‹ Les mariniersChapitre 20 sur 46 · Revue du clergé français, 15 juillet 1914, p · texte numérisé non relu

Revue du clergé français, 15 juillet 1914, p

— XLvin —

égoïsme tempéré par le sentiment de la famille. Les distances que lesmariniers mettent etmaintiennent entre eux et le débardeur, leur défiance et leur mépris du trimardeur, même du paysan, du terrien, lui font railler l'idée théorique de «l'unité ouvrière » (i). « La classe ouvrière ne forme pas « un tout homogène. . . Certaines idées égalitaires.. . « ne sont pas, du moins quand il s'agit de leurs « rapports mutuels, l'expression vraie de leurs «sentiments intimes... » (2).

J'avais déjà noté, dans la Vie ouvrière — à côté d'une profonde passion pour l'égalité, inspirée par des idées théoriques reçues du milieu extérieur et exprimant, au fond, leur désir de s'éleverau-dessus d'eux-mêmes et de monter aux étages supérieurs de la société — une rivalité de préséance entre ouvriers et employés de bureaux d'usines (3), l'infériorité reconnue du métier de teinturier par rapport à celui de tisseur (4), l'équivalence, pour un ouvrier mécanicien, du métier de débardeur et du métier d'apache (5), le respect dû aux anciens (6), la supériorité conférée par un peu de bonne éducation (7) ou par un peu d'instruction (8), bref,

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l'existence d'une différenciation hiérarchique dans le monde ouvrier et l'importance attachée par les ouvriers à cette hiérarchie. C'est un des sentiments les plus profonds et les plus généraux des travailleurs. Je l'ai retrouvé constamment et plus nettement encore exprimé au cours de mes recherches ultérieures. 11 semble naître, non d'une réflexion arbitrairement conduite ou inspirée par des idées du dehors, mais de la constatation immédiate de la nature des choses. La prise de contact directe avec la réalité dissipe ainsi bien des brumes idéologiques, et je n'aurais jamais pu soupçonner un tel état d'esprit chez les ouvriers si je ne m'étais confondu avec eux en revêtant leurs propres apparences. La méthode concrète est donc vraiment bien plus que l'illustration de doctrines nées de la pensée abstraite ou de ses rapports avec des documents abstraits : elle permet de découvrir des réalités méconnues, comme l'inégalité naturelle des hommes, le sentiment que les ouvriers ont de cette inégalité et leur volonté de la maintenir en tant que règle de leurs rapports.

Nous avons retrouvé sous la plume de M. Calippe des reproches et des réserves qu'avait formulés déjà M. du Passage et, chez l'un et chez l'autre, des objections que par avance je m'étais adressées et j'avais résolues dans l'opuscule sur la Méthode concrète. Il n'aura pas été vain d'y

revenir à plusieurs reprises si cette insistance réussit à mieux éclaircir quelques difficultés sur lesquelles sans doute je m'étais insuffisamment expliqué.

Nous retiendrons, en dernière analyse, que ces deux censeurs, après avoir repris sans les renouveler ou les renforcer diverses objections à la méthode concrète que j'avais déjà exposées et critiquées, après y avoir ajouté quelques nouveaux reproches et avoir contesté jusqu'à la qualification de méthode et jusqu'à l'utilité de ce procédé d'observation, n'ont pu se retenir d'en extraire toute une série, d'ailleurs fort incomplète, de conclusions positives. Après avoir décrié de leur mieux ces observations vécues et y avoir promené, d'un air un peu dégoûté et en multipliant les menues paroles de mépris, leur crochet de chercheurs, ils ont fini par découvrir quelques résidus intéressants et en charger leur hotte de sociologues. S'il leur plaît de se livrer au même travail sur les enquêtes suivantes, souhaitons-leur semblable succès.

Octobre 1914.

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