‹ Les Martyrs de la Libre PenseeChapitre 33 sur 44 · JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Mesdames et Messieurs,

Le seizième siècle se ferme sur le bûcher de Jordano Bruno, brûlé à Rome en 1600, et le dix-septième siècle voit encore le supplice de Vanini, brûlé à Toulouse le 9 février 1619. Plus tard encore, en 1632, soixante-dix-neuf ans après le bûcher de Michel Servet, eut lieu à Genève un autre autodafé beaucoup moins connu que celui de Yanini, mais non moins déplorable, celui de Nicolas Antoine, d'abord régent au collège de Genève, puis pasteur à Divonne, condamné au feu malgré son état évident de folie, pour avoir renié et blasphémé Jésus-Christ. Voici comment raisonnaient les ministres qui votèrent la mort de ce malheureux :

« Il est évident que la folie de cet homme est une

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punition de Dieu ; elle a commencé le 6 février dernier; mais depuis plusieurs années, lorsqu'il étudiait chez nous et voyageait en Italie, il était dans son bon sens et admettait son hérésie. Maintenant, si vous lui faites grâce parce qu'il est fou, vous devez absoudre les adultères qui cèdent à la force de leur penchant, laisser en liberté les meurtriers qui sont emportés par la colère, épargner les voleurs pour qui le bien d'autrui a d'irrésistibles attraits. Pour ces raisons^ et vu les blasphèmes du dit Antoine, qui sont mille fois pires que ceux d'Arius et de Servet, il faut le mettre à mort, et nous sommes sûrs d'être approuvés de toute la chrétienté, voire même des jésuites^ à l'exception des anabaptistes et des libertins *. »

Il est juste d'ajouter qu'en dehors des anabaptistes et des libertins, dans le sein même de la compagnie, quelques pasteurs se prononcèrent et protestèrent contre le stupide avis de leurs collègues ; mais ils étaient en minorité, et le malheureux Antoine fut livré aux flammes, après avoir été étranglé : la sentence avait ainsi adouci en sa faveur le supplice du feu. Ce fut du reste le dernier supplice capital infligé à Genève pour cause d'hérésie; à partir de cette odieuse exécution, on laissa dormir, sans toutefois l'abroger formellement, l'affreux code de Justinien.

1- Voy. Histoire de l'Église de Genève, par Gaberel, tome II, p. 297.

On se contenta dès lors de brûler les livres et d'emprisonner ou d'exiler leurs auteurs.

En France, après le supplice de Vanini, on ne vil plus, à la vérité, aucun libre penseur condamné à périr sur l'échafaud ; mais la persécution ne cessa de s'acharner contre les philosophes, et la fin du siècle et du règne du grand roi fut terrible aux protestants.

Arrêtons-nous un moment, avant de passer au dix-huitième siècle, sur ces deux grands faits de Thistoire de la pensée philosophique et religieuse au dixseptième.

Le plus grand nom de la philosophie au dix-septième siècle, avant Leibnitz, c'est Descartes. Ce n'est pas sans raison qu'on l'a appelé le père de la philosophie moderne : il l'a au moins définitivement affranchie du joug de l'autorité et lui a tracé sa méthode, en même temps qu'il lui a donné l'exemple d'une vie dévouée tout entière à la recherche de la vérité. « Enfin, dit-il, dans la troisième partie de son Discours de la méthode^ après avoir rapporté les règles de la morale qu'il s'était formée par provision, enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tacher à faire choii de la meilleure ; et, sans que je veuille rien dire de celles des autres, je pensai que je ne pouvais mieux que de continuer en celle-là même oii je me trouvais, c'est-à-dire que d'employer toute ma vie à cul-

tiver ma raison et à m'avancer autant que je pourrais en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étais prescrite. » Mais, si Descartes a voué ainsi toute sa vie à la recherche de la vérité, et s'il a été en ce sens un véritable philosophe ^ il a voulu aussi prendre toutes ses précautions pour ne pas grossir la liste des martyrs et pour vivre, c'està-dire pour philosopher, tranquillement. Aussi eutil soin de quitter la France pour se fixer en Hollande, le pays de l'Europe à cette époque où la pensée était le plus libre; et, dans cette retraite même, jugea-t-il prudent de garder pour lui le fruit de ses recherches sur le système du monde, quand il apprit la condamnation de Galilée. « Ce qui m'a si fort étonné, écrit-il au Père Mersenne, le 28 novembre 1633, que je me suis quasi résolu de brûler tous mes papiers, ou du moins de ne les laisser voir à personne. » Plus tard, en 1637, lorsqu'il se décida à publier ses pensées, il usa de toutes sortes de ménagements et de stratagèmes pour détourner les orages de sa tête, et, disons-le aussi à l'honneur de ce grand génie, pour mieux assurer le succès de ses idées. C'est ainsi que, mettant de côté toutes les questions relatives à la théologie et à la politique, il renferme son libre examen dans les limites de la pure métaphysique, de la géométrie et de la physique. C'est ainsi encore qu'il dédie ses Méditations ^ ce développement du Discours de la méthode, à Mes-

