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PASSION DE SAINTE PERPÉTUE ET DE SAINTE FÉLICITÉ

A GAKTHAGE, LE 6 MARS 2o3

L'édit de Septime Sévère prohibant la propagande chrétienne commença d'être appliqué dans la province d'Afrique, l'an 202, par le proconsul Minutius Timinianus. Ce personnage mourut pendant qu'il était en charge ; le procurateur Flavianus Hilarianus remplit, par intérim, la vacance et présida à la persécution. Une dispute qui s'éleva alors parmi les chrétiens, sur la question de savoir si ceux-ci ont le droit de se soustraire au danger par la fuite, nous apprend avec quelle rigueur fut conduite la persécution. <c Aujourd'hui, écrivait TertuUien au coinmencemeut du Scorpiaque, nous sommes dans le feu même de la persécution. Ceux-ci ont attesté leur foi par le feu, ceuxlà ijar le glaive, d'autres par la dent des bêtes. 11 en est qui, ayant trouvé sous les fouets, dans la morsure des ongles de fer, un avant-goût du martyre, soupirent maintenant dans les cachots après sa consommation. Nous-mêmes nous nous sentons traqués de loin, comme des lièvres destinés à tomber sous les coups du chasseur. » Parmi les martyrs qui moururent alors pour Jésus-Christ, on cite : Jucundus, Saturnin, Artaxe, brûlés vifs, Quintus, mort en prison, et un grand nombre d'autres, disent les acter. que l'on donne ici, parmi lesquels il est tout à fait probable qu'il faut inscrire Gelerina et ses fils Laurent et Ignace, en l'anniversaire desquels saint Cyprien célébrait chaque année le saint sacrifice en mémoire de leur combat. Peut-être aussi faut-il rapporter à cette persécution les martyrs Castus et Emile, mais les plus célèbres furent sainte Perpétue, avec sainte Félicité et leurs compagnons.

L'épisode de leur martyre nous est connu par un document

Passion de sainte Perpétue et de sainte Félicité lat

i\\\\ rst l'nnp des pii'cos les plus ncheNY'Cs de toute la littérature rbrrlionnc. D'habiles gens ont pensé qu'un morceau si excellent était sorti de la plume de Tcrtullien ; quoi qu'il en soit, ces actes sont au-dessus de tout soupçon. C'est une sorte d'autobiograpliie dont le morceau le plus étendu est donné comme écrit par Perpélue elle-même, un court frag:nient comme ToHivre du martvr Saturus, et la fin a été composée par un témoin demeuré incomm. F>e [ji ologue et la conclusion appartiei:nent à un dernier rédacteur qui semble avoir été quelque peu imbu de la doctrine des montanistes.

« On ne connaît plus que cinq manuscrits fournîssnnt le texte primitif (le la iiassion. » (Vav den Gheyn, loc. cit., col. Sai.) Elle fut publit'o pour la première fois à Rome, en iG63; les différentes éditi(»ns que l'on en a faites depuis contiennent des \arianles nombreuses, mais la discussion critique ne relève pas de ce travail, auquel elle n'apporterait pas de modifications notables. Il existe un texte grec qui n'est très probablement (ju'une ancienne version faite sur le latin «riginal. G. P. Allard, Histoire des Persécutions, t. II, p. 9G-127; — Aubk, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscript. (18S0), D. VIII, Sai- 33i; — Analecta BoUandiana (188/1), III, app., i58-i6i. — (189O), XV, p. 336 ; — Civiltà Cattolica, 18 Giugno i8g6, p. aaS et suiv. ; DouLCET, Essai sur les rapports de VEgl. chrét. avec l'Etat romain, p. 169; — Dlchesne, En quelle langue ont été écrits les actes des SS. P. et F. ? dans les Cpt. rend, de l'Acad. des inscript. (i8yi;, séance du 23 janvier, p. 39-54 (« Peut-être l'original a-t-il été écrit en grec? Dans un manuscrit du X' siècle (Bibl. Nationale, fonds latin, n. 17.626), on lit que Perpétue s'entretenait en grec avec Optât et Aspase : « et cœpit Perpétua grasce cum illis loqui. ») Aube, ouvr. cit., p. 5i5-6. Harris, ouvr. cit. plus 6a5 (;t Massebieau, La langue originale des actes des SS. P. et F. dans la Bevae de l'histoire des religions, XXIII (1891), p. 97 et suiv., tiennent le grec pour original; Duches\r, Batifpol, Anciennes littératures chrétiennes (1897) tiennent pour l'original lalin. Voy. Harnace, Gesch. d. Altchristl. Litieratur, I, n, p. 819 ^1893). — Iluiuis and GiFFORD, Acts of Perpétua and Félicitas (i8yo), — LuccHisi, Atti sinceri, II, i-45 (1778). — Martin, dans Revue Catholique fde Louvain\ 1878, .1, xv, 487-502, 553. 70. - Mtres chrétiennes (1879), 117-G9, 295 332 ; — Nkumann, Der roeniische Staat und die allqemeine Kirche bis auf Diocletian.

