MARTYRE DE PIERRE OUEN
L'Eglise de Corée traversait une persécution dans laquelle tous ses membres ne furent pas également héroïques. François- Xavier Kouen n'avait pas été inquiété en 1785 ; en 1791 on le relança, il fut arrêté et traduit devant le tribunal des crimes. Ni menaces ni supplices ne purent venir à bout de sa constance ; il fut donc exilé, mais, avant son départ, on parvint à obtenir de lui une formule équivoque qu'on se hâta d'interpréter comme d'une soumission formelle et en conséquence sa peine fut mitigée. Il mourait quelques jours plus tard sans qu'on puisse savoir le fond de cette intrigue qui se joua autour de lui. Il semble d'ailleurs que la tactique des persécuteurs de Corée ait été identique à celle des empereurs et des préfets de Rome ; quand ils ne pouvaient arracher une apostasie ils se contentaient d'une soumission qui a pu n'avoir parfois rien de volontaire chez celui qui était censé l'avoir consentie. Une grâce éclatante donnait lieu de croire à la chute du chrétien dont les protestations étaient étouffées administrativement et l'exemple colporté partout pouvait aider à ébranler et à entraîner des fidèles peu attachés à leur croyance ou mal instruits de leurs obligations.
Un grand nombre de chrétiens arrêtés, vers la même époque, se délivrèrent de la persécution par l'apostasie. Nous pouvons citer parmi les principaux : Tsoi-Il-tsiel-i, Tsieng Inhiek-i, Son Kieng-ioun-i, Sang Tak-nioun-i, T'soi In-kir-i, Tsoi Pil-tie-i, etc., qui tous eurent plus tard le bonheur de souffrir le martyre.
Dans le Nai-po, nou^ rencontrons les mêmes fai-
blesses. Au district de Koang-tsiou, apostasie de Marcellin T'soi et de ses nombreux compagnons d'emprisonnement ; au district de Hong-tsiou, apostasie de la famille de Seng-hoa ; au district de Tang tsin, apostasie de François Pai et de beaucoup d'autres. Marcellin T'soi et François Pai lavèrent plus tard cette faute dans leur sang. Enfin la défection la plus triste, la plus humiliante pour les chrétientés du Nai-po, fut celle de leur apôtre, Louis de GonzagueNi Tan-ouen-i. Connu de tous, païens et chrétiens, il ne put longtemps éviter les embûches des persécuteurs. Il fut pris et enfermé à Kong-tsiou. Nous ne connaissons pas ses supplices ; mais il paraît certain qu'il se laissa ébranler. Une lettre du gouverneur de Kong-tsiou, Pak Tsong-ak-i, du 2 de la douzième lune, annonça au roi la soumission de Tan ouen-i. « Il a apostasie, dit ce document, de la manière la plus formelle, a témoigné sa douleur de s'être laissé entraîner dans une mauvaise doctrine mêlée de magie, et s'est engagé avec germent à aller dissuader tous ceux qu'il avait endoctrinés, afin de les ramener dans la voie véritable. » Le roi répondit par un ordre de ne relâcher le coupable qu'après un retour positif et complet, car sa conversion était bien récente. Toutefois il fut mis en liberté, le 5 de cette même lune, et put retourner chez lui. Le rapport du gouverneur dé Hong-tsiou est évidemment empreint d'une monstrueuse exagération. Quels qu'aient pu être les torts de Louis, sa faiblesse n'a pu aller jusqu'à s'engager par serment à faire apostasier les chrétiens. La meilleure preuve, c'est qu'aussitôt mis en liberté, il recommença à pratiquer tous les devoirs de la religion. Mais comme il était trop connu dans le Nai-po, il prit le parti d'éraigrer pour être moins exposé à de nouveaux périls. Dans la nuit du dernier jour de cette année (1791) j il fit ses adieux à son frère aîné. Non seulement plus de trente familles de sa parenté qui habitaient en ce lieu.
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mais encore tous les habitants du village, composé de plus de trois cents maisons, s'étaient réunis autour de lui. C'était lui qui leur avait lait connaître Jésus-Christ, lui qui les avait convertis et baptisés ; aussi semblait-il que chacun perdît un père, un frère, un ami. Son départ fut une scène déchirante. Il alla s'établir au district de Hong-san, et recommença àtravailler à la prédication de l'Evangile, quoique avec beaucoup moins d'éclat et de publicité jusqu'au jour de son martyre.