sieurs les doyens et docteurs de la sacrée Faculté de théologie de Paris. Eh bienl malgré tous ces ménagements, tous ces stratagèmes, toutes ces précautions, qui semblaient excessives à Bossuet lui-même (il est vrai que celui-ci en parlait bien à son aise); malgré tout cela, Descartes ne put échapper entièrement à la persécution, même en Hollande. Peu de temps après la publication du Discours de la méthode (publié à Leyde en 4637), il vit éclater contre lui, dans le sein de l'Université d'Utrecht, un violent orage, suscité par Gisbert Voët, alors professeur de théologie, puis bientôt recteur. Celui-ci ne manquait pas d'accuser d'athéisme Tauteur du Discours de la Méthode et des Méditations; il le comparait à Vanini, en même temps qu'à Ignace de Loyola. Descartes se défendit; mais un arrêt des magistrats, circonvenus par le fanatique Yoêt, ordonna qu'il serait cité, au son de la cloche, à venir répondre à l'accusation d'athéisme et à celle de calomnie. Il risquait tout au moins d'être condammé à une forte amende et de voir ses livres brûlés par la main du bourreau. On dit que son adversaire, se croyant sûr du succès, avait déjà fait un marché avec l'exécuteur pour que celui-ci n'épargnât pas le bois dans le bûcher et qu'on vit la flamme de plus loin. Heureusement, Descartes parvint à faire casser cette inique procédure, grâce à la protection de l'ambassadeur de France et du prince d'Orange ; et il put continuer à vivre en paix au sein

de la Hollande. Mais la philosophie de Descartes et ses partisans restèrent longtemps en butte à la persécution; et, lorsqu'en 1667 le corps de ce grand homme, mort en 1650 à Stockholm, où l'avait fait venir la reine Christine, eut été rapporté à Paris pour être déposé en grande pompe dans un caveau de réglise de Sainte-Geneviève, au moment où le Père Lallemand allait monter en chaire pour prononcer Toraison funèbre, arriva un ordre de la cour qui interdisait tout discours en l'honneur de Descartes!

Mais toutes ces persécutions ne furent rien en comparaison de celles que déchatna contre les prolestants la révocation de l'édit de Nantes, « ce complot affreux, dit Saint-Simon ^ (personne n'a flétri cet acte abominable en termes plus énergiques), ce complot affreux qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels les dragons firent mourir tant d'innocents par milliers, qui ruina un peuple si nombreux, qui déchira un monde de familles, qui artna les parents contre les parents pour avoir leur bien et les laisser mourir de faim... ; qui donna le spectacle d'un si prodigieux peuple proscrit, nu, fugitif, errant sans crime, cherchant asile loin de sa patrie; qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent très estimés pour leur piété, leur savoir,

^< Mémoires, éd. Hachette, t. XIII, p. 24.

leur vertu, des gens aisés, faibles, délicats, à la rame et sous le nerf très effectif du comité, pour cause unique de religion... » C'est là qu'il faut chercher les martyrs, à la fin de ce siècle si lettré et si poli que l'on a appelé le grand siècle, sous le règne de celui que l'on a nommé le grand roi : il y en eut par milliers. Car, si beaucoup sacrifièrent leur conscience à leur vie, à leur liberté ou à leur fortune, combien ne sacrifièrent pas leur fortune, leur liberté, leur vie même à leur conscience! Combien souffrirent les plus cruels supplices, ou se laissèrent dépouiller de tout et conduire aux galères plutôt que d'abjurer leur foi! Mais il n'entre pas dans mon sujet de dérouler ce nouveau martyrologe: il y faudrait d'ailleurs un cours tout entier; j'ai voulu seulement en marquer la place et montrer que je ne l'oubliais pas.

