ÉPISODE DE QUATBÇ CONSULTATIONS
Un soir de la semaine dernière, — on causait dans le jardin de M me de'*', et la conversation, comme un papillon capricieux, s’était tour à tour posée sur tous les / sujets d’actualité ; on avait dit un peu de bien et un peu de mal de tout et de tous, lorsque les hasards du dialogue jetèrent ex abrupto sur le tapis le mot médecine.
Sur quoi, les propos et les réflexions de s’entre-croiser Avec un redoublement d’ardeur, et chacun de formuler sa profession de foi. Si l’attaque était vive, la défense ne l’était pas moins. Les disciples d’Hippocrate avaient déjà été successivement portés en triomphe au Capitole
par si* interlocuteurs, et précipités de la roche Tar péienne par six autres. Le débat menaçait de rester sans conclusion.
Soudain la maîtresse de la maison, avisant un de ses hôtes qui jusque-là avait gardé le silence :
— Eh bien, et vous, mon cher monsieur X..., ne nous donnerez-vous pas votre opinion en un si grave sujet?
— Mon opinion, madame ? fit le personnage ainsi interpellé. Daignez me dispenser de l’émettre; car je craindrais de passer pour un blasphémateur, si je ne la faisais précéder d’un récit dont la longueur vous importunerait sans doute.
— Par exemple ! fl est à peine neuf heures. Nous avons tant bavardé que vous écouter sera pour nous à la fois un plaisir et une trêve. Votre récit est donc deux fois le bienvenu.
— Le récit ! le récit t acquiescèrent les assistants.
— Puisque vous le voulez, murmura M. X... en s’inclinant, que votre volonté soit faite.
Et, après avoir promené, en dissimulant un sourire, sa main sur sa moustache, il reprit en ces termes :
— L’an dernier, à pareille époque, si vous m’aviez interrogé sur le compte de la médecine, j’aurais à coup sûr été l’homme le plus embarrassé de France; car jamais je n’avais su ce que c’était qu’une maladie,
Un beau jour cependant quel ne fut pas mon étonnement en me sentant en proie à un vague malaise ! Cela avait commencé par une lassitude insolite dans les jam-
LA COMÉDIE DE LA SANTÉ
bes; la lassitude amena le manque d’appétit ; le manque d’appétit fut suivi de douleurs de tête.
11 n’y avait plus à en douter, j’étais malade, — si bien malade que toutes mes connaissances ne tardèrent pas à s’en apercevoir.
— Eh 1 mon Dieu, me dit l’un, comme vous avez l’air abattu ! Où souffrez-vous? — Un peu partout. — J’en étais sûr, ce sont les nerfs... — C’est le sang, me jura un second... — C'est la chaleur, insinua un troisième... — Croyez-moi, vous aurez pris un refroidissement, affirma un quatrième.
Les nerfs ou le sang, le chaud ou le froid. Le choix entre tant d’alternatives n’était pas fait pour me tirer de peine ; aussi, les symptômes inquiétants ne disparaissant pas, je pris un grand parti. Justement chacun de * mes conseillers sanitaires avait joint obligeamment à ses diagnostics variés l’adresse d’un docteur qu’il m’avait recommandé spécialement comme une des lumières de la Faculté.
— Parbleu I pensai-je, préférer une lumière à l’autre serait de ma part une insigne outrecuidance. Quatre bons avis valent d’abord mieux qu’un ; j’irai consulter tes quatre astres de science.
Un quart d’heure après une voiture me déposait à la porte du premier. C’était un homme de petite taille, aux cheveux grisonnants, à la parole douce et mielleuse, aux manières pleines de la plus exquise politesse.
— Monsieur, lui dis-je en m’inclinant, je viens vous consulter...
— Prenez un siège, monsieur, je vous en prie.
— Vous consulter de la pari...
— Dans ce fauteuil, vous serez plus commodément.
— De la part de monsieur Y..., qui a bien voulu me donner votre...
— Soyez donc assez bon pour vous débarrasser d< voire chapeau... Cet excellent monsieur Y... Il se porte bien. Allons ! tant mieux ! J’en suis charmé. C’est un galant homme dans toute l’acception du mot.
— Depuis quelques jours, monsieur, j’éprouve dans les jambes...
— S’occupe-t-il toujours de musique ? Une voix adorable. A sa dernière soirée, il a chanté un air du Trotalorc avec un charme... Quel délicieux opéra que ce • Trovaforel
— Dans les jambes une lassitude dont je ne puis m’expliquer le motif.
