LE MONUMENT DE NAPOLÉON P
Nous voyons surgir à de trop rares intervalles les grandes œuvres d*art; aussi c'est avec une joie bien vive que nous saluàmes l'apparition de ce livre monumental qui est F Iliade peinte et burinée de l'empereur Napoléon I««". Le monde artiste a regardé ce poè'me gigantesque avec une admiration mêlée de surprise , car on ignorait à Paris le travail immense accompli au delà des monts , en mémoire des hauts faits d'armes de notre grande armée et de son glorieux empereur. Nous devons cette merveilleuse exhumation au zèle, au patriotisme, à la persévérance de M. Pietro Barboglîo, qui a si dignement inauguré l'autre jour son étonnante publication en offrant deux exemplaire des Faites y reliés avec un luxe inouï, à LL. MM. l'empereur et l'impératrice. D'augustes éloges ont été la première récompense de l'éditeur italien; le succès populaire ne lui manquera pas ensuite. Tout le monde voudra feuilleter cette colonne Vendôme portative, ce poè'me si admirablement gravé sur un vélin cok)ssal.
L'Empereur, qui, dans sa course aux victoires, suivait toujours les traditions des héros antiques et associait la gloire des armes à la gloire des arts , demanda au grand peintre Andréa Appiani une série de tableaux historiques , pour illustrer les galeries du palais impérial de Milan. Appiani avait restauré la peinture en
%n PARADOXES ET RÊVERIES.
Italie, à la même époque où David rendait le mèaie service à l'aort français. La pdirture itaiienae, dégénérée sous le pinceau de la Touiine, de l'imitation et de l'afféterie, après le siècle de Raphaël, de Léonard, du TiiieD et du Corrége, puis ressusdtée dans sa splendeur parla Uinitédes Carrache, puis retombée encore dans l'impuissance , malgré les efforts merveilleux de Caravage , du Dominiquin et de Salvator Rosa , ne jeta plus de rayons sur ce bel horizon italien, qu'elle avait éclairé en concurrence avec le soleil. Enfm, vers la fin du dix-huitième siècle, la peinture eut sa renaissance; la forte école de Mengs fît naître le David italien, le Tieii du Hlilanais, l'îQustre peintre Andréa Appiani.
L'enthousiasme et la foi , ces deux antiques vertus des artistes italiens, ces deux muses religieuses, inspirèrent Appiani et le soutinrent' dans l'œuvre prodigieuse qu'il allait accomplir au palais impérial de llâan, pour répondre aux idées de NapoléoD. Le pineeau d'ApoUodore, le prâtre du Palatin, le favori de Géstt*, l'ami de Yivgiie , fut, retrouvé aux bords du lac de Pusiano. Andréa A|>piani se mit à reproduise les fiaustes impériaux avec la fougue de Salvaitor Bûsa. et du Michels Ange des batailles; il chanta sur la toile Tépopée 8d>Umetle Napoléon, et fit retentir sous son pinceau tout le fracas des mêlées , toute cette grande voix de ia France impériale qui remuait le monde et fécondait l'avenir. Notre artiste peignit la baitaille de Montenotte , qui vengeait Shérer; les passages des ponts de Lodi tA d' Aréole, ces ôéSié^^ bois jetés «or des fleuves, défendus par deux volcans et emportés d'assaut par i'épée d» Na|ioléon; il peignit Millesimo^ Casti^ione , Peachiera , Mantoua, où les champs de bataille étaient des champs de fleurs; il peignit ht prise de Trieste, cette reine de l'Adriatique , cette sœur de Venise^ glorieuse conquête qui donnait a la France deux lacs français. Ensuite Tartiste, passant la mer, suivait son héros en figypte et déployait le drapean de Lodi aux dmesdes primiers, sur les corniches des ternie d'Isis^ sur le dôme des mosquées, sur le «oaunet des PjTamides; il repassait la Méditerranée avec la frégate Muirm, qui portait César et sa ftHrtune, et suivait Napoléoa à travers les
préeifiices du raont* Sabit-^ernard, dieBin toiomphal de Ma>* lengo. Le pinoeam de Fariiste italien , inépuisaèle dans ses re0sosrces et toujours Botiveaa devant une mm^lk» yidoire, s'élevait à k hauteur de ces noms de batailles /de ees-nems fetentîssists qui éclatent comme la foudre : Austeiiîtz, oà le Moscovite fi»'. enseveli sous la glace natale par nos boulets fossoyevurs; Eyid i , €à le cokmel Lepie traversa comme un météoire foule f armée russe ; léna , Friediaiid , gknre et orgueil de nos pèras , journées mémorables où l'héroïsme guerrier s'est élevé si hast, qu'il semble devoir esciure à jamais la guerre san^ante et assurer an monde la pux universelle el la civilisation. Nous ne ferons jamaés mieux par l'épée , £aâsoDS autre chose aujourd'hui : buri- ' nans les fostes de la psôx.
