LE MARI JALOUX
Après le portrait de I'Insôuciant, voici lo portrait du Jaloux.
Quand un homme est marié, il devrait d'abord se poser ce dilemme :
« Ou ma femme me trompe, ou elle ne me trompe point. »
(Voilà une proposition dont on ne saurait contester la vérilé.
« Si elle me trompe, elle ne niérile pas que je me tourmente, que je souffre, que je me rende malheureux, dans la crainte de perdre son cœur.
« Si elle ne me trompe pas j'ai parfaitement tort de la soupçonner. Ainsi, dans l'une ou l'autre hypothèse, j'ai donc toujours tort d'être jaloux. »
Hein ! il me semble ([ue voilà un raisonnement ad hominem? Mais c'est absolument comme si je n'avais rien dit, et cela n'empêchera pas d'être jaloux, parce que ce sentiment-là ne raisonne pas.
Un homme marié (|ui est jaloux est malheureux et rend malheureux tout ce qui l'entoure.
La circonstance la plus futile en apparence fait naître dans son esprit mille soupçons. Alors il tourmente sa femme, il brusque ses enfants, il gronde sa bonne, il bat son chien, s'il en a un.
Quand on jouait à la loterie, les personnes qui avaient cette passion trouvaient dans tout ce qu'elles voyaient, ce qu'elles entendaient, ou ce qu'elles rêvaient, un motif pour mettre tel ou tel numéro.
Avaient-elles rêvé chat, elles couraient mettre 44 et le 88.
Rencontraient-elles un ivrogne, il fallait jouer le 77 elle 15.
Un liacre passait, elles devaient mettre le numéro du fiacre; s'il dépassait quatre-vingt-dix, elles décomposaient le nombre, et trouvaient dedans un terne ou un quaterne.
Quelqu'un avait frappé le malin trois coups au plafond, c'était un avis de la Providence, et il fallait jouer le 5.
En regardant sur un mur, elles avaient vu des dessins jjizarres qui formaient encore des numéros; en regardant les étoiles, cela formait des numéros ; dans le fond d'une tasse où l'on avait pris du café, elles apercevaient des chiffres ; sur la neige, dans le sable, dans le feu, partout enfin, et dans tout, elles trouvaient des motifs pour mettre à la loterie.
Le jaloux est absolument comme étaient ces joueurs.
Sa femme a mal dormi, c'est (ju'elle a quelque chose qui la préoccupe, Elle a rêvé tout haut; elle a parlé de Monsieur un tel ou du Grand-Turc; elle n'est pas amoureuse du Grand-Turc, mais elle doit l'être de Monsieur un tel.
Madame se lève de bonne heure et n'a pas fait de bruit, croyant son mari endormi; mais celui-ci, qui ne dort jamais que d'un œil, lui dit :
« — Diable ! tu prends bieu des précautions en te
LES MAUIS. 95
levant ce matin?... tu avais peur de m'éveiiler, à ce qu'il parait?
— Mon ami, puisque je te croyais endormi, il me semble que ce n'était pas le cas de faire du bruit.
— Ab ! sans doute..., tu ne voulais pas m'éveiiler. Un mari qui dort, c'est plus commode... Pourquoi donc te lèves-tu de si bonne heure ce matin? qu'estce que tu as donc qui te presse ''
— Rien; mais je ne dormais plus... D'ailleurs, il est bien l'beure de se lever. »
Madame s'habille. Monsieur l'examine du haut en bas : il a vu d'un coup d'œil toutes les parties de sa toilette ; il s'écrie :
« Pourquoi donc mets-tu cette robe-là aujourd'hui? Est-ce que tu sors ?
— Je n'en ai pas l'intention. Cette robe-là est de celles que je mets souvent pour rester à la maison...
— Et ce bonnet?... On dirait que tu as des projets aujourd'hui...
— Comment? quels projets? Est-ce que je n'ai pas l'habitude de mettre un bonnet?
— Si... Mais dans la manière de le poser... il y a quelquefois plus de prétentions. »
Madame hausse les épaules et ne répond plus. Si monsieur a un rendez-vous d'affaires, et que sa femme lui dise :
96 LES MAUIS.
« Mon ami, voilà l'heure de ton rendez-vous. »
Il répondra :
« Tu es bien pressée de me voir sortir. »
Si madame sort, monsieur compte les minutes. Il sait où elle doit aller, quelles emplettes elle doit faire, à qui elle doit parler ; il a calculé ce qu'il lui fallait de temps pour tout cela ; il lui a tracé l'itinéraire de sa route ; elle ne doit pas s'en écarter.
Si madame reste dehors un quart d'heure de plus que le temps calculé par son mari, si on l'a rencontrée dans une autre rue que celles qu'il lui a dit de prendre, il en conclut que sa femme a des intrigues.
Si madame ne mange pas à diner, c'est louche. C'est qu'elle a pris quelque chose dehors.
Si elle mange avec appétit, c'est louche. Qu'a-telle fait pour avoir gagné cet appétit?
Si elle veut aller à tel spectacle plutôt qu'à un autre, c'est louche. Probablement elle a donné un rendez-vous à quelqu'un, et veut aller où elle espère rencontrer la personne qui l'intéresse.
Si elle refuse de sortir le soir avec son mari, c'est fort louche ; c'est qu'elle attend quelqu'un qu'elle veut recevoir quand elle sera seule.
Si elle engage avec instance son mari à ne pas sortir et à lui tenir compagnie, c'est très-louche ; c'est qu'elle veut éloigner tous les soupçons que son
mari pourrait concevoir, et qu'en agissant ainsi elle . espère bien qu'il sortira.
Si elle est froide, et ne répond pas aux caresses de son mari, cela devient extrêmement louche; c'est qu'elle en aime un autre, et que les caresses de son époux l'imporlunent.
Si elle est bien tendre, bien empressée, bien caressante, c'est encore bien plus louche ; c'est un manège pour cacher à son mari l'amour qu'elle ressent pour un autre.
Si elle parle souvent de monsieur un tel, c'est toujours louche; cela prouve qu'elle pense beaucoup à ce monsieur. Si elle n'en parle jamais, c'est pour cacher son jeu. Si elle en dit du mal, c'est encore une malice pour que vous ne soyez pas jaloux de lui.
Et' ainsi de suite ! ... je pourrais aller comme cela très-longtemps..., car vous voyez bien que c'est à [infini, et absolument comme le joueur de loterie, qui dans tout voyait des numéros.
Au total, la jalousie est une fort triste chose; cela tourne quelquefois au tragique, à l'Othello!
Et il y a encore un fait bien avéré, c'est que la jalousie ne préserve de rien et n'empêche rien. Quelquefois, au contraire, elle donne à une femme le désir de faire ce à quoi elle ne pensait pas ; car rien n'aigrit comme l'injustice.
Et puis, un jaloux est ennuyeux ; un homme eii-
nuyeiix est fort maussade, fort peu aimable, fort triste..., et on prend l'habitude de se réjouir... quand il n'est pas là...
Heureux les maris qui ne le sont pas!... (Je veux toujours dire jaloux.)
XYI