t. I, p. agg et suiv. — Orsi, Dissertatio apologetica pro SS. P., F. et sociorum orthodoxia (1728), i8g pp., réimprimé dans Migne, Patrologia Latina, HI, col. 63 et suiv. — Pillet, Les Martyrs d'Afrique, hist. de S. P. et de ses compagnons (i885), xiv-/»7o pp. grav. plan. — Robinson, The passion of S. P. newly edited from Ihe mss. with an introduction and notes, dans la collection Texts and Studies, vol. I, n. 2 (i8gi). — Schallmoos (von), Die heilige P., eine Geschichte aus der Urzeit der Christenthams. Wien (2* édition, i833), 2 vol. in-i6. — Tillemont, Mémoires H. é. (i6g5), III, 1 36-58; 6/10-6. — Voyez aussi Le Blant, Les Actes des martyrs (1883), V, g, p. 48. — Pour la chronologie, Ulhorn, Fundamenta chronol. (1862), p. i5 et suiv. — Bonwetsch, Die Schriften Tertullians (1878), p. 76. — Arkill, dans Herzog's Cyclopxdia dM mot Perpétua. — Stok.es, dans le Diction, of Christian biography, edited by Smith and Wace, t.. IV, p. 3o6 au mot Perpétua. — Analegta Bollandiana, Un nouveau manuscrit des Actes des SS. P. et F. : cod. Ambros., t. XI (i8g2), loo-ioa, 36g-373. — Kruger, dans Christl. Wdt, III (ï8go), 785-7go. — Le Même, Gesch. der altchr. Litteratur, p. a^o et suiv. — Pio Franchi de Gavallieri dans Rom. Quartalschrift et Roma, i8g6, Lapassione délie SS.P. et F., 176 pp., in-8°. — AnaL Boit. (i8g4), p. 296.

Passion des saintes Perpétue et Félicité

ET de leurs compagnons

Préface

Si les exemples de foi donnés par les anciens, dans lesquels éclate la grâce de Dieu et où les hommes trouvent sujet à s'édifier, sont soigneusement enregistrés afin que leur lecture et leur méditation procurent lionneur à Dieu et réconfort à l'homme, pourquoi ne pas recueillir aussi des pièces plus récentes mais non moins précieuses à ces mêmes points de vue? Est-ce parce que ces antiques modèles deviendront quelque jour des modèles nécessaires pour la postérité, que dans le temps où nous vivons on ne leur accorde qu'une moindre importance, par suite d'un culte exagéré par l'antiquité? Mais qu'ils consentent donc à reconnaître la force toujours semblable du Sainl-E^])ril,

Passion de mainte Perpétue et de sainte Félicité laS

toujours le même, ccuxcpii prétendent faire une dirférence entre Ici ou tel temps, tellement que les derniers et les derniers des derniers doivent être Umius pour les plus fameux, en proportion du débordement de grâce dans la dernière période de ce siècle, u En ces derniers jours, dit le Seigneur, je répandrai mon esprit sur toute chair, vos fils et vos filles prophétiseront, je répandrai mon esprit sur vos serviteurs et vos servantes, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards des songes. » En ce qui nous H'garde, nous reconnaissons et honorons les nouvelles pro- [)hélies et les nouvelles visions, suivant la promesse divine qui en a été faite, et nous tenons les autres manifestations de TEsprit-Saint comme utiles à l'Eglise, à laquelle il est envoyé, lui qui répartit tous les dons entre tous les hommes, suivant la mesure que Dieu a accordée à chacun. Cest pour(]uoi nous faisons ce récit dont la lecture fera rendre gloire à Dieu, afin que l'ignorance ou le découragement n'aillent pas s'imaginer que la grâce divine n'habita qu'avec les anciens, soit en ce qui regarde les martyrs, soit en ce qui concerne les révélations; car Dieu exécute toujours ce qu'il a promis, pour que cela serve de témoignage aux infidèles et d'encouragement aux fidèles. Quant à nous, nous vous annonçons ce que nous avons vu et touché, afin que vous, nos frères et nos enfants, qui fûtes témoins de ces choses, vous ayez souvenir de la gloire du Seigneur, et vous qui les apprenez par le récit que l'on en fait, vous soyez en communion avec les saints martyrs, et par eux avec Notre-Seigncur Jésus-Christ, à qui appartiennent la splendeur et la gloire dans les siècles des siècles. An^en.

Ici commence In passion.

On arrêta des catéchumènes : c'étaient Révocat et Félicité, deux esclaves; Saturnin et Secundule, deux jeunes gens; enfin \ibie Perpétue, de naissance distinguée, éle-

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vée avec recherche, devenue matrone par son mariage, ayant encore son père et sa mère et deux frères, dont l'un était également catéchumène, et un enfant à la mamelle. Elle avait vingt-deux ans. Elle a écrit le récit entier de son martyre de sa propre main.

