SCÈNE IX. 19 AGATHE
Eh bien! mon cher Monsieur, voici encore une année de passée.
COURCHAMP
Qui s'en douterait en vous voyant, Madame?
Flatteur!
COURCHAMP
Du tout... je le disais à de Mareuil il n'y a qu'un instant.
AGATHE
Oh! les maris... il faut tout leur dire... ils ne voient rien...
COURCHAMP
C'est vrai... il y en a qui ont un bandeau sur les yeux.
AGATHE, avec un soupir.
Et ce n'est pas le bandeau de l'amour.
COURCHAMP, à part.
L'occasion est excellente pour la sermonner... du courage!.. (Haut et résolument.) Que voulez-vous, belle voisine, c'est une de ces vérités que l'on constate... mais qu'on n'explique pas... un homme a une femme aimable, spirituelle, belle...
AGATHE, à part.
Ah çà ! aura-t-il bientôt fini de me faire i'éloge de sa femme?
COURCHAMP
Ce trésor est le sien .. c'est un patrimoine de bonheur dont il pourrait... dont il devrait toucher les revenus...
AGATHE , à part.
Où veut-il en venir?
COURCHAMP
Eh bien! non... on le voit dédaigner ces biens que d'autres envient peut-être, pour aller chercher ailleurs des bonheurs défendus,
AGATHE, à part.
Nous y voilà!
COURCHAMP
-Ah! c'est qu'il faut tout dire aussi, et cet homme vous paraîtra peut-être un peu moins coupable.
AGATHE
Cependant...
COURCHAMP
Oui, sa femme est charmante... elle a de l'esprit... elle est belle.
AGATHE, à part.
Encore !
COURCHAMP, à part.
J'espère que le portrait physique est flatté. (Haut.) Mais son humeur est-elle égale, son caractère est-il aussi charmant que ses traits ?
AGATHE
Comment?
COURCHAMP
Ne lui supposons que deux défauts, par exemple, elle est..,
(Avec hésitation.) intéressée et jalouse .. (a part.) Ça passera-t-il?
AGATHE, à part.
Eh quoi.. Cécile?..
COURCHAMP, à part.
Ça passe! (Haut.) Ne voyez-vous pas alors toutes les petites tortures qu'éprouvera cet homme que tout le monde estime si heureux!
AGATHE
Oh! sans doute.
COURCHAMP, s'auimant de plus en plus.
Eh bien ! admettez maintenant que cet homme ainsi traqué entre la défiance et l'avarice s'échappe un instant et rencontre une femme au cœur bienveillant, à l'àme tendre, aux sentiments élevés...
AGATHE, voulant l'interrompre.
Permettez... je ne sais si je dois...
COURCHAMP
Ceux qui savent consoler ont bien vite deviné ceux qui souffrent... C'est d'abord un regard, un serrement de main...
AGATHE, à part.
Un serrement de main !
COURCHAMP
Une plainte qui les rapproche et bientôt l'amour...
AGATHE
Monsieur!..
COURCHAMP
Oui, c'est l'amour défendu qui cicatrise toutes les blessures qu'a faites l'amour légal et jaloux.
AGATHE
Mais, je n'ai pas dit...
COURCHAMP
Ayez donc alors le courage de condamner cet homme tout à l'heure si coupable et si intéressant maintenant.
Air : Epoux impudent , fils rebelle.
S'il était là, tremblant, soumis, Madame, Pour implorer sa grâce.
AGATHE, très-troublée.
Taisez-vous !
COURCHAMP
Auriez-vous bien la force d'âme
De conserver votre courroux,
En le voyant tomber à vos genoux.
AGATHE, très-émue.
Comment pourrais-je, usant d'un droit suprême, Rester sourde à de tels accents ?
Et le condamner, quand je sens Que je suis coupable moi-même.