MONTREAL
J. B. HEBERT & CIE, 1608 Rue Notre-Dame,
Le 20 juillet 1849, une belle voiture de louage roulait lentement dans une rue écartée de la ville de Gand.
Le cocher avait l'air de ne pas savoir où il devait aller, car il ralentit encore l'allure de ses chevaux, et se tourna vers le voyageur assis dans sa voiture.
— Plus loin, dit celui-ci, à gauche, au No 7, une petite porte verte. +
Le cocher s’arrêta devant une vicille maison de modeste apparence où il sonna, et le voyageur descendit.
C'était un homme d’un âge mûr, qui paraissait avoir dépassé de beaucoup la quarantaine. Son visage fatigué portait les traces du chagrin ou de la maladie; mais, à la finesse de ses traits, à la distinction de sa tournure et à l’élégance de ses vêtements, il était facile de reconnaître un homme du grand monde.
11 attendit quelques instants devant la petite porte verte qui ne s’ouvrait pas; puis, réprimant un mouvement d’impatience, il portait dé-
jà la main au bouton de la sonnette, lorsque le bruit d’un verrou qu’on retire se fit entendre à l’intérieur, et la porte s’ouvrit. Une vicille femme qui avait l'air d'une servante parut sur le seuil, ct, sans dire un mot, regarda timidement le voyageur et sa voiture,
— N'est-ce pas ici, ma bonne femme, que demeure M. Homans ? demanda:-t-il.
— Que dites-vous, monsieur ? Je ne vous comprends pas ! cria-t-elle d’une voix perçante.
11 répéta sa question m is la servante, qui ne l'avait pas mieux compris que la première fois, lui fit signe d’entrer, ferma la porte derrière lui, ct cria de nouveau en portant la main à son oreille :
— 1] faut parler plus haut, monsieur ; j'ai l’orcille un peu dure. Entrez, entrez.
Elle l’introduisit dans une grande pièce, et reprit :
— Maintenant, monsieur, parlez haut, et dites ce que vous désirez.
L'’étranger, sans se formaliser des façons brusques de la vicille femme, éleva la voix, et articula lentement, en appuyant sur chaque syllabe :
— Suis-je bien ici chez M. Homans, l’ex-intendunt des berons van Berkhout, qui a toujours habité Bruxelles ?
— Ï1 n’est pas nécessaire de crier si fort, monsieur, je ne suis pas sourde. Vous me demandez
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si M. Homans vit encore ct comment il se parte. Certes, qu'il vit encore. L'hiver enticr il a été très souffrant ;: mais maintenant il se rétablit. Combien de temps cela durera-t-il ? Le bon Dieu seul le sait. Quatre-vingt-deux ans, et à moitié aveugle !…
— Pourrais-je le voir ?
— Non, monsieur : depuis des mois il ne reçoit plus personne, excepté le curé et le docteur.
— C'est que je viens de Hollande.tout expris pour lui parler. 11 me connaît bien. Tenez, voi-
ci ma carte. Portez-la-lui, il me recevra tout de suite,
— Je ne le crois pas, monsieur, dit la vicille en secouant la tête. Je vais toujours lui porter votre carte. Veuillez vous asseoir, je reviens à l'instant, probablement avec un refus ; M. Ho-
mans est absolument décidé à ne plus voir personne.
Elle sortit, laissant le visiteur assez inquict du succès de sa démarche. Mais il se dit qu'après tout, si on ne le recevait pas, il pourrait trouver un autre moyen de pénétrer auprès du vieillard.
En sonnant à la porte de cette maison, si modeste à l'extérieur, il avait. pensé que l’ex-intendant des barons van Berkhout était peut-être, sur ses vieux jours, tombé dans la gêne, et, dans ce cas, il eût été heureux de lui venir en aide. Mais l'examen du petit salon où il atten-
dait lui montra qu’il s'était trompé ; car la pièce, convenablement meublée, et dont le parquet était couvert d’un moelleux tapis, attestait que le propriétaire jouissait d’une certaine aisance.