— Il est aussi de première force en dessin. J’ai là une aquarelle dont il a eu l’obligeance de mo faire cadeau. Ne vous dérangez pas, je vo.us en supplie, je vais vous la montrer. La couleur en est ravissante, n’est-ce pas ? PardoD, ce cadre vous embarrasse, permettez que je le remette en place. Vous disiez donc, monsieur?
— Outre cette lassitude, j’éprouve des pesanteurs de tète...
— Vous connaissez sa fille? Une jeune personne accomplie. On est bien heureux d’être père d’une...
— Enfin l’appétit est complètement émoussé. Je ne puis...
LA COMEDIE DE LA SANTÉ
— Il suffît, monsieur. Oserai-je vous prier de vous renverser dans votre fauteuil? Je ne vous gêne pas? Très-bien 1 Respirez encore... Oui, on est bien heureux d’être père d’une telle fille. Elle fait la tapisserie comme un ange. Veuillez vous tourner un peu. La position ne vous fatigue pas? Parfait. Elle a brodé pour la fête de sa mère un . coussin que vous devez avoir vu... Toussez légèrement... il est dans son salon. Remettez-vous, cher monsieur. Vous n’avez point d’affection de poitrine dans votre famille.
— Aucune.
— Je le pensais. Vingt sangsues au côté, huile de foie de morne, emplâtre de poix de Bourgogne. Une bagatelle ! Un petit point pleurétique. La poitrine , voyezvous, tout est là. On peut, avec certitude, attaquer de ce côté toutes les maladies. J’ai composé sur ce sujet un traité. Ce brave Y..: vous le prêtera. Il est si obligeant. Si le mal persiste, appelez-moi ; nous doublerons la dose. Mes amitiés à ce digne ami, et diles-lui encore le plaisir que m’a fait son air du Trovatore. Surtout ne vous tourmentez pas. La maladie la plus grave, prise à temps... Monsieur, votre très-humble serviteur.
* Malgré mes protestations , l’aimable docteur, me reconduisant jusque sur le palier, ne referma sa porte qu’après m’avoir comblé de révérences et m’avoir répété : Mille amitiés à ce cher Y... Ne vous tourmentez pas... A sa place, je débuterais à l’Opéra.
En remontant en voilure , j’étais en proie aux plus sombres pensées : vingt-cinq sangsues , point pleuré-
tique. Bien certainement je suis poitrinaire, et ce médecin a été trop poli pour me dévoiler la triste vérité. Le second aura peut-être plus de franchise.
Le second docteur était grand, brun, parlait brusquement et se promenait en parlant de long en large dans son cabinet.
— Monsieur, je viens à la recommandation de...
— La recommandation e§l inutile. Vous êtes malade, cela suffit. Quel âge avez-vous?
— Trente-quatre ans. Je ressens une lassitude...
— Je le verrai bien. Mettez-vous là. Votre pouls, votre langue. Mangez-vous? Vous ne mangez pas. Vous ne dormez pas? Si, vous dormez. Dans huit jours, vous ne dormirez plus. Gastrite à su première période.
— Pardon, Je dois vous avouer qu’un médecin précédemment consulté, m’a parlé d’un point pleurétique.
— Peuh ! Ils n'en font pas d’autres. Un allopathe sans doute. Il vous a prescrit des saignées , non , des sangsues alors, des emplâtres, des tisanes ! Sachez que vous avez une poitrine excellente, que l’estomac est le centre de tous les maux. Vous verrez lorsque je publierai ma brochure. Quant aux sangsues et à tout ce bagage de la routine... quelle pitié 1 Vous prendrez toutes les dixhuit cent trois secondes , un quart de cuillerée de celte potion. Rien que cela. Surtout ne vous trompez pas d’une seconde. Il y a là -dedans un cent millionnième d’un poison violent délayé dans dix litres de liquide.... Des sangsues t La poitrine ! Je ne vous reconduis pas.
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J’ai tant d’affaires. Vous avez compris, toutes les dixhuit cent trois secondes.
Mon anxiété croissait en se multipliant par mon incertitude : — L’un a dit la poitrine, l’autre l’estomac. Ils doivent avoir raison tous deux, murmurai-je , tandis que la voiture roulait vers une troisième étape.
Mon troisième sauveur ne ressemblait ni au premier ni au second; tout en lui respirait la froideur et l’austérité. 11 s’exprimait avec componction et lenteur, en ponctuant chaque phrase d’un mouvement destiné à rétablir l’équilibre de ses lunettes d’or.
— Monsieur, du moment où vous venez sous les auspices d’une personne connue et estimable, mon faible savoir est tout à votre disposition. Consultâtes-vous quelqu’un avant notre entrevue?
— Deux docteurs qui m’ont traité pour la poitrine et l’estomac.
