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LE MARTYRE DE SAINTE FÉLICITÉ ET DE SES SEPT FILS

A ROME l'an 162

Les Actes de ces martyrs sont aussi simples et aussi beaux que les plus authentiques, Tillemont les a crus traduits du grec. On y lit que, sous l'empereur Antonin, il y eut à Rome une émeute contre les chrétiens, accusés de provoquer la colère des dieux, et que, pour la désarmer, Félicité, veuve, d'une noblesse et d'une vertu qu'illustrait le nom chrétien, fut arrêtée et mise à mort avec ses sept enfants. Le préfet de Rome était Publius, dont les paroles font entendre qu'il y avait plus d'un empereur, mais qu'Antonin seul résidait à Rome. Quel est cet Antonin? est-ce Antonin le Pieux ou Marc-Aurèle? quel est ce préfet Publius? Cette question était restée jusqu'à ce jour obscure et incertaine. Aujourd'hui l'épigraphie romaine démontre que, dans la série des préfets de Rome, l'inconnu Publius qui cita à son tribunal sainte Féticité est précisément Salvius Julianus, le célèbre jurisconsulte qui rédigea l'édit perpétuel, et pour lequel Marini et Borghesi, sur la foi d'inscriptions antiques, ont revendiqué le nom de Publius. Il est vrai que d'ordinaire, il n'est pas désigné par son seul prénom, mais bien par le nom de sa gens et par le cognomen. Cependant il n'était pas rare chez les Grecs d'appeler les Romains par leur seul prénom. Cette observation confirme l'origine grecque de ces Actes. Salvius Julianus occupa la préfecture pendant les derniers mois du règne d'Antonin le Pieux, l'année 161, et sous les deux Augustes Marc-Aurèle et Lucius Verus, i5i et 162. Et précisément dans cette année, Marc-Aurèle demeurait à Rome, pendant que Lucius Verus allait en Orient soutenir la guerre contre les Parthes, et que des mouvements hostiles dans la Bretagne et la Germanie menaçaient l'empire. En même temps une désastreuse inondation du Tibre fut suivie

d'une famine, comme l'indique une prt'îcieuse inscription tro\ivcc nagu«^re à Goncordia. Ainsi, l'ordre des temps, les personnes, les calamités publiques, la présence d'un empereur à Rome, l'absence de l'autre, tout s'accorde avec les Actes et avec l'année 162 et en explique les allusions obscures aux faits contemporains. (De Rossi, Ballett. (i863), p. 19.) L'archéologie est d'accord avec plusieurs indications fournies par les Actes. Nous savons que, conformément à ce qu'ils nous apprennent, le forum qui entourait le temple de Mars Vengeur servait à rendre la justice ; sous les Antonins, le préfet urbain y eut son tribunal, il ne prit définitivement le nom de forum Martis qu'au IV* siècle, mais il est probable que sa présence dans une partie de nos Actes qui paraît avoir été rédigée sur des pièces originales, témoigne que cette appellation tendait, dès la fin du II" siècle, à remplacer celle de forum Augusti.

L'interrogatoire semble emprunté aux registres du greffe. Certains traits sont d'une authenticité incontestable, en particulier l'emploi alternatif du singulier et du pluriel en parlant des empereurs. Oi, en l'année 162, Marc-Aurèle et Verus régnaient ensemble, mais Marc était seul présent à Rome. De même l'expression Domini nostri est antérieure en date à l'époque antonine, l'emploi du mot rex s'appliquant à l'empereur, ce qui n'est que la traduction littérale de PaoïXetSc;; or, le grec était au 11° siècle la langue courante à Rome; le titre d'amîcus Au(/us/i, promis à l'un des enfants, le rôle des triumviri capitales sont tout autant de traits qui justifient l'estime que l'on a fait de ces Actes et leur présence dans notre recueil.

RUCÎA.RT, Act. sine. 20; — Tillemont, Mem., t. II; — Doul- CET, Mémoire relatif à la date du martyre de sainte Félicité publié à la suite de son Essai sur les rapports de l'Egl. chr. et de l'Etat romain, p, 19. — Borghesi, Œuvres, VIII, p. 5/i5 et suiv. — Allard, Hist. des perséc, I, 343-364- — Aubé, Histoire des persécutions, p. [^l^g et suiv. — De Rossi, Bullettino (i863), p. 10; (1874), p. 4i, 5i-56. — KûîfSTLE, Hagiographische Studien ùber ^ Passio Felicitatis cum VII filiis (1894) et Anal. Boll. (m) 1894.

Le martyre de sainte Félicité et de ses sept fh.s Sous Antonin, les pontifes excitèrent une agitation qui eut

pour conséquence l'arrestation de Félicité, femme illustre, et de ses sept fils. Félicité était veuve, elle avait fait vœu de chasteté ; ses jours et ses nuits s'écoulaient dans la prière, et sa vie était d'une grande édification pour les fidèles.

Mais les pontifes, s'apercevant que plusieurs personnes venaient au christianisme par son influence, allèrent trouver l'empereur et lui dirent : <( Cette veuve et ses fils outragent nos dieux. Si elle ne vénère nos dieux, ils s'irriteront tellement qu'on ne pourra plus les apaiser. »

L'empereur manda Publius, préfet de Rome, et lui enjoignit de contraindre par toutes sortes de voies Félicité et ses enfants à sacrifier.

Publius prit Félicité en particulier, et mêla quelques menaces à des manières engageantes, en lui laissant pressentir le châtiment.

