‹ Les Marges, 1903-1908Chapitre 22 sur 28 · U LES MARGES · texte numérisé non relu

U LES MARGES

Georgette.

— Je ne sais pas comment te dire ça, ça m'ennuie, tu sais je... tu sais, il faudrait que tu... dis. tu me donneras un petit quéque chose ? Je ne suis pas bien riche, tu sais... Tu sais ce que c'est les petites femmes, elles ont toujours envie de toutes sortes de choses...

Dis donc, déshabillons-nous... Et puis, ça abîmerait ma robe de me mettre au lit avec !...

Ah ! je vais prendre un peu d'éther... Passe-moi le flacon, c'est dans le tiroir... {de Véther sur un tampon d'ouate qu'elle approche de sa bouche). Non : j'aime pus ça !...

J'en prends depuis que j'ai des chagrins d'amour... Je l'aimais, oh oui !... Mais je lui faisais des misères... Quoi ? Tout ; tout ce qu'on peut faire... Par exemple ? J'ai couché avec son frère... Oh ! et puis bien d'autres choses !... Je ne sais pas pourquoi je faisais ça... Oui. je l'aimais ! je l'adore... Seulement je suis comme ça... Eh ben oui, j'suis gosse, et puis j'suis folle !...

Enfin, maintenant, il ne veut plus me voir, crois-tu ! Mais, à la Taverne de Paris où il va tous les jours, j'y vais... tiens, ce soir, il était en face de nous... et, avant que tu me parles, il y a déjà quelqu'un cjui m'avait parlé... En voyant cela, il avait tout à fait changé de couleur... Et il dit qu'il ne m'aime plus... Alors qu'est-ce que ça peut lui faire ? ... C'est Comme il dit qu'il ne peut même pkis passer dans ma rue... j'y comprends rien... Explicfue-moi ça toi... Tu crois qu'il ne m'aime plus ?... Si ? Tu crois qu'il m'aime encore ?... Alors, pourquoi qu'il ne veut plus me parler ?... Et s'il ne veut plus me voir, pourquoi qu'il continue à venir à ce café-là ?... Il n'aurait qu'à changer de café.

Je ne sais pas comment faire pour qu'il revienne... C'est pour ça : je fais des types devant lui pour l'exciter... Mais aussi, si ça le dégoûtait tout à fait ?...

Oh ! beau ! beau !.... Une beauté !...

Il a de quoi pour lui, mais il ne pouvait pas m'en donner, et il aurait voulu que je ne fasse pas la noce, il aurait vouhi que je travaille... Ah non ! travailler ! se lever de bonne heure! Et puis, je ne sais pas faire un chapeau !.. Je voudrais dessiner pour les journe.aux de mode, seulement faut quelqu'un qui vous lance... Ça m'ennuie aussi d'être livrée à moi-même...

Ah ! pour oublier, il faudrait que je prenne un autre amant, un beau garçon, et puis distingué, et puis pas mec... tiens : un Hongrois !... Pourquoi ? Je ne sais pas : je dis ça comme autre chose... C'est qu'on souffre quand on est détraquée d'amour !

Oh !... Oh !.. je voudrais être à demain soir !....

Trois mois après.

— Et ton ami ? '

— Il est mort.

— Mort !

— Oui. Oui. Il y a déjà longtemps : il y a six semaines... Oui, ça m'a fait beaucoup de peine... Mais je n'y pense plus.. Qu'est-ce que tu veux : il est mort. J'aime mieux qu'il soit mort que d'être à une autre femme : je suis plus tranquille. J'ai été sur sa tombe, dis donc, j'y ai porté des fleurs, mais j'aime mieux ne pas y penser, ça m'a trop bouleversée : ça m'ennuie...

Et puis, maintenant, j'ai un petit ami... je suis bien maintenant, tu sais ; il me paie ma chambre, il me paie tout. Il est bien gentil avec moi. Il est à la Bourse, il est remisier : il fait des grosses affaires ; demain il va gagner 150 francs, eh bien ! il me les apportera... Il va m'envoyer à la mer, dis donc... Il voulait la Bretagne, mais on dit que c'est triste... J'irai en Normandie : c'est sur la mer, aussi, pas ? la Normandie ?...

