous prie de m’excuser... Je ne sais où j’avais la tête. C’est le numéro 223 que j’ai à vous donner.
— 123, n’est-ce pas? fit Helleborus en lui glissant une nouvelle pièce de monnaie,
— Oui, monsieur, 123, répondit effrontément le valet.
— Et nous passerons dans une demi-heure environ?
— Environ.
— Alors, mon cher Onésime, nous n’avons que le temps d’aller déjeuner, et bien vite.
— Comment, répéta du Tilleul, il verra 122 malades en une demi-heure? •
— Mon ami, on s’aperçoit que vous ne connaissez rien à la valeur commerciale de ce mot : Pi ince de la science.
LA TABLE ü’HOTE SANITAIRE
Le choix d’un restaurant est toujours une chose nneuse pour l’homme qui respecte son estoac : jugez ce que ce doit être pour l’homme qui aint le sien !
Onésime était cet homme-là, et, de plus, il trouvait dans un pays dont il ignorait absoluent les us et coutumes gastronomiques.
Ce n’étaient pourtant pas les appâts qui maniaient.
Dans le quartier des restaurants, — confinant,
par, précaution peut-être, à celui des marchands de santé, — on ne lisait qu’annonces pompeuses, qu’excitations alléchantes, depuis le restaurant à cinquante francs le plat jusqu’à celui qui, pour sept sous, offrait six plats au choix, un potage, pain à indiscrétion, dessert, café, et solo digestif de clarinette, exécuté au moment du petit-verre, par un virtuose attaché à rétablissement.
Il y avait des maisons qui affichaientleur menu au dehors. Il y en avait qui, pour mieux fasciner la clientèle, exposaient sous des vitrines un facsimilé en réduction d’une table chargée de tous les mets annoncés dans l’affiche, et devant laquelle était assis un bonhomme à ressorts,, se promenant le creux de la main sur l’épigastre avec un air de volupté qui devait entrer jusqu’au fond du cœur des passants affamés.
L’embarras d’Onésime redoublait devant ce déploiement de richesses culinaires.
Heureusement maître Helleborus vint spontanément à son aide.
— Mon cher Du Tilleul, lui dit-il, si vous vous portiez mieux, il y aurait ici matière à un cours complétée gargotes comparées; mais ne sortons pas de notre programme. Vous êtes malade, c’est
la table d’hote sanitaire
ù la Table d'hôte sanitaire que nous allons. Justement le déjeuner y est servi à midi.
Passez donc devant, je vous prie.
La Table d’hôte sanitaire était située au onzième nage, — certaines maisons en avaient jusqu’à vingt lans Fantasia-Capitale. — Onésime arriva tout es- 'Oulflé, et ne put s’empêcher, en tournant le bouon, s. v. p., de s’écrier:
— Sapristi! que c’est donc haut!
— Exercice salutaire et apéritif, répondit un
ærsonnage assis dans la première' pièce, devant
me sorte de comptoir-bureau. Nous comptons lientôt nous élever de deux étages encore, dans intérêt de nos abonnés.
C est cinq francs, messieurs. Voici le menu.
Onésime, après avoir payé deux places, passa i ans la salle à manger en tenant à la main la touille sur laquelle était imprimé un menu vraiment rojal, ainsi que le lecteur en pourra juger ni-même par la transcription littérale que nous rn faisons ici :