A ALEXANDRE DUMAS
Ces jours derniers, on annonçait que M. Soulé, ambassadeur des États-Unis, traversait Paris pour se rendre à Madrid. Au même moment, vous nous donniez sur Alphonse Rabbe un chapitre de vos beaux mémoires, et vous ne saviez pas, vous qui savez tout, que ce jour-là le hasard, le plus habile des metteurs
en scène, faisait un tour de son métier, et accolait deux noms oubliés depuis vingt-quatre ans , deux hommes qui se sont rencontrés les mains dans les mains , l'un commençant sa vie par l'espérance , l'autre la finissant dans le désespoir : Alphonse Rabbe et Soulé !
Quand la fortune veut se donner la peine de seconder l'intelligence, elle ménage des échelons invisibles à ses protégés ; ce n'est que lorsqu'ils arrivent bien haut, qu'on aperçoit les échelons.
Un jour, il y a un quart de siècle environ, je traduisais, dans le cabinet d'Alphonse Rabbe, une histoire de l'Église, écrite en latin allemand par un Hongrois. Rabbe m'avait confié ce travail. Un jeune homme entra ; c'était Soulé. ïl avait vingt et un ans, comme tout le monde alors; il était fort maigre, comme vous l'étiez aussi, comme je le suis encore; mais il était poitrinaire, ce qui le distinguait de nous tous.
Alphonse Rabbe se leva et l'accueillit avec cette grâce charmante qui ne l'abandonnait jamais.
a Monsieur Rabbe , lui dit Soulé d'un ton de voix si doux , qu'on croyait entendre une jeune fille , je vais publier une revue , le Nouveau Nain jaune, et je compte sur vous pour des articles. Je paraîtrai tous les cinq jours, et je suis en mesure de pouvoir offrir aux écrivains, et surtout à vous, des conditions honorables. »
Je suspendis ma traduction pour écouter l'entretien, comme font toujours les secrétaires indiscrets.
« Monsieur, répondit Rabbe, vous me voyez au désespoir d'accueillir votre si obligeante proposition par un refus. Mais voici mon excuse. Je suis engagé à donner quatre articles par mois à mon ami Châtelain, du Courrier Français, et à livrer à mon éditeur Lecointe mon manuscrit de Y Histoire de Russie; j'y travaille nuit et jour; je prends dix tasses de café tous les soirs pour ne pas dormir.
— Cependant, dit Soulé, vous me laissez quelque espoir pour l'avenir?
— Oh! certainement, monsieur.
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— Alors, je puis vous donner mon adresse, rue des Tournelles, 57; le bureau de mon journal est rue Croix-des-Petits- Champs, 27.
— Avez-vous déjà des collaborateurs sur lesquels vous puissiez compter? demanda Rabbc.
— Oui , j'ai un jeune homme de grande espérance , M. Léon Halévy, et M. Santo-Domingo , qui arrive de Rome, et qui a la tète remplie d'articles contre les ultramontains.
— Avez-vous lu quelquefois , demanda Rabbe , un journal hebdomadaire intitulé le Masque de fer?
— Oui , monsieur.
— Savez-vous qui rédige ce pamphlet?
— Non, et personne ne le sait; on dit qu'il est rédigé par une société d'anonymes.
— Eh bien , un ami vient de m'affirmer que je dois être attaqué dans ce journal. D'abord , je me propose de leur briser leur masque sur le visage, à ces anonymes, et après, puis-je compter sur votre Nain jaune pour achever de les anéantir ? .
— Vous pouvez disposer de mon journal et de moi , » dit Soulé avec une voix si douce qu'il était impossible de supposer une étincelle d'énergie dans le cœur de cet enfant.
Soulé partit.