Félicité répondit : « Tes menaces ne sauraient m'ébranler, ni tes promesses me séduire. Je porte en moi l'Esprit-Saint ; il ne permettra jamais que je sois vaincue. Je suis bien tranquille ; que tu me laisses vivre ou que tu me fasses mourir, tu seras vaincu. »

« — Coquine! si tu veux mourir, meurs, mais laisse la vie à tes enfants. »

« — Mes enfants vivront s'ils refusent de sacrifier aux idoles ; mais s'ils sacrifient, ils iront à la mort éternelle. »

Le lendemain, le préfet, séant sur son tribunal, au Champ de Mars, commanda qu'on lui amenât Félicité et ses fils. Il l'interpella ainsi :

« Prends pitié de tes enfants, jeunes gens d'une si belle espérance; qu'ils ne soient pas ravis au monde à la fleur de l'âge. »

— Ta compassion est impie et ton discours cruel. » Et se tournant vers ses fils : « Levez les yeux, mes enfants, regardez le ciel, c'est là que Jésus-Christ vous attend avec ses saints. Combattez pour vos âmes et montrez-vous fidèles dans l'amour du Christ. »

Le préfet la fit souffleter et lui dit : « Oses-tu bien, en ma présence, leur dire de pareilles choses, afin de les porter à mépriser ainsi les ordres de nos empereurs? » Et faisant ensuite approcher de son siège l'aîné des sept frères, nommé Janvier, il fit tous ses efforts pour l'engager à sacrifier ; tantôt

Appendice ai3

en lui promettant des biens immenses, et tantôt en le mena- Vant des plus rigoureux supplices. Janvier répondit : « Tu me pousses à des folies ; la sagesse de mon Seigneur me garde et m'aide à triompher de tout. » Le préfet l'envoya en prison, aprî's l'avoir fait fouetter.

Publius fit approcher Félix et le pressa de sacrifier.

« Nous n'adorons qu'un seul Dieu, à qui nous sacrifions. C'est en vain que tu t'elï'orccs de nous faire renoncer à Jésusc;hrist. Fais-nous battre, imagine des horreurs, noire foi n'en sera ni amoindrie ni changée. » Le préfet le fit emmener, et Philippe parut. Publius lui dit : « ÎS'otre invincible empereur Antonin-Auguste t'ordonne de sacrifier aux dieux tout-puissants. »

Philippe répondit : « Ils ne sont ni dieux, ni tout-puissants; ce ne sont que des dieux do pacotille, des statues privées de sentiment. Si je sacrifiais, je mériterais un éternel malheur. »

On emmena PhiUppe, et Silvain prit sa place. Publius lui dit :

Je vois que vous agissez de concert avec la plus méchante des femmes, dans la résolution que vous avez prise ensemble de désobéir à nos princes; vous courez tous dans le môme précipice. » Silvain répondit : <x Si nous avions la crainte d'une mort qui ne dure qu'un moment, nous deviendrions la proie d'une mort éternelle. Mais nous savons qu'il y a des récompenses pour les bons et dans l'enfer des supplices pour les méchants; nous n'obéissons pas à des ordres humains, mais aux lois de Dieu. Quiconque méprise tes idoles pour ne servir que le vrai Dieu vivra éternellement avec lui; mais le culte des démons te précipitera dans des feux éternels avec tes dieux. » On l'emmena et on fit approcher Alexandre. K Jeune homme, lui dit Publius, prends pitié de toi-même, sauve une vie qui ne fait encore que commencer, si tu n'es pas rebelle et si tu obéis aux ordres de l'empereur, sacrifie, afin de devenir ami de César. » — « Je sers Jésus-Christ. Je le confesse de bouche ; je le porte dans le cœur, et je l'adore sans cesse. Cet âge, qui te paraît si tendre, aura toutes les vertus de l'âge le plus avancé, si je demeure fidèle à mon Dieu. Mais, pour tes dieux, puissent-ils périr avec tous ceux qui les adorent 1 » On l'emmena.

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Vital ayant été amené, Publius lui dit : « Toi, peut-être, airneras-tu mieux vivre et ne pas mourir. » Vital répondit : (( Qui est celui qui aime plus la vie : celui qui aime Dieu ou celui qui adore le démon? »

(( — Et qui sont-ils, ces démons ? » répliqua le préfet.

« — Ce sont les dieux des nations et ceux qui les adorent. » On l'emmena. Enfin, on fit entrer le septième frère appelé Martial : « Vous êtes les propres artisans de vos malheurs, puisque vous méprisez les ordres des princes.

« — Ah 1 Publius, répondit Martial, si tu savais quels tourments effroyables sont préparés à ceux qui adorent les démons! Mais Dieu difîCTe sa vengeance contre toi et ces idoles. Tous ceux qui ne confessent pas le Christ, vrai Dieu, iront au feu éternel. »

On l'emmena, et Publius fit un rapport à l'empereur.

Cependant, Antonin commit à différents juges le soin de faire exécuter la sentence de mort qu'il avait portée contre Félicité et contre ses sept fils. Il y eut un de ces juges qui fit assommer à coups de fouets garnis de plomb le premier de ces martyrs ; un autre fit mourir le second et le troisième à coups de bâton ; un autre fit précipiter le quatrième dans le Tibre ; un autre fit trancher la tête aux trois derniers ; un autre enfin fit endurer la même peine à la mère.

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