« Tandis que nous étions encore mclés aux persécuteurs, raconte-t-elle, et que mon père s'acharnait à me détourner et à me perdre — il n'écoutait que son affection : u Mon u père, lui dis-je, vois-tu à terre ce vase ou cette fiole, ou de « quelque nom qu'il te plaira de l'appeler? )) 11 dit : « Je le (( vois. )) Je repris : « Peux-tu lui donner un autre nom que « celui de vase? n II dit : « Non. — Eh! hien, dis-je, mol je ne puis me dire autre chose que chrétienne. » A ces mots, mon père, hors de lui, se jeta sur moi pour m'arracher les yeux, mais il me maltraita seulement et il se retira vaincu avec ses arguments diaboliques. 11 ne reparut pas de plusieurs jours et j'en rendis grâces à Dieu ; son absence m'était un soulagement. Ce fut précisément pendant ces quelques jours que nous reçûmes le baptême. En ce qui me regarde, l'Esprit-Saint me fit connaître, tandis que j'étais plongée dans l'eau, de ne demander autre chose que l'endurance du corps. Quelques jours plus tard nous fûmes mis en prison, et j'en étais épouvantée, car jamais je n'avais supporté de pareilles ténèbres. 0 jour pénible ! Par suite de l'entassement des prisonniers, on vivait dans une chaleur épaisse ; de plus, il fallait supporter les bourrades des soldats, enfin j'étais dans l'angoisse à la seule pensée de mon enfant. ïertius et Pomponius, les chers diacres qui prenaient soin de nous, obtinrent, à prix d'argent, qu'on nous accordât chaque jour une promenade de quelques heures. Une fois sorti de la prison, chacun songeait à soi. Pour moi, j'allaitais mon petit enfant à demi mort de faim. Anxieuse pour lui, je parlais à ma mère, je fortifiais mon frère, je recommandais mon fils. Je souffrais de voir les autres souffrir à mon^ sujet. Cela se prolongea de la sorte

Passion de sainle Perpétue et de sainte Félicité i jf)

IHMulant de longs jours, enfin j'obtins que l'enfant demeurai avec moi dans la prison, alors je ne souiïVis plus, toutes mes peines et mes incpiiétudes se dissipèrent, et le cachot devint pour moi conmie une maison de plaisance que je préférais à tout autre séjour.

(( Ce fut vers ce temps cpio mon frère me dit : a Madame « ma sœur, tu es maintenant élevée à une grande dignité : u demande à Dieu de te faire voir si tout ceci se terminera u par votre mort ou par votre acquittement. » Moi qui avais des entretiens avec Dieu de qui j'avais éprouvé les bienfaits, je lui répondis avec confiance : « Je le dirai cela u demain. » Alors je priai, cf. voilà ce qui me fut montré : Je vis une échelle d'or, très haute, puisqu'elle montait jusqu'au ciel, et très étroite, on n'y montait qu'un seul de front; sur les montants de Téchelle étaient altachéesdes ferrailles de toute sorte. On voyait des glaives, des lances, des crochets, des coutelas, disposés de façon que si quelqu'un fiit monté avec négligence et sans regarder au-dessus de sa tète, il eût été mis en lambeaux et sa chair fût restée accrochée à toutes ces ferrailles. Au pied de l'échelle se tenait couché un énorme dragon, qui préparait des embûches à ceux qui gravissaient l'échelle et les épouvantait pour les empêcher de monter.

(( ï^alurus monta le premier — il s'était livré lui-même à cause de nous, car il était absent lorsque nous lûmes arrêtés ; il arriva au sommet de l'échelle, se tourna vers moi et me dit : (( Perpétue, je veille sur toi ; mais prends « garde que le dragon ne te morde. ^) Je répondis . « Au <( nom de Jésus-Christ, il ne me fera pas de mal. » Comme s'il m'eût craint, le dragon leva lentement la tête, mais une fois arrivée sur le premier échelon, je la lui écrasai. Je montai donc, et je découvris un immense jardin au milieu duquel un homme à cheveux blancs, vêtu en pasteur, de haute taille; il était assis et occupé à traire ses brebis, autour de lui pi u sieurs milliers de personnes en robes

blanches. Le pasteur leva la tête, me regarda et me dit : « Te voilà venu sans encombre, mon enfant. )) Il m'appela et me présenta un morceau de lait caillé, je joignis les mains pour le recevoir et je le mangeais pendant que tous les assistants répondaient : Amen. Le bruit qu'ils firent me réveilla et j'avais encore dans la bouche quelque chose de très doux. Je rapportai aussitôt tout ceci à mon frère et nous comprîmes que c'était le martyre qui nous attendait; dès lors, nous commençâmes de ne plus rien espérer des hommes.

(( Bientôt le bru il se répandit que nous allions être juges. Mon père accourut de sa petite ville (de Tuburbium), accablé de douleur ; il vint me voir afin de m'ébranler, il me disait : a Ma fille, aie pitié de mes cheveux blancs ; aie « pitié de ton père, si toutefois je suis encore digne d'être (( appelé ton père. Si mes mains t'ont élevée, si grâce à (( mes soins tu es parvenue à cette fleur de la jeunesse, si je « t'ai préférée à tous tes frères, ne fais pas de moi un objet « de honte parmi les hommes. Songe à ta mère, à tes (( frères, à ta tante, songe à ton fils, qui, sans toi, ne (( pourra vivre. Abandonne ta résolution, qui nous perdrait (( tous. Personne de nous n'osera plus élever la voix si tu « es condamnée à quelque supplice. » Ainsi parlait mon père dans son affection pour moi, en même temps il me baisait les mains, se jetait à mes pieds, m'appelait non « ma fille », mais « ma dame ». Et moi j'avais pitié de ses cheveux blancs; lui, seul de toute ma famille, ne devait pas se réjouir de mes douleurs ; je le rassurai en lui disant : « Il arrivera sur l'eslrade du tribunal ce que Dieu ({ voudra. Car nous savons que nous ne nous appartenons « pas à nous-mêmes, mais à Dieu. » Il me quitta bien affligé.