Ces horribles persécutions ne finirent pas d'ailleurs avec la mort du grand roi, qui croyait racheter par là ses péchés ; en plein dix-huitième siècle, sous le règne du roi très chrétien Louis XV (qui avait aussi, il est vrai, beaucoup de péchés à racheter), en 1745, deux ordonnances prescrivaient d'envoyer aux galères, sans forme de procès, tous ceux qui auraient assisté aux assemblées des religionnaires; les enfants étaient enlevés à leurs parents; les femmes rasées, battues de verges, enfermées pour toute leur vie ; les pasteurs exécutés.

Dans le même temps, — toutes les tyrannies se tiennent, — aux termes d'une ordonnance de 1757. il était défendu, sous peine de mort, de publier aucun ouvrage tendant à émouvoir les esprits. Il est vrai que la peine de mort ne fut jamais appliquée en France au dix-huitième siècle pour un délit de ce genre : l'opinion publique ne le permettait plus; mais la prison, Texil ou la fuite, les plus beaux ou les meilleurs ouvrages livrés au feu par la main du bourreau, voilà le sort qui menace incessamment ou qui frappe en effet les écrivains qui osent penser librement, . attaquer les préjugés, la superstition, le fanatisme, prêcher la tolérance et l'humanité. Et ici j'arrive à l'objet spécial de cette leçon, à la philosophie du dix-huitième siècle et à Jean-Jacques Rousseau, en qui je veux faire voir le martyr de cette philosophie. Mais, avant de montrer dans ce grand écrivain le philosophe persécuté, il faut rappeler quel fut en général le rôle de la philosophie du dix-huitième siècle, et quel fut en particulier celui de Rousseau dans cette philosophie.

Je voudrais d'abord dissiper une équivoque dont on abuse singulièrement. Beaucoup affectent d'identifier entièrement la philosophie du dix-huitième siècle avec celle des Helvétius et des d'Holbach, comme si les écrivains les plus éminents de cette époque, Voltaire et Rousseau en tête, n'avaient

pas hautement répudié et réfuté éloquemment le matérialisme de ces philosophes. Non, la philosophie du dix-huitième siècle, ce n'est pas seulement Helvétius ou d'Holbach, ni même Diderot et d'Alerabert; ce n'est pas même seulement Voltaire, celui que Ton a nommé le roi Voltaire ; c'est aussi Jean- Jacques Rousseau, si différent de Voltaire; c'est aussi Montesquieu, si différent de tous deux, et c'est encore Emmanuel Kant, le philosophe de Kœnigsberg.

Si, maintenant, nous envisageons la philosophie du dix-huitième siècle en général, indépendamment de tel ou tel système où elle a pu s'égarer, quels qu'aient été ses défauts et ses excès,, elle offre deux grands traits qui résument son rôle et qui lui sont tellement inhérents qu'ils se retrouvent jusque dans les plus mauvaises doctrines auxquelles elle a donné le jour :

1^ En proclamant l'autorité absolue de la raison, en revendiquant le droit de libre examen dans toute son étendue, en appliquant la critique à toutes les questions, elle a définitivement émancipé l'esprit humain^ et par là elle a complété l'œuvre commencée par la Renaissance, la Réforme et la philosophie du dix-septième siècle.

2"^ Elle a dégagé, développé et répandu dans le monde l'idée, restée jusque-là enfouie ou obscure, de la justice universelle et de V humanité^ et elle a

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ainsi accompli ou préparé la réforme des mœurs et des institutions sociales.

Tel a été en général le rôle de la philosophie du dix-huitième siècle^ et tels sont ses titres à notre reconnaissance.

Rousseau a concouru, pour sa bonne part, à cette œuvre collective, mais d'une manière tout à fait originale et qui lui donne un rang à part au milieu de la philosophie de son temps.

1® Dans l'ordre des idées morales et religieuses, il représente le sentiment, opposé à Tabus de l'analyse et du raisonnement; V instinct sublime de la conscience, méconnu par bien des philosophes qui ramenaient les lois morales à des conventions et réduisaient le devoir à l'intérêt personnel; l'instinct religieux, défendu à la fois contre la superstition et le fanatisme, qui le défiguraient si odieusement, et contre la philosophie, qui, par l'effet d'une réaction trop naturelle, l'attaquait avec tant de violence ; ce christianisme raisonnable^ enfin, que Locke avait tenté avant lui, que Kant devait tenter de nouveau après lui, et dont Rousseau opposait l'esprit tout ensemble évangélique et philosophique à l'aveugle fanatisme des uns et au scepticisme frivole ou aux attaques inconsidérées des autres.