— Vous remémorez- vous les prescriptions de mes confrères ?
— Voici les deux ordonnances.
— Quoi qu’il m’en coûte de contrecarrer les assertions de ces messieurs, je me dois à la vérité. Tous deux à mon sens ont erré comme ils errent toujours. Les symptômes et les prodromes sur lesquels se base mon appréciation révèlent un commencement de maladie de la moelle épinière. Si j’ose m’exprimer ainsi, la moëlle épinière est le berceau de toutes les souffrances, ainsi que je l’ai démontré dans le cours que j’ai l’honneur de professer. L’hydrothérapie seule est la panacée
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à l’applicalion de laquelle je me congratule d’avoir voué mon humble intelligence. Eau froide en douches, eau froide en lotions, eau froide en frictions, eau froide en boissons ; telle est mon opinion avec laquelle j’ai l'honneur, monsieur, de vous présenter mes respectueuses salutations.
Je vous laisse à supposer, mesdames et messieurs, poursuivit le narrateur après une pause, nécessitée par l’hilarité des auditeurs, dans quelle situation d’esprit m’avait laissé ce troisième oracle : — Si cela continue, soupirai-je en regagnant ma voiture, il ne me restera pas un organe intact. N’importe, allons jusqu’au bout. Cocher, rue de...
Décidément le sort me favorisait. Le quatrième docteur était aussi chez lui: gros, jovial, riant à tout propos, il formait avec le précédent le plus piquant contraste.
— Comment 1 c’est Chose qui vous envoie... Hé 1 hé 1 hé!... Un fameux vivant ! Et qu’est-ce que nous avons donc, mon jeune ami; vous me permettrez de vous appeler ainsi, les amis de mes amis, comme on dit... Hé! hél hé 1 Diantre 1 le moral est pris, vous êtes gai comme un enterrement... La gaieté, sachez-le', est le roi des remèdes, après la gymnastique... D'autres vous drogueraient ...
— En effet, je...
— Ah! ah 1 gaillard! on vient me trouver iû extremis . Tant mieux 1 à vaincre sans péril on triomphe... comme on dit, hé! hél hé! Pas le sens commun, toutes ces ordonnances ; vous avez ce qu’ont tous les gens sé 4
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dentaires, ralentissement dans la circulation du sang... C’est le début, la paralysie vient ensuite, et puis patatra... Hé! lié! cela ne vous fait pas rire. On tient à cette petite existence... Soyez tranquille 1 si vous m’écoutez, je réponds de vous corps pour corps,— et vous ne perdriez pasau change, hein? Je pèse au moins cent livres de plus que vous. Voici le secret de ma santé : soulevez-moi ce poids... Trop lourd ! par exemple. Voyez moi ! Dans six mois, vous en ferez autant. Trois heures de poids le matin et trois le soir. Dans le jour, deux heures de gymnastique. Pour ne pas vous déranger, vous en ferez installer une chez vous. A domicile comme les bains. Hé ! hé.. .Vous monterez trente fois de suite les échelles, et vous exécuterez tous les mouvements expliqués dans ce manuel de ma composition. Allons, de l’entrain ! une paralysie n’est pas la mort d’un homme, quand l’homme ne se laisse pas mourir... Hé! Hé 1... Rentrez chez vous, jetez-moi ces ordonnances au feu, et n’oubtiez pas que l’avenir est à la gymnastique. Une, deux ! regardez-moi cela... Une! deux! un haltere de cent vingt... Une vraie plume... de fer... Hé! hé!
J’étais déjà en bas de l’esralicr que j’entendais encore le bonhomme crier : une! deux ! Pour le coup, c’en était trop. En proie au plus cruel abattement, je payai machinalement mon cocher— onze francs cinquante— et je me misa marcher en ruminant touteeque je venaisde voir et d’entendre.-Élail-ce l’estomac, la poitrine', la moelle épinière, la paralysie?... Tout à coup, je sens une main qui me frappe sur l’cpaule :
— Où vas-tu ainsi, beau ténébreux ?
— Ah! mon cher, si tu savais... El je raconte à ce confident mes angoisses médicales. — Diable! diable! mais il me semble que tu boîtes ? — Oui, peut-être, des bottes neuves... — Que tu as depuis... — CiDq jours. — Et tu es malade depuis ? — Cinq jours aussi. — Eh bien, mon cher, ta lassitude et tout le reste... je ne suis pas médecin, moi, mais va changer de chaussure et tu m’en diras des nouvelles...
J’y allai, et le soir même j’étais guéri. Aussi, mesdames et messieurs, mon opinion est que...
— Ne la dites pas! interrompit vivement la maîtresse de la maison. Voici le docteur L... qui entre.