Pendant cette conversation, j'avais fait toutes sortes de signes à Alphonse Rabbe pour lui faire comprendre de me lancer dans la rédaction du Nain jaune; mais Rabbe était un de ces hommes qui ne comprennent rien à la pantomime , par respect pour la langue : il laissa partir Soulé sans songer à me recommander à sa bienveillance. J'avais pourtant bien besoin de cette branche de salut; je venais d'arriver du fond de ma lointaine province, et avec le bagage de Bias , cet antique ennemi des douaniers. Alphonse Rabbe m'avait donné la seule hospitalité qu'il pouvait m'offrir dans son indigence. J'étais le seul convive de ses modestes repas , et je travaillais chez lui à des traductions ennuyeuses, depuis sept heures du matin jusqu'à onze heures du soir. Rabbe m'av ait reconnu une aptitude exclusive pour les tra-
<1 actions; il me promettait une place honorable après Desfontaines et Bitanbé. Aussi ne songea-tril point à me recommander à Soulé comme rédacteur de «on journal; aussi fut-il étonné d'entendre l'étrange proposition que je lui fis en ces termes : a Donnez-moi une lettre d'introduction pour M. Soulé. »
Après quelque hésitation, il me la donna, et à cinq heures du soir je courus à la rue des Tournelles, 57.
Le temps était affreux; la neige tombait comme un déluge blanc; les omnibus n'étaient pas inventés. J'arrivai chez Soulé vêtu d'albâtre de la tète aux talons, et transi comme un oranger transplanté en décembre rue des Tournelles, au Marais de Paris.
Soulé me fit l'accueil le plus bienveillant; toutefois, il laissa percer un léger sourire ironique quand je lui dis le nom de mon pays. A cette époque, trente écrivains, mes compatriotes, n'étaient pas encore arrivés à Paris. J'avais le malheur de supporter seul le poids des fines épigrammes contre la Cannebière et le mistral.
Soulé passa outre, et me demanda un article comme essai.
J'entrepris aussitôt cette œuvre grave, destinée au Nouveau Nain jaune; je la copiai trois fois; j'ornai le manuscrit définitif de dessins à la plume, ayant la prétention de figurer des oiseaux fantastiques, et, le lendemain à deux heures, je me rendis au bureau du journal, rue Croix-des-Petits -Champs, 27.
Cinq personnes étaient réunies dans le cabinet de rédaction : Soulé, Santo -Domingo, Léon Halévy, Lucasson, et un auteur de tragédies inédites. Au moment où j'entrai, ce poète, resté inconnu, déclamait une tirade iVAsdrubal. Cela me parut imposant.
C'était le récit final : on y racontait au consul Néro, après la bataille du Métaure, la défaite d'Asdrubal, et la chute de sa tête sanglante dans le camp des Carthaginois.
Soulé adressa quelques compliments railleurs au poè'te tragique, qui sortit pour se présenter comme candidat à l'Académie, en concurrence avec M. de Frayssîûous, évèque d'Hermopolis.
Le moment devenait solennel pour moi. Soulé me demanda fii j'apportais mon article; je le lui présentai d'une main timide 220 k
et glacée; j'avais intitulé mon essai : Horace à Tibur. Soulé le lut à haute voix , et le lut très-bien. Santo-Domingo et Léon Halévy m'adressèrent des félicitations. L'article fut imprimé le lendemain, et Soulé m'assura un traitement fixe, qui, à mon point de vue déjeune débutant, me rendait millionnaire à jamais.
Les rapports d'Alphonse Rabbe et de Soulé devinrent trèsfréquénts; le Nain jaune avait une tendance à combattre la jeune école qui se levait aux rayons de MM. de Lamartine et Victor Hugo. Alphonse Rabbe, qui admirait passionnément ces deux poètes et savait par cœur leurs premiers vers , donna un article romantique au Nain jaune, et Soulé l'inséra, malgré une vive opposition d'intérieur. A cette époque, le célèbre critique Hoffman consacrait hebdomadairement un article tétrastyle à l'auteur des Orientales , et le poursuivait de ses plaisanteries. Un journal alors célèbre écrivait cette phrase , à propos du Child-Harold de M. de Lamartine : Il me semble voir un sot moine osant toucher à la lyre du grand Byron! La toile de Géricault, le iVaufrage de la Médusé, trouvait enfin un cadre, et on la saluait ainsi : 0 progrès de la peinture ! la terre glaise remplace la couleur! la brosse remplace le pinceau. Rossini se levait, et les maîtres de l'art écrivaient ceci : M. Rossini aura beau faire, il ne sera jamais qu'un petit discoureur en musique ; et une biographie , rédigée par quatre célébrités du temps , contenait cette phrase prodigieuse : A cette époque, M. Rossini avait donné Otello, Seuiaamide et quelques ouvrages plus faibles encore! On criait de tous cotés que le goût était perdu en France; qu'il n'y avait plus ni poésie, ni peinture, ni musique, comme on criait sous Louis XIV, sous Louis XIII, sous Louis XII, toujours en regrettant les hommes morts ; comme Bavius et Maevius criaient sous Auguste, à la barbé de Virgile et d'Horace, en regrettant Ennius le divin ; comme on crie aujourd'hui , ectome on criera dans la vallée de Josaphat, en regrettant l'Antéchrist. Les vivants vivent, c'est leur tort.