Dans ce vaste musée impérial peint par Appiam, tout n'est pas exelusivememt réservé aux batailles , aux prises de villes, aux passages de fieuves, aux ccNEiquêtes sanglantes : il y a des repos pour les yeux, l'esprit et la pensée. Napoléon n'avait pas toojours l'épée à la main, et même il aurait bien voulu la remettre pour toujours au fourreau, succéder comane empereur de la paix à l'en^iereur de kt guerre, et réalkertousles rêves qui charmaient ses rares loisirs, lorsque, du bekon des Tnâeiies, il regardait le Louvre enseveti dans un cloaque de caffrefonrs i^Nreux; rêves pacifikpies si religieusement recueillis, eomme le phis précieux des hMingts hnpériaux, par Napoléon 10, ce gkmeux architecte ceanmné qui renouvelle la £Me de Fans, et donne au pauvre la lumière, l'air et le soleil, ces tûes^itsée Ken. Le peintre des bataiUes, Andréa Appiani , a vouiu aussi représenter Napoléon dans ses &8tes civils ; nous voyons cette graonde figure mod^ne, antique ûé^, {M'ésider ces réunions solennelles où lurent reconnues l'union de la France et de la Lombardie et la Coi^édération de la répoMique cisalpine ; et nous asâstons , devant une vaste toile , an couronnement de Napoléon à Milan. Ces tableaux catecs forment un contraste nécessaire et complètent l'idée que la postérité devra se faire de Napoléon , guerrier, administrateur et législateur. L'homme mérite le titre
de grand par là réunion de toutes les qualités surhumaines; triompher par le glaive ne suffit pas. Un historien a dit qu'An- Bibal avait mérité la gloire, et le divin Jules Tapothéose : deux grands hommes à degré différent; l'un n'avait su faire que la pierre , l'autre savait faire la paix.
, En peignant les batailles de la république en Italie, Andréa Appiani s'est trouvé placé en face d'une difficulté très-grande -pour un peintre enthousiaste des formes plastiques de l'antiquité grecque et romaine. Dans les pays naturellement artistes , comme ; Athènes et Rome , les inventeurs de costumes ont voulu répondre aux exigences et aux délicatesses futures des sculpteurs et des peintres; ils se seraient bien gardés de donner aux vêtements et aux coiffures des bizarreries qui auraient contrarié la reproduc- :tion plastique des guerriers et des héros. Dans les pays où la mode , qui n'est souvent que l'inconstante fantaisie du mauvais goût, domine tyranniquement les sévères exigences de Fart, on Irouve des époques où le peintre et le statuaire sont contraints à idéaliser, à dénaturer, à supprimer les costumes et les coiffures, pour donner à leurs œuvres le cachet de distinction héroïque indispensable dans les lignes austères de l'art. Le peintre Appiani a lutté avec tout le bonheur du génie contre les difficultés sans cesse offertes par les costumes et les coiffures des héros de la république. Sans avoir recours à l'audace académique de David , qui habille Romulus d un bouclier dans le combat des Sabines , Appiani prend des moyens termes , selon la situation , sans jamais s'asservir exactement aux lois du code modiste de l'époque : quelquefois il donne à nos cavaliers de la république le galbe équestre romain; dans d'autres tableaux, il ennoblit l'enveloppe trop bourgeoise de l'héroïsme français par des procédés linéaires fort ingénieux; souvent même il reproduit costume et coiffure dans toute leur vérité native, et, grâce à des adoucissements de formes ménagés dans les perspectives avec un art infini, il poétise l'accoutrement vulgaire de nos soldats, et les fait ressembler quelque peu à ces émouvantes figures de Daces qui décorent l'arc de triomphe de Constantin. Mais ce
