ClIALLONER, op. cit., t. l, p
3. Apologie pour les prêtres de la Compagnie de Jésus et le séminaire anglais, ch. vi.
laquelle un acte initial de fidélité nous a fixés. C'est une sorte de passivité agissante qu'il faut se garder de confondre avec l'inertie. Au xvi^ siècle, lors des innombrables suppressions de monastères et de couvents, une protestation retentit sans cesse : Nous voulons mourir dans l'état que nous avons choisi. Lors du sac du couvent des nonnes de Sainte-Catherine, près de Diesenhofen (1529), « aucune de nous, dit la Chronique, ne s'est laissé intimider; nous disions : nos parents nous ont mises dans ce couvent pour servir Dieu dans ce saint ordre ; nous ne le renierons jamais, nous sommes décidées à y vivre et à y mourir * ^), A Nuremberg, les péripéties de la suppression du couvent de Sainte-Claire nous montrent les nonnes fermes dans leur résolution. « Avec l'aide de Dieu, dit sœur Félicité Grandherr, personne ne pourra me faire sortir de mon petit couvent aussi longtemps que je vivrai. Je dirai plus : bien qu'on outrage d'une si abominable manière l'état que j'ai embrassé, mon avis est que si j'avais encore ma liberté, je m'offrirais de nouveau volontairement à Dieu pour le servir dans la vie religieuse... Je veux et j'implore la grâce de vivre et de mourir dans l'état religieux -. » La Chronique du couvent de Sainte-Marguerite à Strasbourg n'est pas moins éloquente 3. Les Klosterherren (chefs de la République
1. Archiv fur schweizerische Reformationsgeschichte, t. III, p. 101-
2. HôFEL, Denkwurdigkeiten der Charitas Pirkheimer, Bamberg, 1852 ; LocHNER, Briefe der Félicitas Grundherr, dans les Histor-polit. Blatt., p. 44, 442-455.
3. Chronic ûber das berûhmte Gotteshaus Sanct-Margarethen und Sanct-Agnes, Prediger Ordens zu Strasburg, ms. rédigé en 1738 et publié par extraits dans un récit d'ensemble par M. Th. de Bussière, Histoire des religieuses dominicaines du couvent de Sainte-Marguerite et Sainte-Agnès, à Strasbourg , in-12, Strasbourg, 1860.
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strasbourgeoise) firent comparaître devant eux toutes les nonnes ; celles-ci déclarèrent « qu'elles étaient entrées librement et joyeusement au couvent, pour se soumettre à la Règle et se consacrer au service du Seigneur, qu'elles trouvaient le bonheur et la paix de l'âme dans leur cloître, et que la violence seule les en ferait sortir * ». Remarquons que ces protestations ne sont pas de pure forme et qu'on sait, en les prononçant, à quelles extrémités elles peuvent conduire. Les religieuses augustines d'Einbeck ayant refusé de renier leurs vœux, le conseil de la ville fit le siège du couvent. Après quelques jours d'attente, on vit ouvrir une fenêtre à l'étage supérieur et les nonnes firent descendre un coffre. Les assiégeants l'ouvrirent. Il contenait le cadavre de la première religieuse morte de faim. Les chanoines d'Hexham ayant protesté également de leur volonté de garder leurs vœux, le roi Henri VIII fit savoir au duc de Norfolk que ces moines « doivent être pendus haut et court, sans délai ni cérémonie ». Pour l'exemple, le sous-prieur fut accroché devant la porte du monastère.
Nous trouverions sans peine parmi les martyrs des temps primitifs des traits identiques; cela est si peu douteux que nous les omettons afin d'abréger, les tenant toutefois pour acquis. D'après cela on sera tenté de croire que martyrs des premiers siècles et martyrs de la Réforme ont eu exactement le même concept des droits et des devoirs de la conscience.
Pour notre compte, nous ne le croyons pas. Les sujets de Dèce et les sujets d'Elizabeth ne se plaçaient pas au même point de vue pour envisager le problème que les
1. Chronic ûber das berûmhte Gotteshaus, etc., p. 38, mêmes protestations, p. 71, 96.
uns et les autres, chacun à leur manière, s'ejQforçaient de résoudre.
Toute société politique est un scandale pour la raison pure. Elle est l'œuvre non d'un législateur, mais d'une suite de générations ; il en résulte une superposition de toutes sortes de rouages qui ont servi, mais qui ne servent plus, qui servent peu ou mal. Dès qu'apparaît dans une société un réformateur religieux, un de ses premiers soins est de pressentir le pouvoir, auquel il propose un remaniement plus ou moins complet de ce qui existe : le pouvoir refuse, le réformateur s'obstine, le pouvoir sévit. Lorsque parut le christianisme, il y avait de bonne besogne à faire dans l'Empire. S'en chargerait-il ? Considérons les chrétiens ; non la foule, mais les chefs. Plusieurs d'entre eux ont laissé des écrits assez développés dans lesquels ils traitent la question de l'amélioration de l'humanité. Les principaux sont pleinement d'accord entre eux. Leur principe, en matière de gouvernement, a, dès l'origine, la rigidité d'une figure géométrique : Dieu en haut, l'empereur à mi-côte, le peuple en bas. Autour de la pyramide on déroule, suivant la nature d'esprit et le tempérament de chacun, un paysage idéal ou un tableau réaliste.
Les apôtres saint Paul et saint Pierre, saint Luc, saint Clément le Romain, sont de purs « loyalistes » ; les apologistes Athénagore, Théophile, Apollinaire, vont plus loin ; quant à Méliton, il proposée l'empereur de se convertir et, ému de sa propre idée, termine son Apologie à la manière d'une pastorale. Tous, gens rassis, souhaitent le maintien de l'Empire, jouissent avec reconnaissance de la paix romaine, de l'éclat des cités, de la sagesse des lois Les chrétiens se montrent éminemment conserva-
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teurs ; ils sont même, dans le sens moderne du mot, des « légitimistes ». Cependant TEtat les pourchasse et, sans illusion possible, vise la religion chrétienne qu'il veut détruire ; alors, afin de demeurer citoyen irréprochable, le chrétien donne à sa résistance une forme passive : la révolte lui répugne, il adopte le martyre comme forme d'opposition. C'était infiniment héroïque, et ce n'était pas moins habile. Après un siècle et demi de cette opposition, on pouvait prévoir ce qui arriva moins d'un siècle après. Dès le règne de Dèce, la répugnance, la lassitude des bourreaux, sont manifestes ; la sympathie va décidément aux victimes. Cette situation aboutit pour l'Etat à dès défaites morales répétées. Individuellement, les fidèles se montrent fermes dans la foi, et leur résistance est un échec pour le pouvoir. « Mettre à mort un accusé qui de lui-même demandait à périr pour le Christ n'était qu'une marque d'impuissance et un dénouement misérable ; la victime triomphait, et de ces assises sanglantes l'autorité sortait amoindrie ; réussir par persuasion non par contrainte, amener les chrétiens à faiblir, tel était le but ambitionné. C'était en vain.
« Ils ne songent qu'à remporter la victoire, dit Lactance, car il y a là pour eux joute réelle ; j'ai vu, en Bithynie, un gouverneur transporté d'une joie aussi grande que s'il eût dompté quelque nation barbare : il s'agissait d'un chrétien qui, après avoir opposé pendant deux ans une généreuse résistance, paraissait avoir enfin cédé*. » Des actes publiés par Ruinart nous montrent, au même temps, un magistrat se réjouissant avec son assesseur d'un semblable succès, qu'il croit avoir atteint