2^ Dans l'ordre des idées politiques, il représente le principe de l'égalité républicaine et de la souveraineté du peuple.

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Voilà, en dépit des erreurs ou des exagérations et des contradictions du trop paradoxal et trop ioeonsistant écrivain, les grands côtés de Jean-Jacques Rousseau, sans parler de la magie de son style, qui en fait l'écrivain le plus éloquent du dix-huitième siècle. Par ces côtés, le génie de Jean-Jacques reflétait son berceau, la cité protestante et républicaine où il était né, où il avait passé les premières années de sa vie et où il avait pris de ces impressions qui ne s'effacent plus.

C'est surtout dans VÉmile et dans le Contrat wcial que Rousseau remplit le double rôle que je viens d'indiquer, et ce furent précisément ces deux ouvrages qui commencèrent pour lui la période des persécutions où nous allons le suivre. Je sais bien que Rousseau a été trop souvent, par l'effet de sa nature et de son caractère, son propre bourreau à lui-même : son imagination malade en a fait un des hommes les plus malheureux de la terre ; mais il a été aussi la victime d'odieuses persécutions, qui ajoutèrent des malheurs trop réels à ses malheurs imaginaires, et il a payé de son repos et du peu de bonheur dont il pouvait encore jouir les services qu'il rendit à l'humanité. C'est ce que je veux montrer maintenant.

Ce fut à la campagne, dans sa retraite de l'Ermitage et dans celle de Montmorency, que Rousseau médita et composa les deux grands ouvrages qui lui

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(levaient attirer tant de persécutions. Ce fut en particulier au milieu du parc de Montmorency qu'il composa le cinquième livre de VÉmile^ Sophie ou la femme ^ qui, avec la Profession de foi du vicaire savoyard^ est la partie la plus belle et aussi la plus solide de ce monument. « C'est dans cette profonde et délicieuse solitude, dit-il en ses Confessions^ qu'au milieu des bois et des eaux, aux concerts des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'oranger, je composai dans une continuelle extase le cinquième livre de V Emile, dont je dois en grande partie le coloris assez frais à la vive impression du local où je l'écrivais. »

Malheureusement, la solitude, tout en exaltsint ses facultés intellectuelles et littéraires, avait eu aussi sur lui une influence fâcheuse : elle avait contribue à développer le mal auquel il n'était que trop encUn. Le Contrat social et VÉmile s'imprimaient simultanément. Les retards qu'éprouva l'impression de ce dernier ouvrage, et dont il ne s'expliquait pas la cause, allumèrent son imagination déjà malade et encore surexcitée par une maladie cruelle dont il soufirait alors : il se figura que les jésuites s'étaient emparés de son ouvrage, et que, prévoyant sa mort prochaine, dont il ne doutait pas pour sa part, ils voulaient en retarder l'impression, dans le dessein d'altérer son livre. « Il est étonnant, dit-il luimême, expliquant très bien par là cette maheureusc

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facilité qu'il avait, en général, à réunir et à rapprocher les plus petites circonstances qui pouvaient faire naître ses soupçons, les augmenter et enfin les changer en certitude, il est étonnant quelle foule de faits et de circonstances vint dans mon esprit se calquer sur cette folie et lui donner un air de vraisemblance ; que dis-je ! m'y montrer révidence et la démonstration. » Rousseau ne tarda pas à comprendre son extravagance (c'est son expression); mais imaginez quel effet la persécution allait produire sur cette pauvre âme malade, en se déchaînant réellement sur lui.

VÉmile, publié en 1762, fit grande sensation et grand scandale. Le clergé tonna ; le parlement jeta feu et flammes. « On entendait dire tout ouvertement aux parlementaires qu'on n'avançait à rien à brûler les livres et qu'il fallait brûler les auteurs ^. » Si la vie de Rousseau ne courait pas de dangers réels, sa liberté du moins était menacée. Une nuit, il est averti, par un billet du prince de Gonti que lui envoyait la maréchale de Luxembourg, que,' malgré tous les efforts de ce prince, on était décidé à procéder contre lui à toute rigueur. « La fermentation, marquait ce billet, est extrême, rien ne peut parer le coup ; la cour l'exige, le parlement le veut; à sept heures du matin, il sera décrété de prise de corps, et l'on en-

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