A ROME, LAN
Les Actes de saint Ignace, que la critique du XVII* siècle appelait la plus ancienne histoire que nous ayons dans VEglise après les Ecritures sacrées, ont perdu de nos jours beaucoup de leur autorité. Bien que leur authenticité, admise sans hésitation par Ruinart et Tillemont, ait été défendue par Usher, Moehler, Héfélé, il semble difficile de la soutenir, en présence des cinq versions diflérentes et quelquefois contradictoires que l'on connaît aujourd'hui. Cependant, même en admettant, avec la plupart des critiques, que les Actes de saint Ignace ne sont point contemporains de son martyre et furent rédigés vers la fin du IV" siècle, il est vraisemblable que leur rédacteur avait sous les yeux un document plus ancien. Aussi peuton considérer comme une précieuse indication ce qu'ils disent des tempêtes excitées dans l'église d'Antioche par la persécution de Domitien, et des efforts d'Ignace qui, dès lors la gouvernait, pour empêcher qu'aucun de ses fidèles ne se déshonorât par une abjuration. (P. Allard.) En outre, ces Actes nous rapportent la date exacte de la condamnation, mais ils se trompent sur les circonstances. Cette date est donc le vestige d'un emprunt à une source plus ancienne, ou plutôt à deux sources différentes, car la date de la condamnation à Antioche est rapportée exactement selon le mode accoutumé de marquer les dates dans les provinces orientales, tandis que la date de l'exécution à Rome est rigoureusement conforme à la formule romaine. Le rédacteur paraît donc s'être servi de deux documents, l'un oriental, l'autre romain.
On possède plusieurs récits de la passion de saint Ignace. Usher a donné une version latine, et Ruinart une version grecque du même texte, qui est le seul qui puisse être pris en con-
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sidéralion. Quant aux deux lexlcs grecs connus sous les noms de « Murtyrinm ColberUniun » et de « Marlyritwi imticanum », « le premier est du IV" au V» siècle, le second du V', vraisemblablement. Ils sont sans valeur historique, mais indépendants; ils s'accordent à fixer h l'an I\ de Trajan (a. 107) la condamnation et la mort d'Ignace. M. de Rossi défendait cette donnée chronol(^Lrique, la tenant pour empruntée à une source 'liturgique anciemie. Liglilioot croit qu'elle dérive de la Chronique d'Kusèbc qui, sur ce point, serait de peu d'autorité, et il s'en tient à la tradition imprécise qui place sous Trajan (98-117) le martyre d'Ignace. M. de Goltz incline à dater U's épîtres des environs de i lo. M. Allard pense que si le martyre a eu lieu sous Trajan à Rome, l'an 107 convient davantage aux circonstances historiques que ce martyre suppo.sc. » (Baïiffol.)
Rii:tART, Act. sine. (éd. 1689), p. 696. — Funk, Opp. PP. apost. (a* édit.), proleg. xun-xnx et 318 375. — Lightfoot, Apostolir Fatliers. Ignatius, passiin. — Bull, crit., l. VII, (1887), p. la/i. — n.vuNACK., iiesch. des altchr. Lilt. 11, p. iof). - Ratik- FOL, La litlér. grccq., p. 16-17. — BARDENHEvvEn, Palrohgie (éd. aU.\ p. 67, suiv., et T. SjiiTH dans ûictionary of (Jhristian liiograpliy, t. II, Igiialius, p. 210 et suiv. et la bibliographie, de la page aaa-a^S.
Lorsque Trajan arriva à l'enijjire, saint Ignace, disciple de l'apôtre saint Jean, gouvernait l'Eglise d'Antioche. Comme un sage pilote, il avait conduit avec beaucoup de précaution son vaisseau au milieu des tempêtes auxquelles il opposait tantôt l'oraison et le jeûne, tantôt la force de sa parole, et tantôt la pureté de sa doctrine. Voyant enfin l'orage apaisé, il rendait grâces à Dieu du calme dont l'Église jouissait alors. Mais il paraissait n'être pas content de lui-même : il se reprochait son peu d'amour pour Jésus-Christ, il soupirait après le martyre, et il était persuadé qu'une mort sanglante pouvait seule le rendre digne d'entrer dans la familiarité du Dieu qu'il adorait.
A son retour de k» victoire cpi'il venait de remporter sur les Daccs et sur les Scythes, Trajan crut qu'il manquait quelque
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chose à sa gloire, s'il ne soumettait à son empire le Dieu des chrétiens, et s'il ne les contraignait eux-mêmes d'embrasser avec toutes les nations du inonde le culte de ses dieux.
Ignace, craignant pour son peuple, se laissa conduire sans résistance devant Trajan, qui, en marche contre les Parthes et impatient de les joindre sur les frontières de l'Arménie, se trouvait alors à Antioche. Lorsqu'il fut devant l'empereur, ce prince lui dit : « Qui es-tu, mauvais génie, qui oses entreprendre de violer mes ordres, et d'en inspirer aux autres le mépris?)) Ignace répondit : « Nul autre que toi, prince, n'appela jamais ïhéophore (c'est ainsi qu'on nommait Ignace) de ce nom injurieux, loin de là, car ce sont les mauvais génies qui tremblent et s'enfuient à la voix des serviteurs du vrai Dieu. Je sais que je leur suis odieux, c'est ce que tu as voulu dire. Le Christ est mon roi, et je détruis leurs pièges.