qu'on ne saurmt trop louer, dans ces batailles républicaines ou impériales, c'est la vie, le mouvement, le feu, l'impétuosité militaire, le fit via m de cette épée de Napoléon qui emporte tous les obstacles à sa pointe, et donne des ailes à la victoire Aptère des Athéniens. Toutes ces mêlées d'Appiani sont chaudes , tous ces champs de bataille sont en ébuUition; les fantassins ont un élan qui donne le vertige, les cavaliers sont emportés par des hippogriffes; tout ce mon^e de combattants et de démons incarnés semble descendu des fresques ardentes du Vatican : et partout domine l'antique figure de Napoléon, âme et tète de ce grand corps armé qui est la France militante, reine républicaine ou impériale , labourant l'Europe avec l'épée pour y semer la civilisation.
Que d'années il a fallu aux premiers artistes de la gravure italienne pour traduire avec le burin ce musée d'Appiani ! On sent vivre dans ces magnifiques gravures l'école contemporaine de l'illustre Morghen, l'immortel auteur de la Cène de Léonard de Vinci. Que de peines, de soins, de labeur opiniâtre, de patience assidue il a fallu dépenser pour conduire ainsi l'œuvre d'Appiani aux étalages de Rittner et Goupil , sur le boulevard , et la livrer à l'admiration du public parisien, comme le premier joyau de l'Exposition de 1 855 !
ROSSINL
Il existe une erreur fort accréditée dans le monde et qui vivra ce que vivent les erreurs , l'espace d'une éternité : il est admis que la musique est soumise aux capricieuses lois de la mode , comme le costume et la coififure, et que cet art divin, le premier des arts et le plus pur, parce qu'il est dégagé de tout
alliag» matériel , peut subir des trantformatîoiis Mnies , sétoo le goût, les temps, les mœnrs, les habitudes, les pays. Ceux qui ont inventé cette erreur sont tombés dans une confusîoi» étcange : ils ont pris le corps pour Tàme, la matière pour l'esprit, le cuivre pour le son. La musique change les formes grossières de son enveloppe; mais son essence imnmtérielle > la mélodie, ne fait aucune concession aux exigences caprideoses de la mode ; elle garde son as];HFatioii divine et son inviolable virginité.
Sans la mélodie, )a musique est le plus inl(dérable des tumultes humains ; la science des accords parfaits, c'est la sdenœ du bruit organisé; un ofchestre qui se borne à écrire correctement la langue de l'harmonie est un avocat, bon grammairien, (pii étourdit son au&tonre, parle sans rien dire, et perd son procès. Voilà précisément le genre de mu»que qui subit des variation et mérite de les subir. Le bruit parle une foule de patois quand il s'agit de donner une titillation voluptueuse à des oreilles de bronze. Gédéon invente un orchestre de tr(»s cents cruches -y. l'Orphée chinois invente le charivari des gong$; un colonel sourd invente la fanfare des r^ments. La mode a pB chmsir chez tous les peuples et dans tous les âges; il y a toujours eu des musiciens; les mélodistes sont plus rares, et ils appartiennent à chaque époque; et, malgré leur acte de naissance , ils sont toujours nés aujourd'hui.
Mais qu'est-ce que la mélodie? Ahl voilà le mystère l Comment toucher l'impalpable,, analyser la brise, voir l'invisible, matérialiser l'air? Ici , nous abordons en tremblant le domaine idéal de la métaphysique de l'art.