A travers les Livres

(Compte-rendu rétrospectif)

Le libraire Garnier publie une édition nouvelle ( 1 ) du vieux Moyen de Parvenir. Vous connaissez le Moyen de Parvenir. C'est un gros recueil d'anecdotes et de bons mots, obscènes presque tous, et dont la lecture suivie serait impossible, à cause de la monotonie du sujet. Mais en lire, de temps en* temps, deux ou trois pages, divertit. Le style de Verville est très bon, vif, imagé, plein de verve. Chaque morceau est presque toujours parfaitement coulé. Certains endroits du

Moyen font penser, par le tour et l'allure, que Diderot, quand il a écrit le Neveu de Rameau, l'avait lu. Mais les moins bons ne font prévoir que Tabarin. Les moins bons sont les plus communs. Et l'esprit du livre tient trop souvent de l'esprit de la foire. On s'étonne que Paul Lacroix ait pu l'attribuer à Rabelais.

L'ouvrage est précieux parce qu'il abonde en locutions populaires du xvi*" siècle. Et pour ce que j'y trouve véritablement plaisant, c'est d'abord de lui avoir donné un titre qui n'offre pas la moindre correspondance avec le sujet, puis d'y avoir nommé, d'une façon ironiquement pédante, chaque chapitre : poinct, paraphrase, axiome ou corollaire..., ensuite d'y avoir montré une quantité invraisemblable de moines paillards et de curés amoureux, enfin d'avoir placé toutes ces histoires crues et ces propos salés dans les bouches sévères de Caton, de Sénèque et d'Aristote.

Voici Nos gens de lettres de M. Alcide Dusolier (1).

M. Alcide Dusolier a fort bien fait de réunir en volume ses études littéraires. 11 a du goût, de la sincérité et du feu. J'aime assez la lettre à Sainte-Beuve qu'il a mise à la tête de son livre. Sainte-Beuve a écrit quelque part qu'un critique avait trois jugements : un jugement secret qui est celui de la prédilection ou de l'antipathie, un second qui est celui de l'équité et de l'intelligence, enfin un troisième qui est le jugement de position ou d'indulgence. Combien de critiques, aujourd'hui, qui ne connaissent que le jugement de position ou d'indulgence ! Ah ! ces critiques qui, suivant le mot de M. Dusolier, ont toujours l'air de souhaiter leur fête aux gens, — aux gens bien placés !... Mais n'insistons pas davantage sur MM. Ratisbonne ou Louis Enault. Il est probable que, dans une seule génération, on ne se souviendra même pas de leurs noms.

Il faut savoir gré toutefois à M. Dusoher de son désir généreux de remettre chacun à sa place. Et l'on ne peut que le féliciter d'exécutions courageuses comme celle, par exemple, de M, About ou celle de M. Legouvé :

" En vain, H. Taine inaugure une critique neuve (et d'une nouveauté saisissante) et s'élève par son style coloré, plein^

(J) Libraire Achille Faure, 18Go,

riche en analogies, au premier rang de nos gens de lettres : M. Edmond About l'efface comme en se jouant ! C'est M. Edmond About qui passe pour l'" Aigle de l'Ecole Normale «... La Bourgeoisie vante ses romans, le haut commerce en fait ses délices... M. Edmond About n'est cependant qu'un écrivain pour chemin de fer. »

M. About est de cette espèce de Normaliens, dont on a dit qu'elle était la plus dangereuse : de l'espèce qui fait semblant de comprendre.

Je goûte encore l'article de M.Dusolier sur Champfleury; il est juste ; M. Champfleury est un écrivain fort sympathique.

Mais voilà que j'arrive au point où il faut bien se séparer de M. Dusolier. Quand je voudrais partager son admiration pour M. Valéry Vernier, le pourrais-je? Non, monsieur Dusolier, certes non, M. Valéry Vernier n'est pas un génie méconnu. Aline, journal d'un jeune homme, <■ ce roman qui ne compte pas moins de quatre mille cinq cents vers », comme vous l'écrivez avec considération, n'est bien qu'un ouvrage insipide.