c( Un autre jour, pendant notre repas, on vint nous enlever soudain pour être interrogés. Nous arrivons au forum. Le bruit s'en répandit tout de suite aux environs, el une

Puasiuii lit' iiaiiilf i'crpcluc et de sainte Félicité 137

roule iniinense s'attroupa. Nous montànios sur l'estrade '. » [Le procurateur llilaiianus : u Sacrifiez aux dieux,

connue Tout ordonne les ininiortels em[)ereurs. »

Saturus : u Mieux vaut sacrifier à Dieu (pi'aux idoles. » Ililarianus : « Répouds-lu en ton nom, ou au norn de

tous ? ))

Saturus : « Au nom de tous, car nous n'avons qu'une même volonté. »

Hilarianus (s'adressant à Saturninus, Revocalus, Félicite et Perpétue) : « Et vous, que dites-vous ? »

Tous : c< C'est vrai, no\is n'avons qu'une même volonté. »

Le magistrat ordonna d'éloigner les femmes.

Hilarianus dit à Saturus : « Jeune homme, sacrifie ; ne te crois pas meilleur que nos princes. »

Salurus : u Je me crois leur supérieur aux yeux du vrai prince du siècle présent etjutur, si j'ai mérite de lutter et de souiTrir pour lui.

— Cliange d'avis, et sacrifie, jeune homme.

— Non pas. n

Ililarianus dit à Saturninus : « Sacrifie, jeune homme, si tu veux vivre. »

Saturninus : u Je suis chrétien, cela ne m'est pas permis. )>

Hilarianus à Revocatus : « Apparemment, toi aussi, tu parleras de même. »

Revocatus : u Oui, pour l'amour de Dieu ; je n'ai pas d'autres sentiments. »

Hilarianus : « Sacrifiez pour que je ne vous fasse pas mourir. »

Revocatus : « Nous prions Dieu de mériter cette grâce. »

Le procureur ordonna d'emmener ces accusés et d'introduire les deux iemmes.

I. J'intercale ici, dans l'autobiographie de Perpétue, l'interrogatoire développé, lequel n'a pas cependant l'autorité du récit de la martyre.

1 y 8 Les Martyrs

Hilarianus dit à Félicité : u Gomment t'appcUes-tu ?

— Félicité.

— As-tu un mari ?

— Oui, mais aujourd'hui, je le méprise.

— Où est-il?

— Il n'est pas ici.

— De quelle condition est-il ?

— Homme du peuple.

— As-tu des parents ?

— Non, mais Revocatus est mon frère. Et quels parents ponrrais-je avoir meilleurs que ceux-ci ?

— Aie pitié de toi-même, jeune femme, et sacrifie, afin de vivre, car je vois que tu es enceinte.

— Je suis chrétienne, et il m'est commandé de mépriser tout cela pour Dieu.

— Prends souci de toi-même, car tu me fais compassion.

— Fais ce que tu voudras, tu ne pourras me persuader. ))]

u Quand ^ mon tour d'être interrogée lut venu, mon père apparut tout à coup, portant mon fils ; il me tira de ma place, et me dit d'un ton suppliant :

« Aie pitié de l'enfant. »

« Et le procurateur Hilarianus, qui avait reçu le droit de glaive à la place du défunt proconsul Minutius ïiminianus :

(( Aie pitié des cheveux blancs de ton père, aiepiîié de « la jeunesse de ton fils. Sacrifie pour le salut des empe- (( reurs. »

(( Je répondis : « Je ne sacrifie pas. »

« Hilarianus : « Es-tu chrétienne? »

(( Je répondis : « Je suis chrétienne. »

« Et comme mon père se tenait toujours là pour me faire

ï. Ici reprend l'autobiograpiàe de Perx)étue.

Passion de sainte Perpétue et de sainte Félicité lau

renier, liilarianiis commanda de le chasser, et il fut frappé d'un coup de verge. Je ressentis le coup comme si j'eusse été frappée moi-même, tant je plaignais mon pauvre vieux père. Alors le juge prononça la sentence par laquelle nous étions tous condamnés aux bêtes, et nous descendîmes joveux dans la prison. Comme mon enfant était accoutumé à prendre le sein et à demeurer avec moi d.ins la prison, j'envoyai aussitôt le diacre Pomponius pour le demander à mon père, mais mon père ne voulut point le donner. 11 plut à Dieu que l'enfant ne demandât plus le sein et que je ne fusse pas incommodée de mon lait, de sorte que jerestai sans inquiétude et sans souffrance.

u Après peu de jours, pendant que nous étions en prière, je parlai malgré moi tout à coup, je nommai Dinocrate. Je fus stupéfaite de n'avoir pas encore pensé à lui et affligée en me rappelant son malheur. Et je reconnus que j'étais maintenant digne d'intercéder pour lui. Je commençai donc à faire pour lui beaucoup de prières et à pousser des gémissements vers le Seigneur. Pendant la nuit, j'eus une vision : je vis Dinocrate sortant d'un lieu ténébreux, où se tenaient beaucoup d'autres personnes ; son visage était triste, pale, défiguré par la plaie qu'il avait lorsqu'il mourut. Dinocrate avait été mon frcie selon la chair, mort à sept ans d'un cancer à la figure, dans des circonstances qui avaient fait horreur à tout le monde. Entre lui et moi je voyais un grand intervalle, que ni l'un ni l'autre ne pouvions franchir. Dans le lieu où se trouvait Dinocrate il y avait une piscine pleine d'eau, dont la margelle dépassait la taille d'un enfant. Dinocrate se haussait comme pour y boire, et je m'affligeais en voyant cette piscine pleine d'eau, et cette margelle trop haute pour qu'il y pût atteindre. Je m'éveillai, et je compris que mon frère souffrait. Mais j'espérais que ma prière adoucirait ma souffrance, aussi ne cessai-je de prier pour lui chaque jour jusqu'à ce que nous fûmes transférés dans la prison Castrcnsls ; en effet, nous