La servante descendit ct cria en levant les bras au ciel :
— Monsieur, monsieur, c'est une chose étonnante. Dès que mon maitre, après avoir mis ses lunettes, a pu lire le nom qui se trouve sur votre carte, il s’est levé de son fauteuil, et s’est tenu debout pendant plus de deux minutes, ui qui depuis un mois ne pouvait plus se lever sans aide ! Puis il a levé les Yeux au ciel, et s’est écrié : Hammes ! Hammes ! Est] possible ? Il vit encore, et Dieu ne l’a pas puni ! Ah !
combien mon pauvre maître paraissait irrité lorsqu'il retomba comme épuisé sur son fauteuil. Vous vous nommez Hammes ! Vous lui avez donc fait du mal autrefois, monsieur ? Un si brave homme, ce n’est pas bien...
— Et il refuse de me recevoir ? dit tristement l'étranger sans répondre aux questions de la vieille. Soit. J'aurai recours à d’autres moyens pour lui parler.
Et il fit quelques Pas vers la porte,
— Mais non, vous vous trompez, monsieur, s’écria la servante. I] m'a donné l’ordre de vous conduire auprès de lui. Venez, suivez-moi.
[lle monta: l'escalier jusqu’au second étage,
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suivie de l'étranger. Là, elle ouvrit une porte en disant :
— Entrez, monsieur, voici mon maitre.
Le vieillard, enveloppé dans une robe de chambre, était enfoncé dans un large fauteuil, ct appuyé sur d'épais oreillers. II était d'une maigreur extrême. Près de lui se trouvait une
- petite table chargée de tisanes et de médica-
ments. Le pauvre homme semblait n'avoir que bien peu de temps à vivre.
Maïs l'apparition du visiteur inattendu Jui im- Prima comme nne secousse électrique et pour un moment lui rendit ses forces. 11 ôta vivement ses lunettes pour mieux voir de loin, et, se cram- Ponnant de ses deux mains osseuses aux bras de son fauteuil, il se souleva en avanÇçant, sa tête tremblante.
— Je vous salue, bon monsieur Homans, dit l'étranger. Je suis heureux de vous revoir encore après bientôt, vingt ans. Ne me reconnaissezvous pas ? Je suis le comte de Hammes.
— Ma vue est trouble, je ne vous vois pas bien, répondit l’ex-intendant, frémissant d’agitation; mais mon cœur, qui bat à rompre, m'assure que vous dites la vérité, Oui, c’est vous qui êtes le comte de Hammes ; oui, c’est Vous qui avez empoisonné mes vieux jours. Depuis cette époque fatale, je n’ai plus eu que deuil et chagrin. Ah ! si vous saviez le mal que vous m'avez fait !
— Du mal, à vous ? dit le comte ; jamais !
vous vous trompez, mon brave homme.
— C’est vrai, répliqua Homans avec une âpre ironie, pas à moi : à mon maître, le baron van Berkhout, ct à son unique enfant. Mais n'est-ce pas la même chose ? Les seigneurs de Berkhout ne m'ont-ils pas élevé par pitié, moi, pauvre orphelin ? ne m'ont-ils pas protégé et comblé de bienfaits ? n'ont-ils pas fait de moi un homme ? ne m'ont-ils pas confié la gestion de leurs biens ? n'ai-je pas été honoré de leur confiance et de leur amitié ? Aussi je souffre autant qu’eux-mémes de leur malheur, et je hais celui qui fut la cause de leur ruine et peut-être de leur mort prématurée |!
= Morts ? 11s sont morts ? balbutia le comte, pâlissant.
— Je n’en sais rien, mais je le crains.
— Vous parlez de ruine ? S'ils vivent encore, ils ont donc perdu leur fortune ?
— Je n’en sais rien non plus.
Le comte, qui, par égard pour la faiblesse du vieillard, s’efforçait de contenir son impatience, approcha un fauteuil et prit place auprès du vicillard.
— Calmez-vous, mon bon monsieur Homans, dit-il. Nous n'avons peut-être pas bien agi envers le baron van Perkhout, mais qui pouvait,
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Prévoir qu’il en résulterait des suites aussi graves ? Parcille chose arrive souvent dans le monde sans que...