Dans mon ingénuité juvénile , je ne comprenais rien à ces cris. M. Victor Hugo me ravissait, et son Moïse sur le Nil me pro-
duisait l'effet de l'églogue de Gallus. Je savais tous les poètes par cœur, surtout Virgile; je n'accordais à personne le privilège d'être plus classique que moi; j'improvisais des vers latins, comme au temps de Vanière et de Vida , et la colère des classiques était pour moi de l'hébreu. Grâce aux munificences de Soulé, je ne manquais pas une représentation des Italiens; je savais par cœur, depuis la première note jusqu'à la dernière, les opéras de Rossini comme les vers de Virgile; je pleurais de joie en écoutant ce fleuve de mélodies tombé des Apennins , et je me demandais dans quelle ville de la Pentapole maudite étaient nés ces hommes qui n'adoraient pas les femmes célestes créées par le divin maître italien! Soutenu par Alphonse Rabbe et par Soulé, je commençai ma série de paradoxes en défendant toutes Jes jeunes gloires naissantes contre la jalousie des agonisants et les colères du bon goût.
Si le Nain jaune eût été un simple journal littéraire et artistique, Soulé ne serait pas aujourd'hui ambassadeur des États- Unis. Heureusement pour lui , son journal était politique et trèsvif dans son opposition. « Je voudrais bien avoir un petit procès, un procillon , » me dit un jour Soulé. Ce vœu fut exaucé par le procureur du roi , grâce à un article de Santo-Domingo.
Cet article excita une vive rumeur ; il attaquait une loi votée parla chambre, une loi oubliée aujourd'hui.
Soulé avait le vague pressentiment de son avenir ; il bondit de joie en recevant la feuille timbrée qui l'invitait à une séance du tribunal et lui annonçait une condamnation inévitable. Le grand jour venu, Soulé se rendit au palais de justice d'un pas triomphant ; il marchait à une ambassade sous la conduite du hasard.
Son jeune ami Lucasson me disait les larmes aux yeux : « Pauvre Soulé, voyez comme il est pâle ! Cette journée le tue il ne vivra pas ! »
En effet, lorsqu'il se leva pour répondre aux questions du président, Soulé me parut beaucoup plus pâle que de coutume; un petit souffle eût été à peine soupçonné dans ce corps frêle ,
que l'émotion de ce jour devait renverser sur le Ut des poitrinaires agonisants.
Selon l'usage, le réquisitoire du procureur du roi fut écrasant; jamais ce magistrat n'avait vu un pareil crime et un si grand criminel. Il appela sur cette jeune tête toutes les rigueurs de la loi , et même plus.
Charles Ledru défendit très - éloquemment le futur ambassadeur.
Puis Soulé prit la parole pour se défendre mi-même.
Alors le pâle et frêle jeune homme se révéla à nous tous sous un jour nouveau. Jusqu'à ce moment le diapason de sa voix ne s'était jamais élevé au-dessus des notes les plus tranquilles; son visage avait toujours gardé une sérénité douce et enfantine. Tant à coup Soulé se métamorphose : sa voix devient stridente , son visage s'anime, ses yeux lancent des éclairs; il improvise une . éloquente colère qui ne défend rien et qui accuse ; il lance aux juges des fusées d'épigrammes à brûle-pourpoint; il renverse enfin pour s'engloutir l'habile échafaudage de Charles Ledru, son avocat.
Le tribunal demeura impassible, rendons-lui cette iustice; mais, pour un article métaphysique et incompréhensible de Santo-Domingo, il condamna Soulé a trois ans de prison.
