LA SCIERIE HYG10PATH1QUE
L’aurore aux doigts de rose n’avait encore fait qu’entre-bâiller les portes de l’Orient, quand le petit-fils d’Argan fut réveillé en sursaut.
Tout près de lui — on aurait dit dans la chamnre voisine — se faisait entendre un concert de nouvelle espèce.
Aux aigres grincements de plusieurs douzaines de scies se joignaient le bruit de lourds morceaux de bois remués avec fracas et l’écho d’exclamations, de lamentations, d’injonctions qui formaient le plus étrange des amalgames.
— Sapristi! s’écria Onésime en se levant sur son séant.
Puis il se frotta les yeux pour recueillir ses souvenirs troublés par l’accumulation cle tant d’événements imprévus...
— Sapristi! répéta-t-il, où suis-je donc?
En s’adressant cette question, il tâtait autour de
lui, — car le demi-jour n’éclairait qu’imparfaite-
ment la chambre.
Soudain tout fut reconstruit dans sa mémoire. Il venait d’apercevoir les tableaux, la glace, les •meubles aux recommandations si singulières.
— Je me rappelle maintenant... maître Helleborus... la planète Fantasia... le quartier des Malades...
En ce moment le concert discordant prit dans le voisinage un redoublement d’intensité.
— Grand Dieu! pensa-t-il, serais-je tombé dans un hospice d’aliénés?
Onésime avait peu fréquenté les théâtres, cependant il y était allé quelquefois, et comme tout le monde il avait vu une des soixante reprises -des Pilules du diable , — une pièce dont le titre devait avoir pour lui un attrait particulier.
C’était précisément une réminiscence de la fa-
LA SCIERIE IIYGIOPATHIQUE
aieiise féerie qui lui traversait la cervelle. Il songeait à la scène de la maison de repos , et à son dissonant tohu-bohu.
— La fiction deviendrait-elle pour moi une réalité?... c’est abominable... moi qui m’étais promis de faire la grasse matinée... je suis moulu après tant de... Drelin! drelin ! . . . garçon... quelqu’un !... Drelin ! drelin !
Le cordon de sonnette auquel il se cramponnait avait fait sortir de la muraille une nouvelle pancarte, qui portait cet avis :
A cause des autres malades
Vous êtes prié de sonner doucement.
Si l’on ne vous répond pas , attendez et plaignez-vous à l'administration.
— 11 sont charmants avec leur : sonnez douce menti ... Est-ce qu’ils se figurent que les autres malades doivent dormir plus que moi avec la sérénade qu’on leur donne à côté... Drelin!... Attendez pour vous plaindre, et mourez... Drelin ! en attendant... Drelin! drelin! drelin!...
Le cordon était resté dans la main du carillon-
neur, mais ses efforts ne semblaient pas devo.r provoquer d’autre résultat.
A la fin pourtant — il s’était bien écoulé une demi-heure — le domestique de la veille parut à demi vêtu, l’air effaré et se frottant les yeux.
— Est-ce que monsieur a sonné?
— Si j’ai sonné !..
— Dame! monsieur, dans le premier sommeil.
— Le premier sommeil à cinq heures du matin...
— C’est toujours mon premier, puisque je ne me suis pas réveillé depuis hier soir.
— On aurait le temps de mourir...
— Monsieur a raison, ça nous est déjà arrivé.
— Et vous osez l’avouer !
— Dame, monsieur, c’est la faute des malades ; il fallait qu’ils payent le supplément de nuit, et on serait venu tout de suite.
— 11 y a un supplément de nuit?
— C’est bien simple. Donnant, donnant. Vous comprenez, dans notre partie on ne fait pas de la philanthropie, on fait du commerce et on vous vend des soins pqpr votre argent.
LA SCIERIE HYGIOPATIIIQUE
— Si j’ai jamais entendu un langage plus ef- .. onté...
— C’est que, là où vous étiez, on agissait de même, mais sans vous le dire.
— Animal!
— Si c’est pour ça que monsieur m’a dérangé, ce n’était pas la peine. Seulement je ferai observer à monsieur que je n’ai pas chaud dans ce costume léger et que je pourrais bien m’enrhumer.
— Cela m’est bien égal.
— Et à moi aussi. Seulement, si j’éternue, ça sera porté sur la note de monsieur.
— Voici qui est plus fort.