— Quoi ? interrompit l'ex-intendant, Un mariage, qui devait couronner un amour sincère et depuis longtemps partagé est décidé entre vos deux famille. Toute la noblesse s’en occupe, le monde en parle comme d'une union des mieux assorties, Sa Majesté le roi lui-même vous félicite, les fiançailles sont célébrées. et pour de simples raisons politiques vous retirez tout à coup la parole échange, et vous livrez mon maître et sa fille à la malignité publique ! Vous ne le connaissiez donc Pas ? Sinon, vous lui avez sciemment ct volontairement donné le coup de mort. Mon maître avait la réputation d'être sévère et inflexible ; il était, au contraire, généreux et bon ; mais le sentiment qui dominait en lui, c'était la dignité de sa race. Dans sa fierté ombrageuse, la moindre apparence d’une flétrissure à son nom devait le frapper mortellement. C'est la seule chose qui puisse expliquer l'étrange résolution qu'il a prise, et qui, sans cela, cût été incompréhensible, Ah ! seigneur comte, vous ne le saviez peut-être pas bien à ce moment-là : mais quand vous forciez, malgré ses larmes, votre pauvre fils, votre bon Guillaume, à un autre mariage, vous détruisiez à jamais le bonheur de deux personnes aussi nobles que généreuses et dignes l’une de l'autre, 'si bien
que Dieu, qui est juste, vous demandera compte un jour de cette cruauté !
Le comte avait fait un mouvement et murmuré quelques paroles pour répondre au vieillard Ë mais celui-ci, entraîné Par son émotion, ne s’était pas laissé interrompre.
— Mais, mon brave homme, vous vous trompez, dit enfin le comte. C’est moi-même qui étais le fiancé d'Hortense ; c'est moi qui suis Guillaume de Hammes, dont vous plaignez le sort, et qui était bien malheureux en effet. Mes parents sont morts depuis nombre d'années ; ils se sont assez amèrement repentis de leur fatale résolution pour que nous puissions +.pérer leur Pardon devant le tribunal de Dieu.
— Vous êtes Guillaume, Guillaume de Hammes ? murmura Kemans avec un joyeux sourire. Oui, vous devez avoir beaucoup souffert,
dans les premiers temps surtout, je n’en doute pas.
— Toute ma vie !
— Mais vous êtes marié depuis... depuis dixhuit ans. Assez longtemps pour avoir oublié ma Pauvre maîtresse...
— Oublié ? Pas un instant.
J'étais poursuivi sans relâche, comme d’un remo
rds de conscience, Par la question de savoir si, en acceptant Ja
main de la comtesse de Hascot, je n’avais pas commis une lâcheté. Et cependant je suis con- Vainçu que, dans une situation comme la mien-
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ne, l’homme le plus courageux n'aurait pu agir autrement. Si vous saviez quelle terrible pression on a exercée sur moi de toutes parts ! mon père, ma mère, mes oncles, toute la cour, le roi lui-même. La haine politique enflammait leurs cœurs. J'’allais, me disait-on, m’allier par les liens du sang avec des ennemis de mon roi et de ma patrie. Chacun repoussait ce mariage comme un déshonneur éternel pour ma famille. Quoi qu'il en soit, j':i cruellement expié mon obéissance par vingt années d'une existence amère et désolée. OR. |
— Je vous crois, monsieur Guillaume ; vos lettres, que j'ai lues, ne m’ont laissé aucun doute à cet égard. Cette rupture violente vous a, rendu aussi malheureux que ma pauvre maîtresse, |
— Hortense m'a crn coupable d’une trahison volontaire, n'est-ce pas ?
— Ah ! l'excellent cœur ! Elle vous excusait auprès de son père en versant des larmes de pitié, car elle pensait moins à son propre chagrin qu’au désespoir que vous deviez éprouver.
— Et le baron van Bcrkhout ?
— Ah! quant à lui, c’est bien différent. Il était furieux, et voulait se rendre en Hollande pour forcer votre père à se battre en duel, pour laver ainsi dans le sang l'injure faite à sa famille. Mais, tant que l’on ignora votre mariage avec la comtesse de Hascot, Mlle Hortense fit espérer à son père que le vôtre reviendrait sur
7 SES dl —l4- A AN sa décision, La longue lettre que vous écrivites alors encouragea cette espérance... et plus tard. plus tard, hélas! ils quittèrent la Belgique Pour ne jamais revoir leur patrie.
