‹ Les marionnettes de ParisChapitre 1 sur 99 · REGRETTER VOTRE ARGENT EN SORTANT · texte numérisé non relu

REGRETTER VOTRE ARGENT EN SORTANT

Entrez, Messieurs! Entrez, Mesdames!

L’honneur de votre présence !

( Communiqué par un Acadciuiciea de l« Fête de Siiul-Cleud.)

PARIS SUR MURS

A en croire les cancans dè l’histoire, un ancien, plus remarquable par la pureté de scs intentions que par la solidité de scs connaissances architecturales, avait, en un jour de franchise excessive, formé le projet de se faire construire une maison de verre. L’exemple trouvant des imitateurs, la vie privée n’aurait plus eu de mystères et parlant plus de vices. C’était tout simplement le secret du Diable boiteux mis à la portée de tout le monde.

Le projet, malheureusement, était irréalisable; — peut-être notre hypocrite d’ancien s’en doutait- il en le' proposant. Quoi qu’il en soit, les maisons de verre at-

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tendent encore leur inventeur; seules, les fleurs et les machines, dont les mœurs n’ont pas besoin d'incognito, consentent à habiter des palais de cristal ; la vie privée continue à être murée.

Mais les murs mêmes peuvent avoir sinon des yeux du moins une langue, et ils s’en servent, ma foi, en véritables bavards pour nous initier aux mille particularités de l’existence sociale I Les murs de Paris surtout! Quels intarissables narrateurs! Que de divulgations, d’enseignements, de bons conseils ils nous prodiguent!

■ Il y a là de la comédie et du drame, du rire et parfois des pleurs, il y a aussi un cours complet de philosophie gratuite.

Paris sur murs, c’est Paris vu de la coulisse, et les coulisses, vous le savez, sont fécondes en révélations.

Naïf provincial, — si tant est que la province ait gardé de la naïveté, — naïf provincial qui arrivez dans la capitale, écoutez bien, mon ami, ce que vous disent les murailles. Et vous, Parisiens, mes chers collègues, apprenez-y à vous connaître vous-mêmes. La connaissance ne sera sans doute pas toujours agréable, elle sera toujours utile.

Jugez-en par cet aperçu.

Du temps qu’il y avait encore des gamins de Paris, le mur était un de ces gamins.

PARIS SIR MURS

C’est alors qu’à l'aide d’un bout de charbon il condamnait à de burlesques expositions des noms qu’il a gravés dans la mémoire de nos pères.

Vous vous en souvenez, ô mûnes des infortunés Crédeville et Bonino, qui apparaissiez à chaque coin de rue ornés d’épithètes invariablement mal sonnantes; vous vous en souvenez, caricatures de plein vent qui greffiez partout des boutures grotesques d’un fruit alors politique.

Aujourd’hui le gamin de Paris n’est plus. Les murs ont, eux aussi, cessé de gaminer. A peine, à de longs intervalles, consentent-ils à recevoir, par exception, les épanchements de quelque rapin en l’honneur d’un peintre trop connu, ou les confidences indiscrètes d’un ouvrier en goguette éprouvant, dans un instant de gaieté à huit sols le litre, le besoin de soulager son cœur par un aveu crayonné, et de mettre le public dans le secret de ses sentiments par ces mots : j’aime Clémentine!

Mais les murs, en règle générale, ont de nos jours trop conscience de leur importance pour se laisser aller à des plaisanteries indignes de spéculateurs sérieux.

Car les murs, comme tout le monde, plus que tout le monde, se sont faits spéculateurs. Hélas! des spéculateurs dont le capital se compose de nos travers, tranchons le mot: de notre bêtise.

Quel beau placement !

Il s’agirait pourtant de contribuer le moins possible à

ce capital-là; et voici où commence le cours en plusieurs leçons professé par les murailles.

— Bonjour, affiche ma mie. Que nous veux-tu ma toute bonne?

— Je veux, parbleu, vous nourrir, vous vêtir, vous instruire, vous enrichir, vous guérir, vous amuser, vous meubler, vous embaumer, vous enterrer, vous...

— Ajoute : duper, la rime n’en sera pas entièrement satisfaite, mais la raison l’exige.

— Comment duper? Regardez-moi ces étoffes! cent cinquante pour cent de rabais; seule la maison X... en possède de pareilles !

— A preuve que la maison Y en tambourine autant à ta droite, et la maison Z à ta gauche.

— Et mes actions de la célèbre compagnie de?...

— Dis-moi qui tu vantes et je te dirai qui te paie.

— Et mes remèdes infaillibles?

— Assez, de grâce, affiche loquace. La cause est entendue. Nous profiterons de tes discours.

Pour en profiler, passants de la bonne ville de Paris, faites comme moi. Fermez à triple tour votre portemonnaie, placez-le dans le coin le plus sùr de votre poche la plus profonde, mettez soigneusement votre mouchoir dessus, appuyez la main sur le mouchoir.

Après cela vous pourrez regarder en face la réclame, : ce parasite des murs; vous riez d’elle, elle est désarmée.

Première leçon : cours d’économie.

PARIS SUR MURS

Poursuivons l’examen.

Quels sont ces gens qui s’attroupent devant cette muraille? Ce sont des gens qui lisent le Moniteur placardé près d’une porte. C’est le cabinet de lecture des badauds.

Le groupe est compact. Ceux qui sont derrière poussent ceux qui sont devante! leur marchent sur les pieds, ceux qui sont devant refoulent ceux qui sont derrière. D'autres plus adroits se baissent pour voir à travers un interstice, ou tendent la tête par-dessus l’épaule du voisin, au risque d’un torticolis, afin de s’initier aux nouvelles de la politique.