iSo Les Martyrs

devions combattre dans les jeux que l'on donnait en Fanniversaire du César Géta (fils de l'empereur Sévère). Pendant ce temps, jour et nuit, je priais, je pleurais, je gémissais pour Dinocrate.

« Un jour que nous avions les ceps, voilà ce que je vis : Le lieu que j'avais vu plein de ténèbres était plein de lumière, et Dinocrate bien vêtu, bien soigné, joyeux. La plaie du visage semblait cicatrisée et la margelle de la piscine s'était abaissée, elle lui arrivait à mi-corps ; l'enfant y puisait librement. Sur le rebord de la margelle était un vase rempli d'eau, Dinocrate buvait de cette eau, mais elle ne diminuait pas. Quand il fut désaltéré, il s'éloigna et se mit à jouer, en enfant qu'il était. Alors je m'éveillai et je compris que mon frère avait quitté le lieu de souffrance pour une demeure de joie ^

« Quelques jours après, Pudens, soldat de garde à la prison et fort bienveillant pour nous, commença à se rendre compte que nous étions comblés par Dieu d'une abondante grâce et laissa nos frères entrer en grand nombre dans la prison, afin que nous nous réconfortions mutuellement. Le jour des jeux était proche, quand mon père revint ; il était consumé de chagrin, il s'arrachait les che-

I. << Si extraordinaire que paraisse cette vision, elle est en complet accord avec les pratiques et l'enseignement de la primitive Eglise. On y croyait à l'efficacité de la jinère pour les morts « Puisse Dieu « rafraîchir ton esprit . spiritvm tvvm devs refrigeret » : ces mots, ou leur équivalent, se lisent sur un grand nombre de marbres funéraires des trois pre.Tiiers siècles. L'Eglise mettait sur les lèvres de ses prêtres de semblables demandes. L'antique liturgie gallicane contient, au Commun d'un Martyr, cette oraison : ce Seigneur, par l'interces- « sion de vos saints martyrs, accordez à nos bien-aimés, qui dorment « dans le Christ, le rafraîchissement (refrigerium) dans la région des « vivants » ; et, dans la messe des saints Corneille et Cyprien : « Que « la prière des bienheureux martyrs Corneille et Cyprien nous appuie « près de vous. Seigneur, afin que vous accordiez le rafraîchissement « éternel (refrigeria œterna) à nos bien-aimés qui dorment dans le « Christ. » Mone a découvert une messe qui certainement remonte à

Passion de sainte Perpétue et de sainte Félicité i3i

veux, se jetait à terre, maudissait sa vieillesse et disait des choses à émouvoir toule créature. Que de compassion m'inspirait sa vieillesse!

u La veille de notre combat, j'eus une vision. Je vis Pomponius, le diacre, venir à la porte de la prison et la heurter avec violence. J'allai lui ouvrir; il portait un vêtement blanc avec une quantité de ces petits ornements que l'on nonnne callicules ; Pomponius me dit : u Perpétue, on . l'allend, viens. » Il me prit la main, et nous voilà partis tlan> un chemin dilTicile et montueux. A peine arrivâmesnous, tout hors d'haleine, dans l'amphithéâtre, qu'il m'entraîna au milieu de l'arène : u N'aie pas peur, me dit-il, ici u je ne te quitte pas, je travaille avec toi n, et il s'en alla. Je vis une nombreuse assistance qui semblait ébahie. Pour HRii, me sachant condamnée aux bêtes, j'étais surprise de n'en pas voir, lorsque apparut un Egyptien d'un aspect horrible ; suivi de ses seconds, il s'apprêtait à combattre contre moi. Des jeunes gens très beaux, mes seconds à moi, vinrent à mes côtés, on me dévêtit, et voilà que j'étais un homme. Ma bande commença donc à m'oindre d'huile, ainsi que cela se pratique avant les combats d'athlètes, ensuite je me roulai sur le sable. Un homme d'une taille

l'époque des persécutions, car on lit ces mots : « Seigneur, accordez- H nous de vous adorer aux jours de la tranquillité et de ne pas vous « renier aux jours de l'épreuve. » Cette messe contient la collecte suivante : « Que les âmes des fidèles qui jouissent de la paix nous « secourent ; que celles qui ont encore besoin d'être consolées soient « absoutes grâce aux prières de l'Eglise. » L'âme du jeune frère de Perpétue « avait encore besoin d'être consolée»; elle expiait, dit saint Augustin, des péchés commis après le baptême, peut-être quelque acte d'idolâtrie auquel le père, encore païen, avait entraîné son enfant. Grâce aux prières de sa sœur, il obtient le refrigerium, c'est-àdire le paradis, la participation au céleste banquet, que demandent tant d'invocations gravées sur les marbres des catacombes, et que sollicitent les solennelles prières de l'Eglise. Video Dinocratem... refriyerantem, dit le récit de Perpétue. » (P. Allard, Ilist. des Perséc, t. II, p. ii4 ^t suiv.)

