A LA TOUR DE LONDRES, LE 22 JUIN
John Fisher naquit à Beverley, en 1539. Fils d'un négociant très considéré, il apprit les rudiments des lettres dans les écoles de sa ville natale, ensuite il fut admis à l'Université de Cambridge, promu bientôt au grade de fellow et au sacerdoce. Il fut présenté, jeune encore, à lady Marguerite, comtesse de Richmond, mère du roi Henri VII, obtint rapidement sa confiance et devint son confesseur quand le D^Fitz James partit occuper le siège épiscopal de Rochester. John Fisher refusa les bénéfices proposés, et sa modestie et son désintéressement demeurèrent au-dessus des offres les plus avantageuses. Il emploj^a l'influence que lui valait sa charge à procurer la fondation d'une chaire de théologie dont il fut nommé titulaire. La même année, il fut élu vice-chancelier de rUniversité de Cambridge (1501) et proposé par lady Marguerite pour le titre d'abbé de Westminster, ce qui l'eût fait un des plus riches seigneurs du royaume ; mais il refusa. Fisher portait dès lors à l'Université un attachement profond et il dirigea vers elle les libéralités de ladj^ Marguerite ; c'est de cette époque que date l'opulence de Cambridge. Ce fut également pendant le gouvernement de Fisher que le pape Alexandre VII concéda à l'Université un précieux privilège : celui de choisir tous
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les ans douze prêtres, docteurs maîtres ou gradués, qui iraient chaque année prêcher dans les trois royaumes, avec le sceau de l'Université, sans avoir à solliciter la permission de l'Ordinaire.
Henri VII ne montra pas moins de confiance à John Fisher que ne le faisait sa mère : il lui confia la direction de la conscience de ses deux fils Arthur et Henri, le futur roi Henri VIII, à qui son rang de cadet permettait alors de songer à l'état ecclésiastique et que des vues humaines songeaient déjà à faire couronner de la tiare. Fisher fut nommé évêque de Rochester sans renoncer pendant quelque temps à s'occuper activement de Cambridge où s'élevait, sur ses conseils, un nouveau collège, Corpus Christi Collège ; il devait quelques années plus tard, sans se relâcher en rien de ses obligations épiscopales, fonder Saint John Collège ; il reçut peu après le titre de chancelier à vie.
En 1509, la mort de Henri VII éleva au trône d'Angleterre l'élève de John Fisher, le jeune roi Henri VIII. Les quinze premières années du règne de ce prince n'étaient pas de nature à alarmer sérieusement l'évêque de Rochester. Celui-ci conservait sur son roi le prestige et l'autorité qu'il avait jadis exercés sur son pupil. Tout au plus pouvait-il être contrarié par le faste, les réceptions somptueuses de la cour, au milieu de laquelle il ne pouvait, aussi souvent qu'il l'eût souhaité, se dispenser de paraître. John Fisher partagea la surprise et l'indignation générale quand il apprit que le roi, d'après l'avis même de son confesseur Longnan, formait le dessein de divorcer avec Catherine d'Aragon et d'épouser Anne Boleyn. Le primat d'Angleterre, Wolsey, tenta d'attirer John Fisher dans le parti du divorce, il échoua. Le roi lui adressa un traité de sa composition dans lequel il arguait en théologien des causes de nullité de son propre mariage. Fisher ne répondit rien. Henri fit mander