La nature, ce compositeur sublime , a inventé la mélodie dans les zones du soleil et de la mer, dans les pays tièdes où les nuits sont de beaux jours ; sur les rives calmes où l'homme peut rêver, écouter, veiller, sans craindre les périls de la solitude , les embûches de la nuit, les intempéries de l'air. La mélodie est italienne de naissance.
L'Italie ,. c'est la presqu'île favorisée du ciel entre tous les pays
de la terre : elle appuie sa tète sur les lagimes de Venise, ses pieds sur la Sicile; ^ écoute ce que disent les forêts des Alpes et des Apennins; elle se baigne dans deux mers; tout chante autour d'elle, depuis le Lido jusqu'au golfe de Tarente; l'Adriatique et la Méditerranée lui envoient, comme deux échos éternels, les éclats émouvants de la tempête ou les mélodies lascives de la sérénité. En aucun autre pays, la nature n'a donné aux arbres, aux montagnes, aux vallons, aux jardins, aux rivages, plus de voix diarmantes, plus de soupirs amoureux, plus de murmures veloutés; l'Italie est le Conservatoire de Dieu : le petit en£ant y chante; il bégaye partout ailleurs. Puis il arrive qu'un des innombrables élèves de cette école péninsulaire a reçu du del une vocation spéciale; alors cet enfaint d'élite continue à son insu ses études, et se recueille pour écouter jour et nuit les leçons de mélodie qui lui arrivent de tous les horizmis italiens; dans ce Conservatoire naturel, les omnibus du faubourg Poissonnière n'interrompent jamais le professeur. L'enfant écoute les caresses du golfe de Baïa, le frémissonent des orangers du Pausilippe , le vent qui souffle sur la mer, la vague qui meurt sur les îles, le Vésuve qui se plaint dans ses arsenaux, lorsque tout est joyeux aux environs. Quel concert divin! quel orchestre inouï! quel choeur angélique 1 Toutes ces voix, tous ces bruits, tous ces murmures , toutes ces haleines se croisent et se confondent sans faire une fausse note ; ils composent la langue de l'extase, la parole du ravissement, et le cœur, oreille de l'âme, recueille ces merveilleuses confidences comme des trésors d'émotions, et ne les oublie jamais. Ce sont les provisions de l'avenir; rien n'en sera perdu pour l'homme , héritier de l'enfant. Cette première leçon de la nature mélodieuse est entrée dans une mémoire vierge; elle accompagnera Fartiste toute sa vie, comme le chœur invisible des voix du ciel , de la colline et de la mer. Arrive l'âge où les tendresses de l'amour, les charmes de la rêverie, les joies mystiques de la religion donnent à l'artiste italien des sensations nouvelles , et lui révèlent un monde inconnu. Alors éclate dans son cœur une fête perpétuelle, pleine
d'hymnes et de chants : ses pèlerinages à travers les villes et les Apennins sont des révélations de mélodies ; il écoute la vague ligurienne devant les gerbes d'eau du palais Doria, et sous l'ombre flottante de la nymphée, où chantent les conques de marbre et les oiseaux ; il traverse le val d'Amo, où chaque bruit est un souffle de Dante; il visite les quatre merveilles de Pise, où le cimetière n'a pas même pu faire de la mort une chose triste, car le murmure d'une vie éternelle résonne incessamment autour des quatre édifices de Dieu ; il gravit les sentiers des montagnes, et prête l'oreille aux confidences majestueuses des solitudes de l'air; c'est le torrent de Riccorsi, qui secoue les roseaux et donne des plaintes à l'écho de ses vallées; c'est le lac de Bolsena, qui caresse ses deux îles de verdure et joue avec les cailloux de ses grèves; c'est la forêt sublime de Viterbe, quf couvre toute une montagne