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extraordinaire se présenta, il dépassait le toit de l'amphithéâtre, sa tunique tombait toute droite, car elle n'était pas retenue par une ceinture, il portait un vêtement de pourpre rattaché sur la poitrine par deux agrafes avec des callicules d'or et d'argent en grand nombre ; il portait la férule de laniste et en outre un rameau verdoyant sur lequel étaient attachées des pommes d'or. Il imposa silence et dit : « Si u cet Egyptien est vainqueur de cette femme, on la tuera ; (( si c'est la femme qui est victorieuse, on lui donnera ce (( rameau. » Et il se retira. Nous marchâmes l'un à l'autre, et on se donna les premiers coups. L'Egyptien s'efforçait de me prendre les pieds; moi je lui labourais le visage à coups de pied, soudain je fus soulevée en l'air et je me mis à le piétiner comme si c'eût été la terre. Quand je vis qu'il y avait un instant de relâche, je joignis les mains, entrelaçant les doigts entre eux et je lui pris la tête (entre les paumes), il tomba sur la figure et vite je lui broyai la tête.

« Le peuple applaudit et mes seconds chantèrent, je vins au laniste et reçus le rameau, lui m'embrassa et dit : « Ma fille, la paix soit avec toi. » Je me dirigeai triomphante vers la porte des vivants.

« Quand je m'éveillai, je compris que je n'avais pas combattu contre les bêtes mais contre le diable, et je ne doutais plus que la victoire finale ne fût proche.

u J'ai écrit tout ce qui précède jusqu'à la veille des jeux ; quant au récit de ce combat, s'en charge qui voudra. )>

Vision de Saturus, telle qu'il l'a écrite :

(( Le combat était livré, nous avions quitté notre chair, lorsque quatre anges, sans nous toucher, nous emportèrent dans la direction de l'Orient. Nous n'étions pas couchés dans la posture habituelle, mais nous paraissions gravir une côte très douce. Après que nous fûmes sortis de l'atmosphère de notre planète, nous vîmes une lumière intense, je dis : « Perpétue (il faut savoir qu'elle était à côté de moi), « voilà ce que Dieu nous promettait, la promesse s'accom-

Passion de sainte Perpétue et de sainte Félicité i33

plit. » Tandis que nous étions porlés parles quatre anges, ious pt'-nétiànies dans un vaste terrain cpii ressemblait à an verger dont les arbres eussent ])()rt6 des roses et toute sorte de fleurs. Les ar])res avaient la taille du cyprès, et les feuilles faisaient entendre un perpétuel murmure. Quatre anges plus éclatants que nos conducteurs se trouvaient dans le verger; dès qu'ils nous aperçurent, ils nous firent l)caucoup de politesses, et dirent aux autres anges, d'une voix émue de plaisir : a Ce sont eux, ce sont eux. » Les anges qui nous soutenaient furent remplis d'une crainte respectueuse et ils nous mirent à terre : nous franchîmes le stade sur nos pieds, cette fois, par la route tracée. Nous y rencontrâmes Jocundus et Saturninus et Artaxius, qui, victimes de la même persécution, ont été brûlés vifs, et Quintus même, qui consomma son martyre dans la prison ; nous leur demandâmes où étaient les autres. Les anges nous dirent : « Venez d'abord, entrez, et rendez hommage t( au Seigneur. »

« Nous approchâmes d'un lieu dont les murailles semblaient faites de lumière et devant la porte duquel se tenaient (juatre anges qui nous revêtirent de robes blanches. Ainsi parés, nous entrâmes dans une lumière infinie, il y avait une voix qui répétait sans cesse : u Saint, Saint, Saint. » Au milieu était assis un vieillard, dont les cheveux blancs comme la neige entouraient un visage d'adolescent; ses pieds étaient cachés. A droite et à gauche venaient vingtquatre vieillards, derrière lesquels d'autres vieillards demeuraient debout.

(( Nous entrâmes fort émus et nous nous arrêtâmes devant le trône ; les quatre anges nous soulevèrent, nous donnâmes le baiser au Seigneur, qui de sa main nous caressa le visage. Les vieillards nous dirent : « Debout. » Nous nous levâmes et nous donnâmes le baiser de paix. Les vieillards nous dirent alors : « Allez et soyez aux jeux. » Moi, je dis : u Perpétue, te voilà satisfaite. » Elle répondit : w Dieu soit

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(( loué, j'étais gaie autrefois, mais je le serai bien plus dans (( l'autre vie. »

u Comme nous revenions, nous vîmes, occupant les deux côtés de la porte, l'évêque Optât et le prêtre Aspasc, celui-ci à gauche, l'autre à droite. Ils paraissaient brouillés ensemble et affligés, ils se jetèrent à nos pieds et dirent • (( Mettez l'union entre nous, voilà que vous partez et nous, (( nous restons, mais en cet état. » Nous dîmes : « Vous ((. n'êtes donc pas, vous, notre évêque et, vous, notre prêtre, (( pour vous mettre ainsi à nos pieds ? » Nous les relevâmes et les embrassâmes. Perpétue entama la conversation et nous les conduisîmes dans le verger sous un rosier. Tandis que nous leur causions, les anges leur dirent : « Permettez (( à ceux-ci de se rafraîchir ; si vous avez des difficultés entre c( vous, pardonnez-vous mutuellement » ; ce qui ne laissa pas de les troubler. Ils ajoutèrent, s'adressant à Optât, l'évêque : « Corrige ton peuple, tes assemblées ressemblent à la sortie du cirque où les factions se disputent. »