l'évêque de Rochester à Westminster, chez le primat. Le roi s'entretint avec son vieux précepteur et se promena quelque temps avec lui dans la grande galerie. Ensuite ils s'assirent et Henri demanda à Fisher ce qu'il pensait du projet de divorce. Bailey raconte que l'évêque se jeta aux genoux du prince en lui disant : « Sire, j'éprouve le besoin de délivrer mon âme. » Henri lui saisitles mains, le releva ; alors Fisher lui déclara que la validité du mariage ne faisait pas de doute. « Oh ! mon seigneur et bien-aimé souverain, dit-il en finissant, pardonnez ma franchise et laissez-moi espérer que vous inclinerez aujourd'hui du côté de la justice et de la vérité I » Le roi se leva et le quitta brusquement ;peu après, il lui fit faire défense d'exprimer des opinions contraires au divorce. Henri Vni fit réunir les évoques d'Angleterre pour les consulter sur la licéité de son divorce. L'assemblée ne décida rien, sinon que la cause devait être déférée au pape ou à ses commissaires. On pouvait interpréter cette solution comme un doute d'autant plus grave que parmi les signataires de la pièce se lisait le nom de John Fisher. Mais celui-ci désavoua publiquement sa participation et sa signature à un tel acte. A cette époque il devenait le conseiller écouté de la reine Catherine d'Aragon, malgré les préventions que celle-ci ne cachait pas aux sujets de son mari. L'enquête solennelle au cours de laquelle la reine répudiée était en apparence appelée à se défendre procura à John Fisher l'occasion de révéler la vaillance de son âme et la générosité de son caractère. L'évêque de Rochester se présenta un jour à la barre et protesta que le salut de son âme l'obligeait, au risque de sa vie, à dire ce qui appartenait à la cause. « Je déclare, dit-il, que le mariage du roi est valide devant Dieu et devant les hommes, et nul pouvoir divin ou humain ne le pourrait dissoudre. » Henri VIH, présent, se tut ; mais, rentré au palais, il épancha sa colère en une violente diatribe contre
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l'évêque , dont la faveur était décidément bien finie.
John Fisher ne cachait nullement sa réprobation ; il la proclamait du haut de la chaire, en 1532. Il fut arrêté sous un prétexte ridicule et condammé pour misprision of treason ; l'évêque dut verser 300 livres sterling et sortit de la Tour de Londres. Il y devait bientôt rentrer.
En sa qualité de pair ecclésiastique du royaume, Fisher, membre de la Chambre des Lords, vota contre le statut qui déshéritait Marie, fille de la reine Catherine, au profit d'Elizabeth, fille d'Anne Boleyn. A la fin de la session, le Parlement déclara que tous ses membres prêteraient serment à ce statut, Fisher refusa ; il fut reconduit à la Tour. Sur les instances que lui firent ses amis, Fisher consentit à une concession. Il se déclara prêt à accepter le statut successoral et à ne jamais disputer sur la validité ou la nullité du mariage de Catherine, quoique, ajoutaitil, ce serment ne lui laissât pas la conscience parfaitement en repos. La réserve déplut au roi, qui entreprit de convaincre l'évêque et, n'ayant pu y parvenir, le déposséda de son titre épiscopal et le renvoya à la Tour.
Fisher distinguait très sagement, au sujet de la loi successorale, entre ce qui regardait le pouvoir civil, dont il ne discutait pas les règlements, et la partie théologique, sur laquelle il réservait l'exclusive compétence du pape et de l'Église.
Fisher vit son serment, ainsi expliqué, repoussé parle conseil du roi et, du même coup, fut condamné à la dégradation, à la perte de ses titres et dignités, à la confiscation de ses biens et revenus et à l'emprisonnement perpétuel.
Nous allons maintenant retracer, d'après un document ancien, l'histoire de son procès et de son martyre.