— Et où sont-ils maintenant ? demanda Je comte,
Le vieillard leva les épaules sans rien dire.
— Vous devez le savoir. Voyons, soyez bon,
dites-le moi,
— Je l’ignore. Personne en Belgique ne le sait... Et si je le savais, je ne vous le dirais pas, car j'ai des raisons de croire que mes maîtres, s’ils sont encore en vie, désirent que nul de ceux qu’ils ont connus autrefois ne sache où ils sont.
Ce refus catégorique du vieillard parut affliger profondément le comte. Il s’imaginait que Ho- Mans en savait plus qu’il n’en voulait dire, et il espérait parvenir, avec un peu de patience, à lui arracher des explications qui le mettraient sur Ja trace de nouvelles recherches à faire.
— Reposez-vous un peu, monsieur Homans, Vous pourriez vous fatiguer, dit-il.
— Me fatiguer ! répondit Je vieillard avec un sourire ironique. Si tout mon corps était aussi
sain que ma tête et ma poitrine, je vivrais encore longtemps. Mais j'ai d’autres rouages dé-
traqués dans mon horloge. Je n’ai jamais été malade à proprement parler, monsieur le comte ; maïs c’est l’âge : je m’éteindrai camme une lampe qui n’a plus d'huile,
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‘e vous demande pardon de vous tenir si longtemps ; mais vous devez comprendre le vif intérêt que je prends au sort d’Hortense, la seule femme que j'aie aimée, et qui m'aurait rendu heureux.ici-bas, si un fatal concours de circonstances imprévues ne nous avait pas condamnés
tous les deux à une vie de regrets et de douleur,
— Mais, lors même que vous sauriez où se trouvent actuellement mes maîtres, que pourriez-vous faire pour eux ? demanda le vieux Humans. Quel est votre but, monsieur ?
— Mon but ? je vais vous le dire: Je n’ignorais pas que, peu après mon mariage avec la comtesse de Hascot, vos maîtres vendirent toutes leurs propriétés en Belgique et disparurent du pays, sans faire connaître le lieu de leur retraite, excepté à quelques personnes sûres at dévouées. Mais depuis, comme je ne cessais de penser à eux, il me vint, je ne sais trop pourquoi, la crainte qu’ils n’eussent perdu leur fortune et qu’ils ne vécussent dans le besoin. J'étais déjà riche de mon chef, et de plus j'avais hérité de mon oncle maternel, qui m’a laissé une fortune considérable, de sorte que je pouvais me dire un des plus riches propriétaires des Pays-Bas. J’éprouvai un désir ardent de connaître la résidence du baron van Berkhout et de sa fille, et, si c'était nécessaire, de sacrifier une partie de cette fortune pour les rétablir dans la situation
que leur avait probablement fait perdre la réso. lution de mes parents.
— De l'argent au baron van Berkhout ! dit le vicillard avec un sourire indigné, De l'argent
enant de vous ! Où sont donc vos sens, monsivur le comte :
"— Je le sais, vous avez raison, monsicur Homans ; mais Hortense pouvait être restée seule au monde, et j'espérais qu'elle, du moins; pourrait croire à la pureté de mes intensions, Dans ce temps-là, ma femme vivait encore, ct, quoiqu’elle m’eût rendu profondément malheureux, je m’abstins, par égard pour elle, de démarchrs qui auraient pu être mal interprêtées, Mais, aujourd’hui que la comtesse est morte depuis dixhuit mois, je suis tout à fait libre. Mon bon monsieur Homans, je vous en conjure par votre dévouement pour vos maîtres, dites moi où je puis les trouver : apprenez-moi, du. moins si quelques centaines de mille fiorins qui leur parviendraient par une main inconnue pourraient ajouter quelque chose à leur bien-être.
— Je ne doute pas de la droiture de vos intentions, répondit le vieillard ; Mais croyez-moi, je-ne sais rien, absolument rien.
T1 y eut un moment de pénible silence. Le comté poussa un profond soupir et serra les poings avec dépit,
— Vous êtes peu généreux en m’opposant un
refus impitoyable, murmura-t-il. Vous me cachez la vérité !
— Jugez-en, monsieur Je comte, répliqua le vieil intendant. Tout ce que je sais, je vais vous le dire aussi brièvement que possible, ‘
— Oh ! merci ! Je vous écoute,
— Ce scra peu de chose, monsieur le comte ….
