UNE CONSOLATION IN EXTREMIS
il tout lieu, j’entendrai maintenant la voix me épétant son anathème à la misère...
Onésime ne trouvait rien à répliquer.
— Pas vrai, monsieur Du Tilleul, lit Helleborus,
, ias vrai que pour le moment vous pensez moins . regretter vos deux mille francs?
— Le fait est qu’en présence d’une telle afüic-
ion...
— A la bonne heure! moi d’abord je n’en reux pas aux marchands de santé de vous avoir
tllégé de cela.
— Merci bien.
— Certainement! D’ailleurs subtiliser à quelqu’un l’argent qu’il a, c’est un délit, mais reprocher à quelqu.un l’argent qu’il n’a pas, c’est un mime.
— Et comment se fait-il que de pareilles monstruosités puissent se produire?...
— A chaque instant, mon excellent monsieur Ou Tilleul, à chaque instant. Dame! que voulez VOUS, on a toujours oublié de créer auprès de 'école médicale de la planète Fantasia un petit murs de sensibilité.
La journée s’achevait décidément sous les plus sombres auspices, et le dernier épisode n’était pas fait pour rasséréner les idées d’Onésime.
Cependant, — comme par un contraste railleur, — au moment môme où ils venaient de quitter la mère si cruellement éprouvée, un joyeux cliquetis de verres et d’assiettes parvint à leurs oreilles, et des bouffées odorantes de parfums culinaires parvinrent à leurs narines.
— Ceux qui s’amusent aujourd’hui sont bien
1 3ureux, murmura le petit-fils tTArgan entre ses
: 3ntS.
— Et savez-vous qui sont ceux-là ? demanda aître Hellébores.
— Quelque noce?
— Vous n’y êtes pas, mon ami. Apprenez d’a- )rd que, dans la planète Fantasia, le mariage est le affaire beaucoup trop sérieuse pour qu’on y èêle les futilités du plaisir. Un jour de noce, ici,
mari et la femme s’enferment seuls et passent ute la journée à faire des chiffres, pour bien ablir qu’ils ne se sont pas réciproquement vo- 'S dans leur apport mutuel.
— Jolie occupation; mais tout cela ne me dit as...
— La provenance de ces bruits festinatoires, . . ah! eh! i’avoue que le rapprochement me :,mble piquant : vous avez entendu ce que les atres disent des marchands de santé; vous lez entendre ce que les marchands de santé >sent d’eux-mêmes.
* .fs
Le banquet dont les gais échos arrivent jusa’à nous est un banquet médical.
— Encore !
— Toujours! C’est le banquet que s’ offrent J annuellement les Névrobiologistes pour célébrer l’anniversaire de la naissance de Divagmann, ie[ fameux fondateur de la doctrine névrobiologique, Justement les fenêtres de la salle du banquet donnent sur la rue, et comme un rez-de-chaussée ] est très-commode pour permettre aux passants;! de recueillir les éloges enthousiastes que ces J messieurs se décernent entre eux, je vous promets qu’ils ont bien eu garde de fermer les. croisées. Profitons-en pour approcher. Le spectacle est intéressant, surtout quand l’heure des. toasts aura sonné.
Eh ! mais, parbleu, nous sommes servis à souhait. Voici un des convives qui se lève. Le feu des discours va éclater. Attention 1 Probablement les habitants -de la planète Fantasia étaient habitués à ce genre de solennités, et s’étaient blasés sur l’éloquence d’après boire | de MM. les névrobiologistes, car personne ne s’arrêtait pour écouter. Seuls quelques gamins se livraient à des commentaires anti-académiques sur les perruques, les nez, les lunettes de la . docte assemblée.
— Un vrai billet de premières loges, dit maître
[elleborus en montrant à Onésime une fenêtre omplétement vide de spectateurs.
Le premier orateur s’était, mouché, avait passé i main sur son front, avait pris son verre de la iain droite et, l’élevant par un geste noblement npétueux : '
— J’ai l’honneur, messieurs, de boire à la anté de Divagmann, le prophète médical, de livagmann, notre maître vénéré, de Divagmann, 3 vaillant fondateur, initiateur, révélateur, propagateur de la Névrobiologie »
Des hourras frénétiques répondirent à cette .imposition. Tous les convives s’étaient levés et hoquaient leurs verres les uns contre les autres.
L’orateur dut attendre que le calme se fût réabli, et il utilisa ce répit en plaçant à plusieurs eprises ses mains sur son cœur, comme pour en omprimer les battements.
Au bout de dix minutes, il put enfin reprendre :
— C’est avec bonheur, messieurs, que je viens le voir l’açcueil que vous faites au nom illustre (ui nous sert de ralliement.
Cet élan unanime de filiale reconnaissance est me preuve de plus de l’énergie avec laquelle ious sommes décidés à marcher dans la voie si
largement frayée par l’admirable Divagmann.