Bibliographie. — J. Fischer, Opéra ladna, in-fol., Wirceburgi, 1597; — English Works, edited by J.-E.-B. Mayor. London, 1876 (le' volume seul paru). — R. von Fisher-
Treuenfeld, Lord Johann Fysther an historical, genealogical and heraldic Resarch, in-8°, London, 1894 ; — Exposido fidelis de morte D. Thomae Mori et quorumdam aliorum insignium virorum in Anglia, Antverpiae, 1536 (simples extraits de la fameuse lettre pseudo-érasmienne, du 23 juillet 1535 ; cf. Œuvres complètes d'Erasme, Leyde, 1703, t. III, col. 1763-1771). — Life of John Fisher bj' Rich. Hall, London, 1665 ;LifeofJ. F.hy John Lewis, 2 vol., London, 1855; — Bridgett, Li/e of Fisher, Bishop of Rochester, in-S", London, 1888 ; Vie du B. Jean Fisher, évêque de Rochester, card. delà S. E. i?., et martyr sous Henri VIII, par Bridgett, traduction française de J. Cardon, in-S", Lille, 1900. - W.-E Gladstone, The Elizabethan Settlement of Religion, dans Nineteenth Century, juillet 1888, p. 1-13 ; The English Church under Henri VIII, dans même revue, nov. 1889, p. 882-896, s'efforce de démontrer que la substitution de l'Eglise établie à l'Eglise romaine sous Henri VIII s'est opérée sous le couvert de l'autorité religieuse des plus hautes personnalités catholiques : Warham, Tunstal, Gardiner et John Fisher. Réfutations par John Morris, S. J, : M. Glasdtone and the Elizabethan Settlement of Religion, dans Dublin Revieiu, oct. 1888, p. 243-258 ; S. G. Mivart, dans The Tablet, déc. 1888 ; T.-E. Bridgett et M. Gillow, dans The Tablet, nov. 1889; S. Smith, S. J., dans The Month, déc. 1889, p. 457-480 ; J. Morris, dans Dublin Review, janv. 1890, p. 111-135."; J.-H. Pollen, M. Gladstone and Blessed John Fisher, dans The Month, févr. 1890, p. 235-244.
M. Gladstone prétendait qu'en mars 1533-1534 John Fisher s'était montré très accommodant dans la question de la suprématie rojale et qu'il aurait donné au clergé l'exemple de la soumission. Plus tard il déploi'a son erreur et versa son sang pour en effacer le scandale et le souvenir. Cette découverte inattendue, assez bien frottée d'érudition, s'appuie en particulier sur le témoignage d'un écrivain contemporain, Nicolas San- DERUs, De Origine ac Progressa Schismatis Anglicani, Romae, 1586, p. 106-107. Le R. P. Bridgett, mieux qualifié que personne pour reviser cette accusation, a fait remarquer que la première édition de cet ouvrage, Cologne, 1585, ne contient pas le passage comprom.ettant. Il a été emprunté par l'auteur de l'édition romaine, probablement le P. Robert Persons, S. J., à un certain Hiiliard, jorêtre anglais réfugié à Rome, auteur d'un travail sur le schisme d'Henri VIII, dont il reste quelques fragments. Au reste, quel que soit l'auteur de l'interpolation, en la considérant dans le contexte, la confusion des faits et des dates est telle qu'il faut lui refuser toute créance.
L'unique source biographique ancienne pour John Fisher a été imprimée sous ce titre : The Life and Death of that renowned John Fisher, Bishop of Rochester. Comprising the highest and hidden Transactions of Church and State in the Reign of
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HenrytheS^^, with divers Mor ail, Historicall, and Politicall Animadversions upon Cardinal Wolsey, Sir Thomas Moor. Martin Luther, with a full relation of Queen Katherine" s Divorce, Carefully selected from severall ancient Records, by Tho : Bailey. D.D.y in-S", London, printed in the yeare 1655. Cet ouvrage est un remaniement assez maladroit d'une vie originale manuscrite. L'œuvre de Bailey est aujourd'hui effacée par la publication magistrale « du texte authentique, tout d'une venue et fixé d'après des manuscrits de marque ». Cette publication est l'œuvre du R. P. Van Ortroy, de la Compagnie de Jésus, dans Analecia bollandiana, 1891, t. X, p. 121-365 ; 1893, t. XII, p. Cet érudit a découvert en Italie un texte latin de la vie manuscrite et il a publié ces deux textes, anglais et latin, parallèlement. C'est à cette publication définitive, et au texte latin, que nous avons emprunté le passage relatif au procès, à la condamnation et au martyre de John Fisher. — D. Bède Camm, Lives of the english martyrs, in-12, London, 1904, t. I, p. 47-123,