De grands et glorieux exemples de fidélité vinrent consoler l'Eglise naissante de Corée. Dans le district de Mien-tsien, où les arrestations avaient été très nombreuses, Laurent Pak, voyant les chrétiens emprisonnés depuis plusieurs mois, avait eu le courage d'aller souvent les consoler dans leurs cachots. Un jour, pendant que les prisonniers prenaient leur repas du matin, il alla frapper à la porte du mandarin, entra hardiment, et, se tenant debout en face de ce magistrat, s'écria : « Battre « avec violence des hommes innocents, les tenir en pri- « son pendant des mois entiers, n'est-ce pas là un crime « horrible ? » Le mandarin, en colère, demanda quel était cet homme. On lui répondit que c'était un habitant de Hong-tsiou, frère de Pak Il-tenk i, alors en prison pour cause de religion. Laurent fut saisi aussitôt. On lui passa une lourde cangue au cou et on le battit violemment. Loin de se laisser ébranler, « cette cangue de bois « est trop légère, disait-il au mandarin, faites-m'en « mettre une de fer. » La position du mandarin devenait difficile : toute la ville était en émoi et les murmures commençaient à se faire entendre, car Laurent Pak était très populaire. N'osant pas le condamner, il s'en débarrassa en l'envoyant ailleurs. Laurent comparut successivement devant les tribunaux criminels de Hai-mi et de Hong-tsiou. Dans ce dernier, il fut soumis à une cruelle flagellation, mais son courage ne se démentit
pas. Il y avait un mois et quelques jours qu'il était emprisonné, lorsqu'une dépêche de la cour arriva ordonnant de le relâcher.
Kim Pié, l'aïeul du premier prêtre indigène de la Corée, le vénérable André Kim, montra la même constance devant les juges ; néanmoins, il ne put pas obtenir la couronne du martyre.
Pierre Ouen Si-tsiang-i fut plus heureux. Il était originaire du village de Eug-tsien-i, au district de Hongtsiou, et descendait d'une famille honnête et jouissant d'une belle fortune. La violence sauvage de son caractère l'avait fait surnommer le Tigre. En 1788 ou 1789, il était âgé de plus de cinquante-cinq ans, lorsqu'il entendit parler de la religion chrétienne. Par une grâce extraordinaire de Dieu, il se convertit à l'instant, mais sans en parler à personne, et un jour il quitta sa maison, en disant : « J'ai vécu inutilement plus de cinquante années, quand je reviendrai, on saura la cause de mon départ. Soyez sans inquiétude et surtout ne m'attendez pas. » Il partit à l'instant, et, pendant plus d'un an, on ne put en avoir aucune nouvelle. Enfin, Pierre ayant reparu, ses parents et ses amis accoururent près de lui, lui faisant mille questions, auxquelles il répondit en souriant : « Pendant plus de cinquante ans, j'ai failli bien des fois mourir, mais maintenant j'ai une médecine qui assure la vie pour des milliers d'années, je vous expliquerai cela demain. » Le lendemain, en effet, il réunit tous ses parents, et se mit à leur développer l'origine et la fin de ce monde, l'existence d'un Dieu créateur et conservateur de toutes choses, le péché originel, l'Incarnation, les commandements de Dieu, le ciel et l'enfer, enfin, tout ce qu'il savait de la religion chrétienne. (( Voilà, ajouta-t-il, pour quiconque a bonne volonté, le moyen de vivre éternellement. O vous tous, recevez mes paroles comme mes vœux testamentaires, et embrassez
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comme moi cette religion divine. » La grâce accompagnait ses paroles, tous promirent de se mettre, dès ce jour, au service du grand roi et père commun de tous les hommes.
Mais ce qui, plus que tous les discours, donnait à Pierre une force convertissante, c'était son bon exemple, c'était le triomphe qu'il avait remporté sur lui-même. Lorsqu'il revint chez lui, il avait tout à fait dompté son caractère, et montrait dans les diverses circonstances de la vie une inaltérable douceur. On admirait aussi son zèle ardent pour soulager les pauvres en leur faisant part de ses biens, et pour exhorter les païens de sa connaissance dont il convertit plus de trente familles. Sa ferveur était si grande que, même en présence des païens, il accomplissait toujours ses exercices religieux.
Bibliographie. — A. Dajllet, Histoire de l Eglise de Corée^ t. I, p. 61-66.