(( Voilà ce que nous vîmes, et en même temps les anges semblaient vouloir fermer les portes (du paradis devant l'évêque et le prêtre). Pour nous, nous retrouvions là un grand nombre de frères, mais les seuls martyrs. Un parfum inénarrable nous servait à tous de nourriture et nous étions rassassiés. A ce moment, je m'éveillai tout joyeux. »

Ces remarquables visions, de Saturus et de Perpétue, sont telles qu'ils les ont écrites.

Dieu appela à lui de la prison Secundulus, dont il abrégeait l'exil et à qui il épargnait la dent des bêtes. Si son âme fut peu sensible à cette grâce, son corps du moins en profita.

Quant à Félicité, elle obtint de Dieu une insigne faveur. Elle était enceinte de huit mois (son arrestation était postérieure à sa grossesse) ; à mesure que le jour des jeux approchait, son chagrin allait en augmentant, car elle craignait que son état ne la fît remettre à une autre époque : la loi, en

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oliot, défendait roxcciilion d'une femme enceinte; elle redoutait de mêler son sanji très pur et très saint à celui des repris de justice.

Ses compagnons de martyre n'étaient pas moins attristés qu'elle-même, à la pensée de laisser toute seule, sur le chemin de l'espérance, une compagne si agréable, une amie. Trois jours avant les jeux, tous s'unirent dans une même supplication devant Dieu. Aussitôt après, les douleurs la prirent. Comme il arrive dans les délivrances à huit mois, elle ressentit de vives douleurs. Tandis qu'elle gémissait, un geôlier lui dit : « ISi tu ne peux en ce moment supporter la souffrance, que sera-ce en face des bêtes que tu as bravées cependant en refusant de sacrifier? » Félicité répondit : (( Aujourd'hui, c'est moi qui souffre; mais alors il y en aura un autre en moi qui souffrira pour moi, parce que, moi aussi, je devrai souffrir pour lui. » Félicité mit au monde une petite fille qu'une chrétienne adopta.

Puisque l'Esprit-Saint a permis — et en le permettant il faisait voir sa volonté à ce sujet — que le récit du combat fut écrit, bien que personnellement indigne de raconter tant de gloire, cependant, par une sorte de délégation de la très sainte Perpétue (car je ne fais en cela qu'exécuter son désir), j'ajouterai le récit authentique de sa patience et de sa force vraiment sublimes.

Cependant le tribun traitait les prisonniers avec dureté. Prévenu par des gens stupides, il craignait que, grâce à quelque sortilège, ils ne parvinssent à s'échapper. Perpétue lui lança en pleine figure : o Comment refuses-tu des adoucissements à de si nobles condamnés, qui appartiennent à César et doivent combattre le jour de sa fcle? N'est-ce pas ta gloire de les produire bien gras devant le public? » Le tribun frémit et rougit, et de ce jour les martyrs furent mieux traités ; leurs coreligionnaires et leurs connaissances eurent la permission de les visiter, de leur rendre quelques •ervices. Quant au geôlier, il s'était déjà converti.

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La veille même des jeux, en cette orgie qu'on nommait le repas libre mais que les chrétiens transformaient en agape, les martyrs, dans leur inébranlable fermeté, adressaient quelques paroles à la foule qu'ils menaçaient du jugement de Dieu, relevaient le bonheur de leurs souffrances et gourmandaient la curiosité des assistants : « Est-ce que la journée de demain ne vous suffît pas, leur dit Saturus, pour regarder ceux que vous haïssez? Amis aujourd'hui, demain ennemis. Regardez-nous bien afin de nous reconnaître au jugement" dernier. )) Les païens se retirèrent confus; beaucoup furent gagnés à la foi.

Enfin se leva le jour du triomphe. Les martyrs s'avancèrent de la prison dans l'amphithéâtre, ce fut comme une entrée dans le ciel. Ils étaient gais et leurs visages étaient beaux, émus, sans doute, non de crainte mais de joie.

Perpétue suivait ses compagnons. Elle s'avança seule; les traits étaient calmes, la démarche grave, comme il sied à une matrone chérie du Christ. Elle tenait les yeux baissés pour en dérober l'éclat aux spectateurs.

Félicité, radieuse de son heureuse délivrance qui lui valait de combattre en ce jour, avide de se purifier dans un second baptême. Arrivés à la porte de l'amphithéâtre, on voulut faire revêtir aux hommes le costume des prêtres de Saturne, aux femmes celui des prêtresses de Gérés. Mais inébranlables jusqu'à la fin, ils refusèrent : a Nous sommes venus ici, disaient-ils, de notre plein gré, pour conserver notre liberté. C'est pour cela que nous vous avons livré nos vies. Voilà le seul contrat conclu entre nous. » L'injustice reconnut la justice, le tribun céda et consentit à ce qu'ils entrassent avec leurs habits.