N’est*ce pas toujours ainsi, quand il s’agit de politique? Pousser, être repoussé; marcher sur les pieds d’autrui, — à charge de revanche !

Heureux ceux qui en sont quittes pour un torticolis I

Deuxième leçon 1 cours préservatif de l’ambition.

Ah ! ah! ici c’est différent. Publications de mariages.

— Le futur, cinquante ans et propriétaire; la fiancée, dix-huit. Il faut des époux assortis dans les liens du mariage... Mais propriétaire! Voilà qui compense.

— Trouvez-vous? .

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— A la bonne heure. M. R... vingt- huit ans ; mademoiselle M... vingt-deux.

— A la bonne heure, en effet, si ce n’était une charge d’avoué qui épouse une dot.

— Diable! diable!

— Ceci vous fait réfléchir. Réfléchissez encore à cela... Là-bas, sur cette muraille en face : Fard indien... Blanc de nacre... Nattes artificielles... Dents...

— Muraille terrible! Ironie du côte à côte !

— Ne vous plaignez pas, célibataires, et prenez garde à vous! Les murs ont du bon.

Troisième leçon : Cours de prudence matrimoniale.

Autres murs, autres langages.

Vente après faillite d'un splendide mobilier.

Comment, ce fameux boursier! Précisément; celui qui avait créé la célèbre affaire... Celui qui, hier, roulait équipage, éclaboussait les piétons, tranchait du grand seigneur.

En tranchant, il s’est coupé. Que voulez-voûs? Tirezen la morale.

Cours d’agiotage en partie double : Première et seconde manche, médaille et revers.

Et cela ? Vente à l'encan : Chaises de paille, table de noyer, un vieux fauteuil en velours d’Utrecht.

C’est le chétif débris d’une misère honteuse. Le père

PARIS SUR MURS

est mort. La femme est restée seule avec la petite fille. Les dettes sont arrivées.

Savez-vous ce que nous dit la muraille cette fois? ■Cours de charité. '

Elle en dit parbleu bien d’autres!

Les Deux Cœurs, roman en cinq volumes, du célèbre*** ... Le reste a été déchiré ou décollé par la pluie. La pluie ne respecte rien ; le temps non plus; car un an s’est à peine écoulé et les Deux Cœurs , le roman, le célèbre***, l’annonce, tout est oublié, déchiqueté, moisi.

Qu’ils en ont laissé tomber, les murs de Paris, de ces . grands succès et de ces réputations éphémères !

Cours de modestie littéraire.

Liste des condamnations prononcées par le tribunal de la Seine. La main à la poche!

Cours de sûreté publique.

' Bals à grand orchestre : Du bruit, de la foule, du plaisir frelaté.

Cours de vie paisible.

Théâtres. — Un acte, deux actes, trois actes, cinq actes, trente actes. Combien vivront?

Cours de défiance.

Avouez que vous commencez à partager mon avis et que Paris sur murs est un Paris qui vaut la peine d'être passé à la lorgnette. C’est tout ce que je souhaitais, et je ne veux pas vous priver de la satisfaction d’y faire vous-mêmes de nouvelles découvertes

Il me reste pourtant à vous signaler une mine fertile d’explorations. Celle mine c’est le musée des murailles, le Louvre forain de la photographie contemporaine.

0 collodion, que de forfaits commis en ton nom 1

Ils sont là par centaines, hommes, femmes, enfants sur plaque, sur papier, sur verre, avec ou sans retouches, se plaignant des quatre clous qui les attachent à chaque encoignure.

Et bien souvent, arrêté devant eux, il m’a semblé entendre la mélancolie de ces pauvres portraits s’échapper en lamentations éplorées.

— Moi, disait l’un, je suis dans le commerce. Un malin mon épouse m’a manifesté le désir d’avoir mes traits photographiés pour le jour de sa fête. J’ai mis mon habit des dimanches, je suis allé chez M. B... J’ai placé la main dans mon gilet pour me donner l’air distingué, cela m’a coûté dix francs, et me voici.

Jamais je ne m’étais vu si laid. Peut-être ne m’étais-je pas bien regardé auparavant. Une douzaine de fois par heure, un passant se poste devant moi, me toise et se

PARIS SUR MURS

met à éclater de rire. Mon nez est la fable de tout le quartier. Mon habit à boutons d’or menace de passer à la postérité.

O loi qui me contemples, aie pitié de mon embarras ! Sois miséricordieux. Ne ris pas. C’est la faute de mon épouse.

— Moi, gémissait un autre, je suis un chanteur. J’ai joué les ténors à Mons, en Belgique. Je me croyais un grand homme. Aussi, dès mon arrivée à Paris, j’ai couru chez un photographe. La main sur un volume d’opéras, les yeux levés au ciel, comme un héros de roman qui a du vague à l’âme, je me suis campé en Werther du la bémol. Après quoi je me suis posté à toutes les vitrines des magasins de musique, jouissant d’avance de la sensation que je devais produire. v

La sensation est produite, mais pas ainsi que je l’espérais. Je suis ridicule, ridicule, ridicule. Je me trouve petit, mesquin, prétentieux. Et pourtant j’ai joué les ténors à Mons, en Belgique.

Vanité de la gloire I Je suis puni par où j’ai péché?

Les monologues continuent tous les jours, du lever de l’aurore au coucher du soleil, au musée des murailles; monologues instructifs et édifiants dont je vous engage à poursuivre l’audition. ,

fî LES MARIONNETTES DE PARIS

Ils forment le complément des révélations du Paris sur murs, dont j’ai esquissé la physionomie.

Mais, croyez-moi, si vous voulez jouir des spectacles que je vous ai promis, hâtez-vous. Le terrain devient de plus en plus cher. On bâtit partout. Bientôt il ne sera plus temps.

Les murs s’en vont!

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