de ses arbres toujours agités par le vent; c'est la cascade de Terni, qui anime un paysage immense et lui fait parler toutes les voix de l'infini; et au bout de cet orchestre apennin, c'est Rome, Rome dont le silence même est une mélodie éternelle; Rome, la noble institutrice des arts, terre bénie dont la poussière même est harmonieuse, quand elle s'élève dans le soleil pour couvrir des ruines ou des tombeaux. La religion, la rêverie et l'amour, ces trois grandes choses dignes de la vraie musique , retentissent dans toutes les voix aériennes de la campagne de Rome : du sommet du Janicule, où la cascade Pauline chante dans les airs, jusqu'au tombeau de la fille du Cretois , toujours plein de bruits mystérieux sous son énorme couronne de lierre, tout brin d'herbe, tout grain de pierre, tout atome lumineux a son souffle et sa respiration; le passé se lamente dans des touffes de saxifrages aux vomitoires béants du Golisée, et sous les voûtes des aqueducs et des arcs de triomphe; les thermes d'Antonin secouent leur pluie de mosaïques sur les hautes herbes; le Tibre réveille les hymnes de la rotonde de' Vesta ; le néant parle dans la poussière grise de la voie Appienne; des plaintes intermittentes descendent du mont Aventin; les ruines de la région palatine s'agitent sous d'immenses linceuls
PARADOXES ET RÊVERIES. 2t9
de genêts, de câpriers et de figuiers stériles; et toutes ces harmonies naturelles s'exhalent à l'unisson avec la voix lointaine de la cloche de Saint-Paul , dans ce désert où depuis quinze siècles le vent du Soracte ébranle les remparts auréliens. Tristesse, mélancolie et désolation sur cette zone; l'oreille et le cœur apprennent là des secrets de mélodie qu'aucun maître ne peut donner ailleurs. Ensuite, la grâce se révèle dans ces villas tranquilles où passèrent tous ceux qui ont aimé , et où ils ont laissé quelque chose de leurs âmes, précieux héritage toujours recueilli avec soin. Torquato Tasso chante encore ses amours à la villa d'Est; Raphaël soupire encore à la villa Pamphili; et l'amoureux duo de ces grands hommes se continue dans ces calmes élysées du soleil, où les pins unis aux cyprès devant les fontaines ont des notes suaves comme les lèvres de l'homme n'en connurent jamais. Tibur est la*staiion dernière de ce Conservatoire italien; nuit et jour un divin concert s'y fait entendre ; les cascatelles , FAnio, les pins, les ruines du temple de la Sibylle, les échos des vallons, les voix joyeuses de l'air forment un orchestre inouX, où les lois humaines de l'harmonie sont même observées; car cette grande institutrice italienne, nommée la Nature, connaît les susceptibilités méticuleuses de son auditoire, et ne heurte jamais cette suave délicatesse d'oreille , qui est le plus court chemin du cœur. L'artiste choisi de Dieu pour donner des adoucissements à la terre; l'artiste, privilégié entre tous, qui a saturé sa mémoire et son âme de tous ces mélodieux accents de tendresse, de rêverie, de mélancolie et d'amour, doit les traduire bientôt dans une autre langue et les naturaliser dans le domaine de l'homme ; et selon l'âge des civilisations , selon l'instrument que son siècle remet en ses mains , cet élu de Dieu s'appellera Virgile ou Rossini : il sera la mélodie incamée et l'écho vivant des voix du ciel.
Aussi les écoles, les théories, les systèmes et tout l'arsenal de la musique matérielle tomberont, la mélodie seule vivra. Trois siècles se sont éteints depuis le pape Marcel II, et la première fleur de mélodie, éclose dans les jardins du Vatican, au
no PARADOXES ET BÈVERIES.