— 11 faudrait. peut-être que je m’enrhume pour rien... ce n’est pas dans mon service... — Monsieur aime-t-il mieux que je m’en aille?
— Pas avant de m’avoir expliqué ce que signifie l’effroyable tapage qui me poursuit depuis la pointe du jour.
-- Quel tapage donc?
— Ne l’entendez-vous pas assez?...
Comme pour souligner l’apostrophe d’Onésime, le vacarme ébranla les airs avec une nouvelle furie.
— Jen’entendsabsolument rien d’extraordinaire.
— Comment!... ces grincements, ces sifflements, ces...
— Oh! j’y sais!... Monsieur veut probablement parler de la Scierie hygiopathique qui est à côté. Encore une chose qui prouve que monsieur n’est pas de ce pays-ci, sans quoi il y serait habitué.
— Jamais je ne m’habituerai à un pareil tintamarre.
— Monsieur n’est pas fait autrement que les autres. Du reste la Scierie hygiopathique est un établissement déclaré d’utilité publique par un rapport de /’ Académie des Infaillibles.
— Mais me direz vous enfin ce que c’est que cette scierie?
— Je ne demande pas mieux, seulement je me refroidis sensiblement... Monsieur est averti.
— Finissons-en !
— La Scierie médicale, monsieur, est une invention récente du docteur Baltimer, un novateur, comme on les appelle ici.
Le docteur Baltimer a découvert que jusqu’à lui la médecine n’avait pas le sens commun . C’est en général par là que débutent tous les novateurs.
LA SCIERIE HYGIOPATHIQUE
Sur quoi, il a entrepris- de lui donner ce sens ui lui manquait et il a démontré dans un gros olume de 991 pages que les exercices violents ?t prolongés étaient le seul et unique remède ontre les affections de tous les organes.
Pour prouver son dire, le docteur Baltimer a mvert à côté un établissement où il expérimente on système et auquel il a donné le nom 'Scierie hygiopathique.
Tous les malades y sont astreints à scier du matin au soir un certain nombre de bûches, suivant leurs forces et l’état plus ou moins avancé lu traitement.
— Et ceux qui ne veulent pas?...
— On les contraint donc!
— Je voudrais bien savoir par quel moyen?...
— A coups de martinet donc !
— Vous vous moquez.
— Pas du tout, monsieur! Le martinet, à ce qu’assure le docteur Baltimer, est môme un complément indispensable pour fouetter le sang et rétablir l’équilibre des humeurs.
Tenez, les entendez-vous?... ce sont des ma-
lades rebelles à la science.
On distinguait en effet des voix qui exhalaient
des plaintes et d’autres qui proféraient des reproches. ,
— 11 faut ça !... si on écoutait les malades, voyezvous, on ne les guérirait jamais...
Moi qui vous parle, j’ai été domestique à la Scierie hygiopathique et je vous garantis que je ne les ménageais pas. Quand on sait que c’est pour leur bien...
Parce que, vous concevez, quand ils ont bien sué, bien scié, ou ils en réchappent, ou ils en meurent. S’ils en réchappent, c’est le traitement: s’ils en meurent, c’est la maladie.
— Je doute qu’il en réchappe beaucoup.
— Par exemple, monsieur, j’en ai vu un, de mes yeux vu!...
— Un sur combien?...
— Le chiffre est en dehors de la question. D’ailleurs le patronage de V Académie des Infaillibles est là pour sauvegarder tout.
— Et quelle est encore cette Académie?
— L’élite de nos savants. Les lumières de la science médicale.
— Us sont fous d’avoir approuvé un systèmeaussi absurde.
— Ils en ont approuvé bien d’autres... Vous
LA SCIERIE HYGIOPATHIQUE
rrez, quand vous lirez les journaux ; vous renntrerez, après chaque remède préconisé, cette rase invariable : Approuvé par X Académie défi faillibles.
— Je ne me trompe pas, dit Onésime en prê- :nt l’oreille... le bruit a cessé.
— C’est l’heure du brossage, monsieur.
— Pour qui ?
— Pour les malades donc. Afin de les remettre, i leur frictionne le corps avec des brosses d’éctro-chimico-chiendent ; toujours de l’invenon du docteur Baltimer... Après cette opération-
ils vont recommencer à scier...
— Alors je ne pourrai pas me rendormir?...