Lucasson, assis à coté de moi, faillit ^évanouir.
« Trois ans! dit-il, ce n'est pas la prison, c'est la mort : le pauvre garçon ne passera pas la nuit ! »
Et Lucasson pleura.
Nous sortîmes du tribunal; Soulé s'appuyait sur le bras d'Alphonse Rabbe , qui lui disait ;
« Mon jeune ami, on accepte la mort, mais on n'accepte jamais la prison.
— Vous avez la ressource de l'appel, disait Léon Halévy.
— Belle ressource 1 » disions-nous tous.
Soulé gardait le silence et paraissait disposé à suivre Favis d'Alphonse Rabbe, qui lui citait Virgile : i/eu, fuge! On se rassembla chez Soulé , et on tint conseil. Soulé parais-
sait très-abattu , mais plutôt par une souffrance physique trèsaiguë que par la condamnation. Trois ans de prison, c'était la mort pour le pauvre poitrinaire, comme Lucasson l'avait dit; cela fut admis à l'unanimité. Un remède seul restait, la fuite; mais comment fuir?
Armand Carrel dit :
" 9 Lorsqu'en 4823 je me trouvai compromis dans la conspiration de Caron à Marseille , je ne balançai pas un moment , je pris la fuite, et vous voyez que cela m'a réussi.
— Oui, dit Rabbe; mais, mon cher Carrel , vous étiez dans un port de mer et surveillé par une police marseillaise de 4823. Je la connais : quand elle fume sa pipe, elle ne se dérangerait pas pour un conspirateur, et elle fume toujours.
— C'est juste , dit Armand Carrel ; et ma fuite ne trouva aucun obstacle. J'étais déguisé en pécheur catalan; trois amis m'accompagnaient : François Vigne, ChevHlard et Jean- Jacques Prat. Nous montâmes à bord d'une felouque de Barcelone, et le tour fut fait.
— Il .nous manque la felouque de Barcelone, » dit Soulé. Barthélémy, qui bientôt devait être mon collaborateur pour
tant d'alexandrins , n'avait encore rien dit dans ce conciliabule.
« Écoutez, dit-il à Soulé : je suis arrivé hier d'Angleterre, voici mon passe-port; lisez mon signalement : il peut très-bien vous être appliqué. Nous avons la même taille, le même nez aquilin , les mêmes cheveux noirs. Nous n'avons point de signes particuliers. Voilà mon passe-port; lisez et parlez. »
Ici le hasard s'élève à la hauteur d'une intelligence.
Soulé prend le passe-port, lit le signalement, serre la main de Barthélémy et s'écrie : « Vous êtes ma providence ! je pars cette nuit. » .
M. Achille de Vaulabelle, qui se disposait à acheter une étude de notaire en ce moment, acheta le Nain jaune, et débuta ainsi dans la carrière des lettres, qu'il a parcourue depuis avec éclat comme historien.
Nous fîmes nos adieux à Soulé; il partit avec son faux passe-
port, arriva en Angleterre, puis s'embarqua pour les États- Unis, où il ne tarda point à se faire un nom dans le barreau. Les symptômes de pbthisie disparurent dans l'atmosphère du Nouveau-Monde, et une santé robuste vint en aide à l'honorable" ambition de l'avocat français de New-York. Soulé s'est marié avantageusement, il a fait fortune, il a reçu des lettres de naturalisation, il est devenu le plus éloquent des membres du congrès ; enfin il a traversé Paris l'autre jour avec le titre d'ambassadeur.
Probablement M. Soulé aura fait une visite à la maison 27, rue Croix-des-Petits-Champs , s'il n'a pas oublié ce numéro.
Cette histoire ne veut pas donner aux jeunes gens la recette qui fait les ambassadeurs. Depuis Soulé, nous avons été condamnés par centaines aux dernières années de la Restauration ; aucun de nous n'est devenu ambassadeur. Le hasard ne combine ces choses qu'une fois. J'ai dans l'idée que la fortune de Soulé n'est pas arrivée à son dernier échelon. Cet homme jouera un rôle beaucoup plus grand; je crains même qu'il ne nous brouille un jour avec l'Amérique , et qu'il ne nous rende le passe-port de Barthélémy.
Puisse l'avenir me donner tort !