souffiede Paleskriiiar a conservé jusqu'à nos jours sa fraâdieor et son parfum; el si on diaratait demain à Notre-Dame la messe dtt pape Marcel, composée en 4554; ^ le Dtms rtx ecdiestis de Pidestiina édalaii sons nos vieilles ogives , il éveillerait encore ces doutes extases qui ravirent les artmtes de la chapelle Fatnlime, ces avtisteB si noblement protégés par le successeur d& Jnles SI. Dans la musique improprement nommée profane^ •— la iBHiqiie sérieuse est ton joiors une chose sainte , — les exemples d'étemelle vita^té abondant chez les maîtres mélodistes. Il y a teUe aspiration du coeur, un souffle, une balâne, un rien, qui traversera les siècles, toujonris ronoant les cœurs, toujours jeune, toujours vierge, et qui resterait seul inteU^ble, même dans la confurâon des laitues d'une nouvdle BabeL YoUà donc, pour conchire, voilà ce qui assure la péremaité de la ^oire au I»Ddigieia artiste contemporain dont Vœuvre est une longue mélodie que les voix humaines rediront toujours : Sine fine diesniê». Moreilleux privil^e de ce pays italien! il lui a été domé de dire le dernier mot de toi» les arts et d'en entretenir éCemeilement le monde : il règne depuis dix4mit sièdes par la poésie, la statuaire et l'architecture; il a créé Virgile, Raphaël, Midiel-Ange , Bramante ; il lui manquait encore un demi-dieu soi l'autel de la mélodie : le Mcnse de Buonarotti a rais ses deux layons de flamme sur le front d'un ccMopatriote, et Roesini a parai Benedeite sia il giemo! comme dit Pétrarque; béni soit le jour on cet astre se leva sur l'horizon italien ! QwA service la terre ingrate avait donc rendu au ciel ce jour-là, pour être ainsi récompensée? Depuis la venue du €ygne de Mantoue et de l'Ange dIJrbin, notre terre n'avait donc feiit que deux bonnes actions! Oui, quand naissent de pareils hommes, il semble que les colères d'en haut s'apaisent et que le cri Borate, «Wi^dmper, poimsé par ce pauvre monde , a été' entendu au firmament ; il sentie que l'ère de la dvilisation fratemdle descend du del avec la rosée de la mâodie, et que l'argile des Attila et des Genseric a été perdue dans les arsenaux de l'enfer !
Ainsi la mélodie incamée qui a reçu le nom divin de Rossîni
traversera les siècles ea dépit des disside&ts, comme la loi évangélique. Ce grand maître n'a pas domié aux hommes le trésor complet qu'il avait reçu du ci^, la faute en est aux hommes , mais soa oeuvre est immense ; elle embrasse le monde; elle répond à tous les besoins des âmes d'élite, à toutes les exigences de reprit et du coeur. Hors la chose vulgaire, qu'il abhorre comme son compatriote Horace, Rossini a tout abordé, en triomphant partout, et avec cette distinction suprême qui seule fait les véritables chefe-d'ceuvre, phénix si rares dans tous les arts, quoi qu'en disait les rhéteurs. Rossini a touché, avec un bonheur égal , les deux antipodes de la création. Dans Guillaume Tell, il a chanté la terre, avec ses joies, ses amours, ses douleurs, ses plaisirs, ses lamentations, ses triomphes, ses grâces, ses horreurs, ses rayons, ses ténèbres, et l'hymne prodigieux ne laisse plus rien à dire à ceux qui viendront après. Dans Moïse j il a chanté le ciel avec ses extases, ses mirades, ses victoires, ses mystères; il a pris l'antiquité biblique, cette pyramide à l'invisible sommet; il Ta fouillée dans ses cryptes et ses arcanes les plus profonds , et il en a tiré toute la poésie sublime des prophètes de Jérusalem. Moïse seul £aiit de Rossini un musicien sans égal; l'impossibilité du point de départ constitue la supériorité d'un ouvrage; on peut faire , et même on a faut un chef-d'oeuvre avec un libertin <pii poursuit des jeunes filles; mais prendre le divin législateur des Hébreux, cette colossale figure qui touche au ciel, et nous émouvoir jusqu'au fond de notre âme, pendant trois heures, toute notre vie, avec cette austère musique dont le cœur est friand; avec ces n<^es graves qui nous vieiment du Nil, du désert et de l'oasis; avec ces mille échos de l'antiquité biblique, dont le foyer est dans le piyts des pyramides et les vallons du Sinaï, voilà le plus éUmnant des miracles de la mélodie 1 voilà le chef-d'œuvre impossible ! L'homme est insuffisant pour l'accomplir; il finit l'associaiï<Hi d'un esprit céleste; il faut que dans un rêve d'Orient le musicien écrive un pareil poème sous la dictée immédiate de Dieu ! Si Rossini n'eût fait que Mdise et Guillaume Tell , il serait