— Aujourd’hui peut-être bien que non ; mais >>us vous y ferez, monsieur, vous vous y ferez...
— Merci bien !...
— Il n’y a pas de quoi... je redescends me ou... me cou... Ma foi! trop tard! Monsieur est ;moin que j’ai éternué... Ah! tchi! Monsieur en st pour ses cent sous.
LE SQUARE INDISCRET
Que faire flans un lit quand on ne dort pas? Onésime dépaysé, inquiet, isolé, attendait que le jour fût complètement venu, en se livrant à des monologues qui trahissaient une série d'impressions peu favorables à la planète Fantasia.
Aussi, pour réagir contre ses préoccupations, comme il voyait que son guide ne revenait pas encore — il s’habilla prestement, descendit l’escalier et gagna la rue en pensant :
— Une promenade matinale est éminemment
LE SQUARE INDISCRET
! nitaire; au dire de tous les médecins que j ai vus; l ‘omenons-nous donc, sans préjudice de l’opinion l'3s médecins que je verrai.
Au bout de la rue, il aperçut un espace de ,ngt mètres carrés environ, qu’on avait recouvert re gazon factice et planté d’une demi-douzaine ’arbres enveloppés dans des gilets de flanelle, il s’enquit auprès d’un passant de ce qu’était espace de vingt mètres carrés
— Monsieur, répondit le passant, c’est ce que mus nommons un square.
— Ah! fort bien, je sais.
— Nous aussi, nous savons, nous ne savons nême que trop.
Dans les premiers temps, quand on a mis au milieu de nos places ces petits joujous, nous mouvions l’idée agréablement frivole, nous ne tardâmes pas à changer d’avis.
Autrefois en effet, nous avions dans Fantasia-Capitale de magnifiques jardins publics, bien ombreux, bien touffus. Mais, tandis qu’on nous donnait d’une main ces hochets champêtres, de l’autre on rognait, on mutilait insensiblement les beaux jardins.
Si bien qu un matin, nous nous aperçûmes que nous avions lâché la proie pour l’ombre.
A 1 heure qu’il est, le sacrifice est consommé. Les squares sont la seule verdure qu’on trouve dans notre grande cité.
Si vous tenez à vous promener un peu, je vous conseille de vous hâter avant qu’il soit plus tard, car le square serait complet, et vous seriez obligé de prendre un numéro d’ordre en attendant qu’une autre personne sorte.
Monsieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer.
— Monsieur...
Onésime se remit en marche en s’ébahissant derechef.
Mais son étonnement eut bientôt un tout autre motif. Il avait oublié la faculté de seconde vue dont l’avait enrichi son ami Helleborus, et il se trouva étrangement surpris en voyant qu’il lisait dans la pensée de tous ceux qu’il rencontrait, aussi clairement que s’il eût déchiffré un livre ouvert.
A plusieurs reprises, le résultat de la lecture
fut môme si saisissant qu’Onésime se passa la
main sur les yeux, comme pour échapper à une pénible vision.
LE SQUARE INDISCRET
— Non! c’est impossible !.. c’est impossible ! murmurait-il....
Cependant il était arrivé au square principal du quartier des Malades.
Divers groupes de promeneurs circulaient ou piutôt exécutaient, à la suite les uns des autres, une promenade en rond qui — par l’étroitesse du cercle, — rappelait les évolutions des chevaux deFranconi.
Onésime prit la file, sur l’ordre que lui intima un gardien.
Devant lui cheminait un vieux monsieur qui s’appuyait sur l’épaule d’un jeune homme. Vu le peu de distance qui les séparait, Onésime ne perdait pas un seul mot de leur conversation.
— Cher enfant, disait le vieux monsieur, que je
te remercie de t’être levé de si bon matin, pour
venir m’aider dans ma promenade habituelle !
— Par exemple, mon bon oncle, ne suis-je pas trop heureux de vous être agréable ?
— Tu es un charmant garçon , je penserai à toi sur mon testament.
— Ah ! mon oncle ! pourquoi parler de choses pareilles?
— 11 le faut bien! je ne m’abuse ni sur mon âge, ni sur ma situation.
î JO
— Mon oncle! mon cher oncle, si je croyais que vous supposiez que c’est l’intérêt qui me guide...
— J’en suis à cent mille lieues! mais tu ne peux pas m’empêcher de te témoigner mon affection par un petit legs.