Perpétue chantait, déjà elle broyait la tête de l'Égyptien. Revocatus, Saturninus et Saturus menaçaient les spectateurs de la vengeance divine. Quand ils furent devant la loge d'Ililarianus, ils dirent : (c ïu nous juges, mais Dieu te jugera. »

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1,0 peuple, exaspéré, demanda qu'on les fît passer entre 1 rscouade des belluaires, armés de fouets. Les martyrs rendirent j^^ràccs, parce qu'ils pouvaient participer en quelque chose aux souffrances du Christ. Mais celui qui a dit : i' Oemandez et vous recevrez », accorda à chacun le genre de mort qu'il avait souhaité, car quand ils causaient ensemble de la manière dont ils eussent voulu mourir, Saturninus souhaitait d'être exposé à toutes les bêtes afin que sa couronne fût plus glorieuse.

Et il arriva qu'à l'ouverture des jeux, Revocatus et lui furent attaqués par un léopard; ils furent ensuite, sur l'estrade, déchirés par un ours. Saturus avait pour l'ours la plus grande horreur, aussi espérait-il déjà que d'un coup de dent le léopard lui enlèverait la vie. On fît sortir un sanglier qui se jeta sur son gardien et lui fit une blessure dont il mourut peu de jours après. Saturus fut simplement traîné sur le sable par le léopard. On l'exposa sur l'estrade à un ours, l'ours refusa de quitter sa fosse. Pour la seconde fois il fut emmené sain et sauf.

On avait préparé pour les deux femmes une vache furieuse — le diable, sans doute, avait procuré cet animal inconnu d'ordinaire dans les jeux, — comme pour mieux insulter à leur sexe. On les dépouilla de leurs vêtements, on les mil dans le filet et en cet état on les exposa. Un mouvement d'horreur saisit le peuple, à la vue de ces femmes, dont l'une était si frêle et l'autre, récemment délivrée, perdait le lait de ses seins. On les fit revenir et on leur rendit leurs vêtements. Perpétue rentra la première, elle fut enlevée, lancée en l'air et retomba sur le dos. Dans la chute, sa tunique fut largement fendue, elle la rapprocha afin de se couvrir les jambes, plus attentive à la pudeur qu'à la douleur. Rappelée (par les arénaires), elle s'aperçut que sa chevelure s'était dénouée, et elle rattacha sur son front l'agrafe qui la retenait, car une martyre ne doit pas avoir les cheveux épars en mourant, afin que l'on ne croie pas

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qu'elle s'afflige au milieu de sa gloire. Ainsi parée, Perpétue se relève et, apercevant Félicité qui gisait, comme brisée, elle s'en approche, lui tend la main et la soulève de terre. Elles étaient là debout. Le peuple, ému de compassion, clama qu'on les fît sortir par la porte des vivants. Là, Perpétue trouva un catéchumène qui lui était fort attaché, il avait nom Rusticus ; elle semblait une personne qui sort d'un profond somm.eil — l'extase lui en tenait lieu, — elle regarda autour d'elle et, à la stupeur générale, elle demanda : « Quand donc nous exposera-t-on à cette vache? ». Elle n'y pouvait croire, lorsqu'on lui dit que la passe avait eu lieu; elle ne s'y rendit qu'en constatant sur son vêtement et sur elle-même les traces matérielles de ce qu'elle avait souffert. Ensuite, ayant fait appeler son frère et Rusticus, elle leur dit : u Soyez fermes dans la foi. Aimez-vous les uns les autres, et ne vous scandalisez pas de nos souffrances. ))

Pendant ce temps on avait amené Saturus à une autre porte, il causait avec le soldat Pudens, et lui disait entre autres choses : a Me voici, et, comme je te l'avais prédit, les bêtes ne m'ont pas encore touché. Mais hâte-toi de croire de tout ton cœur. Voici que d'un seul coup de dent un léopard va me tuer. » Et, à l'instant même, pour clore les jeux, on l'exposa à un léopard qui d'un coup de dent le couvrit de sang. « 11 est bien lavé, le voilà sauvé ! il est bien lavé ! » dit le peuple, par allusion au baptême. En effet, il était bien lavé, celui qui donnait alors ce spectacle. Satums dit encore à Pudens : « Adieu, ne m'oublie pas, que ce spectacle ne t'ébranle pas, mais te fortifie. « Il lui demanda alors son anneau, le trempa de sang et le lui rendit, lui donnant tout ensemble le gage et le souvenir de sa mort. Puis il s'évanouit, on le transporta dans le spoliaire, où se trouvaient déjà les autres martyrs, pour y être étranglé. Mais le peuple réclamait le retour des condamnés, il semblait vouloir se donner le régal homicide d'une épée qu'on

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rnfoiice dans le corps trun homme. I.cs martyrs se levèrent et se rendirent an désir dn pcnple, anparavant ils se donnèrent le baiser afin de consommer lenr martyre dans la paix. Puis, iinmobiles, silencienx, ils attendirent le fer. Saturus, qui venait en tête, mourut le premier. Perpétue était réservée à une nouvelle douleur. Frappée entre les côles, elle poussa un cri, puis, comme son bourreau était un iiladiateur novice, elle prit la main Iremblanle de l'ap- ]>renti et appuya elle-même la pointe du poignard sur sa fîor^e. Il semblait que cette vaillante femme ne put mourir (pie de sa propre volonté et que l'esprit immonde qui la redoutait ne pût la toucher sans qu'elle ne l'eût permis.

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