Il y avait donc Promesse de mariige entre ma jeune maîtresse et vous, et tout le monde applaudissait à l'alliance de vos deux nobles fa- Miller, de deux jeunes gens si beaux et si dignés d’être aimés, La lutte entre les Belges et les Hollandais au sein des états généraux et dans les feuilles publiques avait atteint une vivacité inquiétante.
Jusqu'à cette époque, mon mritre avait tenu °Uvertement pour le roi Guillaume ; mais alors, dans la question de la séparation administrative entre les provinces du Midi et celles du Nord, il se prononça en faveur de la Belgique. Ce fut assez pour lui attirer la disgrâce du roi et la haine de votre père. Votre mariage fut retardé, La Révolution de 1830 éclata, et vous vous réfugiâtes en Hollande, auprès du roi. Je n'ai pas besoin de vous dire que Mlle Hortense, qui vous aimait sincèrement, en fut, proiondément malheureuse et pleura son bonheur perdu. C’est alors que vous écrivites une longue lettre pour consoler et rassurer le père et la fille en leur certifiant que, quoi qu’il pât advenir, vous reste-
riez fidèle à votre promesse. Cette lettre éloquente, et probablement sincère en ce moment, eut tout l'effet que vous en attendiez. Mon maitre et sa fille se calmèrent ct espérèrent pendant quelques semaines ; mais alors ils reçurent votre seconde lettre, celle où vous leur appreniez, en des termes empreints de la plus vive douleur et du plus grand désespoir, que vous alliez contracter mariage avec la comtesse de Hascot S vos parents, vos oncles, le roi lui-même le voulaient, et vous ne pouviez qu'obéir.
Cette nouvelle éclata comme un coup de foudre. Mlle Hortense tomba évanouie en poussant un cri déchirant, et demeura longtemps sans connaissance ; le baron van Berkhout jura qu'il allait partir pour la Hollande, et vous provoquer en duel, vous ou votre père. Rien, disait-il, ne pouvait laver l'injure faite à son “ honneur, ‘” si ce n’est la mort d’un de ses offenseurs Il donna des ordres pour pouvoir se mettre en route dès le lendemain, et ni les supplications ni les larmes de sa fille ne purent le détourner de son projet. Dans la soirée, pendant que les domestiques causaient entre eux de cette triste affaire, nous entendimes tout à coup fermer avec fracas et fermer à clef la porte de la chambre du premier étage où le baron se trouvait avec Mlle Hortense. Puis, des cris de la jeune fille, qui paraissait appeler au secours et demander grâce. Nous écoutâmes en frémissant, mais nous
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ne pouvions comprendre ni les plaintes de la demoiselle ni les menaces du baron furieux. Le bruit allait en augmentant. Nous craignions que notre maître n’eût perdu la raison, et que,
dans son égarement, il n’attentât aux jours de sa fille...
— Mon Dieu ! que se passait-il donc ? demanda le comte avec angoisse.
— Je n’en sais rien, Dieu seul le sait, continua le vieillard. Pendant longtemps le respect nous empêcha de prendre un parti et d'intervenir.
Mais à la fin, ne pouvant résister à mon inquiétude, je montai l'escalier quatre à quatre, suivi d:s domestiques, et bien résolu à enfoncer la porte si le baron, dans sa démence, refusait de l’ouvrir. Au premier coup frappé sur la porte, le baron cria : ‘“ Qui est Ià ? ”” Ft lorsque je lui dis que c'était moi, son intendant, il me répondit d’une voix'altérée : “ Ah ! je vous en prie, Homans, veuillez attendre un instant : je vais vous ouvrir tout de suite. ” — En effet, monsieur le comte, au bout de quelques minutes d’un silence effrayant, mon maître ouvrit la porte et nous demanda avec calme, mais avec une certaine surprise : ‘Eh bien. qu'est-ce que cela signifie ? Que faites-vous là tous ? Vous paraissez effravés ? Est-il étonnant ane des rens de qualité, tels que nous, soient affligés d'être frappés dans leur “ honneur ? *’ Descendez tranquillement, et laissez-nous pleurer sur notre hu