— Soit, mon oncle, comme je suis bien sûr qu’avec un coffre comme le vôtre vous enterrerez vingt jeunes gens comme moi...
— Tu plaisantes!
Tandis qu’ils s’exprimaient ainsi, Onésime, lisait dans leurs pensées :
— Je sais bien, drôle, ce qui t’a fait déranger de si bon matin. Tu flaires l’odeur de l’héritage, se disait l’oncle. Ce n’est pas mon colîre, c’est mon coffre-fort qui t’occupe.
— * Si tu te figures, se disait le neveu, que sans tes écus, je serais assez bête pour venir te servir de canne.
— Mais rira bien qui rira le dernier.
— J’aurai ma revanche, patience!
— D’abord je ne te laisserai pas un sou.
— Gomme les autres héritiers seront vexés, quand ils verront que j’ai tout accaparé!
— J’espère bien ne pas mourir de sitôt...
LE SQUARE INDISCRET
— Seulement, il n'en finit pas de trépasser...
Onésime, révolté de ces duplicités, détourna son attention de ce duo d'hypocrites.
Derrière lui, un mari s’avançait, donnant le bras à une femme amaigrie par la souffrance.
— Comment te trouves-tu aujourd’hui? demandait le mari.
— Mieux, beaucoup mieux, répondait la femme.
— Je suis venu un peu plus tard que d’habitude parce que je suis obligé d’aller à mon bureau à huit heures... — Oui à cause dun travail supplémentaire.
— Comme je te remercie ! / >
— N’est-ce pas un bonheur pour moi?... Et comment as-tu passé la nuit?
— Très-mal.
— Tu n’as pas dormi?
— A peine.
— Que dit le docteur?
— Ah! le docteur!...
— Eh bien? ne vas-tu pas te désespérer? Jamais je ne t’ai trouvé meilleure mine.
— Je souffre pourtant bien.
— Quel genre de souffrance?...
— Un genre qui... que...
— Il ne faut pas trop te fatiguer alors. Je vais te reconduire. D’autant plus que l’heure s’avance et que ce maudit bureau.... Je ne sais ce que je donnerais pour pouvoir passer mes journées entières auprès de toi.
— Pauvre ami !...
Et tandis que le duo se poursuivait tout haut sur la note sentimentale, Onésime déchiffrait tout bas :
— O mon bureau, que je te bénis! pensait le mari.
— Oh ! non, je ne la lui dirai pas, la cause de mon mal, pensait la femme.
— Sans ce prétexte bureaucratique, je me vois d’ici obligé de tenir toute la journée compagnie à une femme qui souffre, qui est jaunie, vieillie...
— Un mois et demi sans recevoir de ses lettres !...
— Heureusement on a su se créer des compensations. Elle est charmante, cette petite Eudoxie.
— Albert ! Albert ! moi qui t’aimais tant !
— Diable ! dépêchons-nous, je manquerais le rendez-vous qu’elle m’a donné pour aller déjeuner à la campagne, — et elle déleste attendre.
LE SQUARE INDISCRET
— Si Albert ne revient pas, je sens que j’en mourrai.
— Quelle différence, tout de même, entre une
maîtresse et une femme !
— Quand je songe à lui, et qu’ensuite je regarde mon mari ! . . .
— Elle est acariâtre, ma femme, depuis sa maladie.
— Il vieillit horriblement, mon mari.
— Tandis qu’elle...
— Tandis que lui...
— Hâtons-nous d’aller ia rejoindre.
— S’il m’a trahie, je ne lui survivrai pas...
Les deux époux cependant s’étaient arrêtés, et, en échangeant de mutuelles embrassades, se répétaient :
— Adieu, chère enfant, à ce soir.
— Adieu, mon ami.
— Soigne-toi bien.
— Ménage-toi, ne travaille pas trop.
— Pense à moi.
— Toi aussi...
Ils tirèrent chacun de leur côté, en se murmurant comme conclusion secrète :
— Si pourtant je devenais veuf...
— Si pourtant j’avais été veuve...
Avant que ce couple élégiaque eût eu le temps cle compléter sa double hypothèse, Onésime, cédant à un mouvement de brusque indignation, avait quitté le s quare.
En tournant le coin de la rue, il aperçut à la fenêtre de sa chambre la figure sarcastique de maître Helleborus.
