AVANT
L’année 4859 lire à sa fin, mais depuis dix ans déjà les bruits les plus alarmants circulent. Chaque jour en effet les mers gagnent du terrain vers le nord et se retirent du midi ; un savant aimé des Parisiens, M. Babinet LXIV, chargé de surveiller le fléau, a déclaré qu’avant une semaine l’équilibre serait rompu. Il y a six jours de cela.
Aussi la physionomie de la grande ville est-elle méconnaissable : les théâtres ont renoncé à s'ouvrir, les cafés des boulevards sont vides de consommateurs.
Tous les vices ont soudain disparu, toutes les bonnes qualités sont à l’ordre du jour. De toute part sont offertes des primes aux courtiers qui procureront à tel ou tel rentier un pauvre pour partager sa fortune avec lui. Les marchands éliquettent leurs marchandises au-dessous du prix d’achat. Les propriétaires arrêtent les passants dans la rue et les supplient d’accepter leur gratuite hospitalité.
Les feuilletons de tous les critiques sont consacrés à éreinter leurs propres œuvres et à exalter celles de leurs confrères. Trois romanciers ont poussé l’abnégation jusqu’à renvoyer à tous les abonnés l’argent de trois romans qui, avouaient-ils dans une circulaire, ne valaient pas deux sous.
Tel est l’enthousiasme de vertu qui s’est emparé de la population que l’Académie a dû renoncer à adjuger le prix Montyon, dix-sept millions neuf cent soixante- dix-
sept mille personnes en ayant été jugées dignes ex œguo.
Sur l’emplacement occupé par le quartier Bréda, trois maisons de retraite gigantesques ont été édifiées ; elles contiennent chacune trois mille pénitentes, et sont dirigées par d’anciennes danseuses de l’Opéra.,
Après la vertu, l’unique occupation des Parisiens esl de se construire des .ballons dirigeables ou non pour se soustraire au fléau. M. Godard CXI a réalisé dans cette opération un bénéfice de vingt-trois millions qu’il a généreusement abandonnés à l’établissement des Boursiers ruinés.
— Demain 1 se dit-on en s’abordant... C’est demain !