SCENE XIV
LEONTINE, JULIETTE, ISABELLE
Isabelle. — Ton oncle est un homme Adolphe. — Alors, comme vous devez charmant, ma chère, mais il ne s'agit pas de
ça. Nous sommes venues parce que nous avons une bonne nouvelle à t'apprendre.
léontine. — Voyons.
Juliette. — ■ Nous connaissons quelqu'un qui est amoureux fou de toi!...
Isabelle. — Oui, ma chère, amoureux fou!
léontine. — Vraiment? Et qui donc?...
Juliette. — Un homme très bien !
Isabelle. — Un baron...
Juliette. — Le baron de la Jambière, qui est très riche et qui possède des propriétés immenses dans le Poitou.
léontine. — Le baron de la Jambière?... Il me semble^ en effet!...
Juliette. — Tu dois te rappeler : je te l'ai présenté cet hiver à une soirée chez moi.
léontine. — Un petit... assez gros...
Isabelle. — Il est charmant.
léontine. — Il est amoureux de moi depuis ce temps-là ?
Juliette. — Oui, ma chère.
léontine. — Pourquoi ne me l'a-t-il pas dit?
Juliette. — • Il n'a pas osé, il est très timide. Et d'ailleurs, tu étais avec Brunoy. Alors il est rentré dans sa province, désespéré.
léontine. — . Et il est revenu?
Juliette. — Hier. Il s'est précipité chez moi pour savoir ce que tu devenais. Je lui ai dit que tu avais lâché ton amant. Une autre, à ma place, n'aurait pas manqué de rlire que c'était ton amant qui t'avait lâchée! mais moi, je suis une bonne camarade.
Isabelle. — Et moi aussi.
léontine. — Je vous remercie toutes les deux.
Juliette. — Il fallait voir dans quel état il était, ce pauvre homme, pendant que je lui racontais tout ça... Il rayonnait, ma chère, il n'y a pas d'autre mot. et Alors elle est libre, s'est-il écrié! Je vais pouvoir lui faire ma cour!... » Il a de ces expressions-là, ma chère, de ces bonnes expressions d'autrefois qui sentent la province. Mais ne disons pas de mal des gens de la province. Sans eux, nous ne pourrions pas habiter Paris.
léontine. — ■ Enfin?
jullette. — Enfin, il ne songe qu'à te voir. Il m'a suppliée de lui dire où tu demeurais maintenant.
léontine. — J'espère que tu ne lui as rien dit ?
Juliette. — Je ne lui ai rien dit d'abord, parce qrQ tu m'avais recommandé d'être discrète. Mais comme il insistait avec des larmes dans la voix, de vraies larmes, tu sais, j'ai fini par le lui dire tout de même et je
crois que je t'ai rendu service. Il m'a envoyé cette bague hier soir pour me remercier... Attends-toi donc à sa visite d'un moment à l'autre.
léontine. — Ici ?
Juliette. — Mais oui, ici.
léontine. — Je regrette, mais je ne pourrai pas le recevoir. Je ne suis pas chez moi.
Juliette. — Si tu ne le reçois pas, tu auras tort. Le baron est un homme très bien élevé que tu peux parfaitement présenter à ton oncle.
Isabelle. — Et plutôt deux fois qu'une.
Juliette. — Et en outre, c'est un homme dont tu feras tout ce que tu voudras. 11 est jeune, il est riche, il est naïf et il est emballé... Or, un homme naïf qui est emballé, c'est le rêve. Voilà ce que je n'ai jamais pu trouver.
Isabelle. — Ni moi non plus.
Juliette. — Crois-moi. Ne... décourage donc pas celui-là, c'est un conseil d'amie que je te donne.
léontine, avec dignité. — Je verrai ce que j'ai à faire.
Entre Plantin.