Oui, messieurs, oui, persévérons; car nous sommes grands, nous sommes forts, nous sommes savants, nous sommes inspirés. (Oui! oui ! Bravos prolongés .)
A Divagmann! à son œuvre ! à la Névrobiologie...
— Savez-vous, dit Onésime, que, si ce qu’il dit est vrai...
— Du Tilleul ! Pauvre ami !
— En tout cas, ce n'est pas précisément par la modestie que brille le toast que je viens d’entendre.
— Qu’allez-vous donc penser des autres?... La modestie dans Fantasia-Capitale est redoutée à l’egal de la peste. Est-ce qu’on arrive avec la modestie? Aussi pas de subterfuges inutiles. Sur terre, dans les réunions du genre de celles-ci, M. X. porte un toast aux mérites de M. Y., pour queM. Y. porte un toast aux mérites de M. X.
Ici on a simplifié le mécanisme, ef sans doute parce qu’on n’est jamais mieux servi que par soimême, on se passe à soi-même la rhubarbe et le séné.
A preuve...
Un second orateur avait succédé au premier.
— Messieurs? dit-il, il est d’usage, que nous enions dans ces fraternelles agapes ( Très-bien ! rès-bkn ! L’orateur salue)... dans ces fraternelles .igapes exposer un à un ce que nous avons fait
ourle triomphe de la méthode névrobiologique,
Je puis l’affirmer, messieurs, mon dévouement ’est montré encore cette année au-dessus de ce qu’il avait été durant les années précédentes.
Je suis cà la fois pour mes malades un ami, an sauveur, un père !
Avec une intuition au-dessus de tout éloge, ’ai découvert le secret de plus de quatre-vingts naladies contre lesquellesla science de mes collègues des autres sectes avait échoué, selon son îabitude.
(Rires prolongés. Bravos !)
Mes trophées, messieurs, sont ceux de la névroliologie; je puis donc, sûr de votre sympathie, noire à mon rare talent , A mes cures merveilleuses.
(Acclamations prolongées .)
— C’est de la démence, pensa tout haut Oné-
fime.
— Mais non, c’est tout simplement la fran-
cluse du savoir-faire dont sur terre vous n’avez connu que l’hypocrisie... Pourtant, pour vous » être agréable et vous dérider un peu, je veux bien risquer au milieu de cette fête uneintervention qui ne sera probablement pas du goût de j tout le monde.
— Vous allez entrer ?
— Pas du tout; bien mieux que cela: grâce à j un certain talent de ventriloquie... Au reste, vous i allez voir.
Un troisième orateur venait de se lever.
— Messieurs, commençait-il, je puis le dire avec un juste orgueil, cette année a été pour moi féconde. Pas un malade n’est sorti de mes i mains sans être radicalement guéri.
Soudain il sembla qu’une voix, s’échappant du j dominait les paroles du marchand de santé.
■— Docteur À..., disait la voix, tu mens!
L’orateur regarda de tous côtés, comme pour
s’assurer qu’il n’avait pas été le jouet d’une illu-
sion, puis reprenant courage en n’apercevant rien d’extraordinaire, il poursuivit :
— Oui, mes chers confrères, j’ai vaincu le mal dans toutes...
— Docteur A..., fit derechef la voix, tu ne m’avais pas invité, mais me voilà. Souviens-toi du [ malade que ton ignorance a tué dans la rue Neuve, c’est bien le moins que tu me fasses la politesse de m’offrir à dîner. Veux- tu, docteur \\ 9
Le docteur A... blêmit horriblement.
Les autres convives ne savaient quelle contenance tenir. L’un d’eux pourtant, essayant une diversion, se disposait à parler.
— Docteur B..., reprit une autre voix, ne va pas vanter ton habileté, car je suis là, moi, la jeune fille de la rue des Rosiers, à qui ta sottise a coûté la vie.
Le docteur B... pâlit à son tour.
Et la voix- continuant:
— Docteur C..., qu’as-tu fait du vieillard que tu as traité pour la goutte, tandis qu’il se mourait de la gravelle? Docteur D..., tu te préparais, toi aussi, à prononcer ta petite allocution ; halte-là, mon bon, je suis là pour te donner la réplique... •moi ta victime du carrefour des Incurables.
Docteur E..., docteur F..., docteur G!...
Pour le coup, l’assistance n’y tint plus, et, en proie à une frayeur panique, tous les marchands
de santé se poussant, se culbutant, tremblant, se mirent à fuir comme s’ils avaient été poursuivis i par des ombres vengeresses...
— Eli bien, dit maître Helleborus, en se tournant vers Onésime qui ne pouvait s’empêcher de rire malgré lui ; comment trouvez-vous la comédie?... Je vous avais promis de vous égayer, et j’ai tenu parole...
Ce n’est que justice !
Si on pouvait leur faire croire aux revenants, ces messieurs, n’oseraient plus, je vous l’assure, boire à la santé de personne.