Et je ne puis, non plus, souscrire à l'opinion de M. Dusolier sur M. Charles Baudelaire qu'il appelle un < Boileau hystérique », ni sur M. Gustave Flaubert dont il combat avec vivacité la longue patience. Je sais bien que M. Dusolier force ici son sentiment, parce qu'il estime que l'influence de ce deux auteurs est pernicieuse. « Pensez donc, dit-il, combien sont nombreux, à cette heure, les jeunes talents que MM. Gustave Flaubert, Leconte de Lisle et Ch. Baudelaire ont stérilisés ou dont ils ont tout au moins retardé l'originahté ! »

Cela est possible. Il n'en faut pas moins proscrire toujours les associations de mots qui, afin de résumer des associations d'idées, traduisent inexactement celles-ci. Or, « Boileau hystérique » pour M. Charles Baudelaire, c'est une de ces mauvaises formules. Ce qui caractérise essentiellement Boileau, en effet, c'est que ce n'était absolument pas un poète : c'était un critique et un homme de beaucoup d'esprit. Ce qui caractérise essentiellement M. Charles Baudelaire, au contraire, c'est que c'est un poète. Je sais bien que son vers est un vers de prosateur ; qu'il n'a pas le vers spontané d'un Laniartine, par exemple, ou d'un Ronsard, dont toute parole est naturellement vers, et c'est là sans doute ce qui a poussé M. Dusolier vers une formule fausse. Mais le vers prosaïque de Boileau était, en outre, mal rimé, chevillé et bourré d'impropriétés.

lii-i LES MARGES

Le vers de Baudelaire, au contraire, est bien écrit. Et qu'il soit laborieux, il n'en atteint pas moins pourtant la Beauté. Pour le cas de M. Gustave Flaubert, je comprends bien la pensée de M. Dusolier. M. Dusolier aime l'abondance et la facilité : il admire d'abord la race d'où est sorti un Saint- Simon, un Voltaire, un Victor Hugo ; un écrivain abondant est plus plaisant à son imagination qu'un auteur court : il lui semble mieux marqué du signe du génie. Pour moi. j'aime assez les œuvres ramassées. J'avoue que la richesse d'idées ne me paraît pas être toujours prouvée par l'abondance des pages. Je trouve mon compte à ce qu'il y ait beaucoup de substance sous peu de volume. Et je sais assez de gré à un écrivain qui se réduit. Est-ce que M. Dusolier ne frémit pas devant les montagnes de livres de certains auteurs ? Est-ce qu'il n'éprouve pas le sentiment profond d'une accablante inutilité? Dans toute rœu\Te de l'abbé Prévost, par exemple, a-t-il lu autre chose que Manon Lescaut ? Non, sans doute. Alors à quoi donc a-t-il servi que l'abbé Prévost ait écrit tout le reste. 11 aurait pu s'épargner bien de la peine. Mais je sais qu'à cela M. Dusolier peut répondre : si l'abbé Prévost n'avait pas écrit le reste, il n'eut peut-être pas écrit Manon Lescaut. Et cela est possible, et cela est irréfutable. Mais si M. Gustave Flaubert, lui. peut écrire sa Manon Lescaut, sans avoir à écrire le reste, il me paraît que c'est beaucoup mieux pour tout le monde.

Révélations sur les deux Crébillon, tel est le titre d'un extrait de la France littéraire (1), publié par M. C.-N. Amanton. On y prouve que les Crébilion n'étaient point du tout de famille noble, ainsi que le prétendait Crébilion le père, et comme l'avait écrit son apologiste l'abbé de la Porte, puis les critiques qui ont suivi. On y prouve que Crébilion le fils était né quatorze jours seulement après le mariage de son père. On y prouve encore que la femme de Crébilion le fils s'appelait Staiïord, et non pas Stratford, ni Halfort, — et bien d'autres choses d'égale importance. Nous avons beaucoup de reconnaissance à M. C.-N. Amanton de montrer un si beau génie de paperassier, et d'être aussi grand amant de l'exactitude. Cependant nous eussions préféré, nous l'avouons, le voir tomber dans cette erreur de croire que la femme de Crébilion

(1) De la M" livraison. Août 1835.

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