UNE EXCEPTION
Maître Helleborus souriait en observant de loin la démarche de son protégé, et l’interpellant sur le ton ironique, dès qu’il fut en bas de son escalier :
— Eh bien! nous avons donc déjà pris la clé des champs?... Gomment va la santé, ce matin?... Moi, je me porte pas mal, merci... Les huit millions de kilomètres que j’ai faits cette nuit m’ont même ouvert l’appétit de la façon la plus heureuse...
Ah çà, est-ce que par hasard nous serions déjà allé consulter un docteur?... Nous en sommes bien capable! Non?... Tant mieux! Nous avons alors fait notre petite promenade matinale?...
Racontez-moi ce que vous avez vu de beau?... Diantre! quelle mine! Nous sommes donc mécontent?...
— On le serait à moins, et je vous conseille de plaisanter, s’écria Onésime. Je veux quitter au plus vite cette horrible planète et fuir ses infâmes habitants.
— Tudieu ! comme vous habillez les gens !
— Je vous répète que je veux m’en aller.
— Vous me permettrez bien d’avoir mon humble volonté aussi?
— Mais c’est une abomination!... Je les entends encore s’accablant de mots tendres, de caresses, d’assurances de dévouement, pendant que, moi, je savais quelles ambitions, quelles hypocrisies, quels...
—- Voilà ! fit Helleborus gouaillant. On ne devrait jamais rien confier aux enfants. Parce que j’ai eu le malheur de soulever pour monsieur un petit coin du rideau, il s’emporte, il montre le poing à ses semblables...
UNE EXCEPTION
— A mes semblables !... Apprenez qa’il n’y a rien de commun entre les coquins de la planète Fantasia et moi.
— J’admire cette fierté au point de vue de l’art; mais au point de vue de la raison, je demande la parole pour une rectification.
Ah! vraiment, mon bon petit monsieur Onésime, il n’y a rien de commun entre vous et le monde nouveau que vous voyez ici ! Pas possible!...
— Non, certes, non !
— Donnez-vous donc la peine de vous convaincre.
Et Ilelleborus, du bout de l’index, décrivit dans l’air un signe cabalistique.
Aussitôt il sembla à Onésime qu’il revoyait son domicile de la rue de l’Odéon, et dans ce domicile...
— Assez! assez! exclama-t-il suffoquant. Il n’y a que deux jours que je suis disparu, et déjà amis, parents, serviteurs, c’est à qui, là-bas, me pillera, me vilipendera, me ridiculisera...
Ce scélérat de domestique, qui me jurait qu’il m’était si attaché, ne me laissera pas une
bouteille de vin, si je tarde à retourner sur terre.
Ce cousin en qui j’avais une confiance aveugie...
— Aveugle est le mot. Ne calomniez donc pas si cruellement la planète Fantasia. Ses défauts vous sautent aux yeux, ceux du globe sublunaire vous échappaient.
Simple question de lunettes.
Aussi bien, si générale que soit une règle, elle a toujours des exceptions. L’exception existe ici comme ailleurs, et s’il ne faut que cela pour vous réconcilier avec votre nouveau séjour, soyez satisfait.
Maître Helleborus, en achevant, s’était rapproché de la fenêtreœt montrait à Onésime le dernier étage de la maison située en face de la leur.
Dans une mansarde sombre, étouffée, lugubre, une femme assise se penchait sur un enfant qu’elle tenait dans ses bras.
La malheureuse ne disait rien, ne poussait pas un sanglot; mais ses traits hagards, ses yeux avidement immobiles parlaient éloquemment pour elle.
— Lisez à votre aise dans son cœur, mons Onésime, reprit Helleborus. Elle est pauvre, et
UNE EXCEPTION
vous n’y trouverez pas un souci pour la misère qui la guette; ses forces sont épuisées, et vous ne découvrirez pas en elle une pensée pour ses propres fatigues; sa douleur est immense, et vous ne l’entendrez pas exhaler une plainte.
— En effet, balbutia Onésime...
— N’est-ce pas que j’ai raison? N’est-ce pas que, celle-là, vous ne pourrez pas la surprendre en flagrant délit de duplicité?
— J’en conviens.
— A la bonne heure ; et quand vous serez révolté par les iniquités de la planète Fantasia, soyez-lui indulgente en souvenir de cette mère veillant au chevet de son enfant!
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