— Et quel est ce Théophore? lui dit l'empereur.
— C'est quiconque porte Jésus-Christ dans son cœur.
— Te semble- t-il donc que nous n'ayons pas aussi dans le cœur des dieux qui combattent pour nous ?
— Des dieux; tu te trompes, ce ne sont que des démons. Il n'y a qu'un Dieu qui a fait le ciel et la terre, et tout ce qu'ils renferment ; et il n'y a qu'un Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, de l'amour duquel je suis assuré.
— Qui nommes-tu là? Quoi! ce Jésus quePilatefit attacher à une croix ?
— Dis plutôt que ce Jésus attacha lui-même à cette croix le péché et son auteur, et qu'il donna, des lors, à tous ceux qui le portent dans leur sein, le pouvoir de terrasser l'enfer et sa puissance.
— Tu portes donc le Christ au-dedans de toi?
— Oui, sans doute, répondit Ignace; car il est écrit : « J'habiterai en eux, et j'accompagnerai tous leurs pas. )>
Trajan prononça cette sentence : « Nous ordonnons quTgnace, qui se glorifie de porter en lui le Crucifié, soit mis aux fers, et conduit sous bonne et sure garde à la grande Rome, pour y être exposé aux bêtes, et y servir de spectacle au peuple. )>
Le saint, entendant cet arrêt, s'écria dans un transport de joie : « Je vous rends grâces, Seigneur, de ce que vous m'avez
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donné un parfait amour pour vous, et de ce que vous m'honorez des mômes chaînes dont vous honorâtes autrefois le grand l^iul, votre apôtre. » Eu disant cela, il s'enchaîna hiimème; et offrant à Dieu ses prières avec ses larmes, il lui recommanda son Église. Puis, se sacrifiant volontairement pour son troupeau, il se livra à une troupe de soldats brutaux qui devaient le conduire à Rome pour servir de pâture aux lions et de divertissement ou peuple.
Pressé d'un désir violent de répandre son sang pour Jésus- Christ, il sortit d'Antioche avec empressement, pour se rendre à Séleucie, où il devait s'embarquer. Après une longue et périlleuse navigation, il courut chercher saint Polycarpe, qui élait évèque de cette ville, et qui avait été, comme lui, disciple de saint Jean. Conduit chez ce saint prélat, ils communiquèrent ensemble dans l'union d'une charité tout épiscopale ; alors Ignace, tout glorieux de ses chaînes, et les montrant à Polycarpe, le pria de ne mettre aucun obstacle à sa mort. Il fit la même prière aux villes et aux Églises de PAsie, qui l'avaient envoyé visiter sur son passage; et s'adressant aux évoques, aux prêtres et aux diacres qu'elles avaient députés vers lui, il les conjura de ne pas l'arrêter dans sa course, et de souffrir qu'il allât à Jésus-Christ, en passant promptenicnt par les dents des bêles qui l'attendaient pour le dévorer. Mais craignant que les chrétiens qui étaient à Rome ne se missent en devoir de s'opposer au désir ardent qu'il avait de mourir pour son cher Maître, il leur écrivit une lettre pressante.
Ensuite, il partit de Smyrne et vint mouiller l'ancre à Troade, d'où, prenant le chemin de Naples et passant par Philippes sans y séjourner, il traversa toute la Macédoine; ayant trouvé à Épidamne, sur les cotes de PÉpire, im navire prêt à faire voile, il s'embarqua sur la mer Adriatique, qvii le porta dans celle de Toscane. 11 y vit en passant les îles, et il parcourut les villes doutées côtes sont bordées. Lorsqu'il fut en vue de Pouzzoles, il pria qu'en lui permît de descendre à terre, désirant marcher sur les pas de saint Paul, et suivre ses précieuses traces ; mais un coup de vent ayant repoussé le vaisseau en pleine mer, il se vil obMgé de passer outre, se contentant de donner de grandes louanges à la charité des fidèles de cette ville.
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Enfin, le vent ayant tourné, on fut porté, en un jour et une nuit, à l'embouchure du Tibre, à Porto.
A peine eut-on touché terre, qu'on fit prendre au saint le chemin de Rome; le bruit de son arrivée le devançait partout où il passait.
C'était un de ces jours solennels que les Romains ont consacrés sous le nom de fêtes Sigillaires ; toute Rome était accourue à ramphilhéâtre, et elle but avec avidité le sang du martyr qui, ayant été donné à deux lions, fut en un instant dévoré par ces cruels animaux. Ils ne laissèrent de son corps que les plus gros ossenn^ents, qui furent recueillis avec respect pai- les fidèles, portés à Antioche, et déposés dans l'église comme un trésor inestimable. Sa mort arriva le treize des calendes de janvier, vingtième jour de mars, sous le consulat de Sura et de Sénécion.