encore l'étonnement des âges à venir; mms il ne s'est pas contenté de cette antithèse sublime; il a voulu remuer toutes les touches du clavier humain ; il est descendu du Sinaï pour enchanter tous les ennuis de notre vallée de pleurs ; il a quitté le buisson ardent pour s'entretenir face à face avec l'homme, et toujours dans une langue inouïe , charme de l'oreille , délices de l'âme, fête éternelle du coeur. Il a exhumé des lagunes cette lamentable histoire de jalousie et de passion furieuse où les rugissements du tigre africain se marient aux plus suaves accents de l'amour; il a exhumé des ruines de l'Euphrate cette sombre légende de Ninus , où les cris du remords , les hymnes des mages , les terreurs des apparitions , les voluptés des reines adultères , les épouvantements des sépulcres , s'unissent aux mélodies des fêtes babyloniennes dans les jardins aériens de Sémiramis; il a retiré des deux mers qui baignent Gorinthe, bimaris Corinthi, un poëme magnifique qui vint s'évanouir dans l'immense oreille des sourds ; puis il a cr^é trois femmes merveilleuses et prises dans les extrêmes conditions du contraste , Ninetta la villageoise, la Dame du lac et la Cendrillon des contes bleus; les trois Grâces de la musique , les trois étemelles amantes de l'univers; il a créé les trois expressions du rire humain, les trois gaietés de la vie, les trois sages folies de ce monde triste, Vltaîiana^ le Barbier de Séville, le Comte Ory; trois chefsKi'œuvre sans tombe, où l'hilarité homérique, l'ivresse amoureuse, l'orgie aristocrate, éclatent avec une verve qui change l'orchestre en feu d'artifice olympien. Et l'amour! ce bien-aimé de la mélodie 1 l'amour, en a-t-il semé à pleines mains , ce maître adorable , dans son jardin des Hespérides 1 A-t-il prodigué les nuances de cette passion qui est la vie et jette la flétrissure de la vanité sur tout ce qui n'est pas amour î Comptez les duos d'amour de Rossini , réunissez-les tous en faisceau , et ils vous donneront la mesure de teut ce qui a été dépensé, depuis la création, en extases, en tendresses, en molles langueurs, en aspirations pures, en caresses exquises, en ravissements divins I Tout ce que le cœur de l'homme et la lèvre de la femme ont exprimé d'angélique ou de sensuel pal-
pite dans ces duos d'amour; voilà la vraie histoire universelle! elle commence sous les palmiers de Memphis , et finit sous les orangers de Séville, en passant par le castel de Noirmoutiers. Enfin, de même que Corrége, le peintre des Amours, a peint la Gène de l'Annonciade de Gènes, Rossini a écrit son Stabat^ immortel comme le souvenir du Calvaire. Par un coup de génie, digne de lui seul , Rossini n'a pas confié à Tennui et aux basses le soin de psalmodier la plainte de la Mère des douleurs; Rossini a chanté, dans ce Stabat^ les grâces ^e la rédemption, les joies de l'espérance , les rayonnements de la porte du ciel , ouverte par le sang de Golgotha; il a fait flotter sur cette page de désolation toutes les fleurs du jardin céleste, toutes les guirlandes de Serons , toutes les perspectives de la terre promise ; il s'est souvenu du mot si chrétien d'Augustin : «La mort, c'est la vie, »' mors viva ; il a écrit sa divine él^e dans ce Campo Sanio de Pise, où les tombes se baignent dans l'azur, se couronnent de lis et rient au soleil. Et maintenant, après tant de travaux accomplis , Rossini , qui pouvait nous dire encore tant de merveilles , a le droit de chanter pour lui seul et de sa taire pour nous; son ^cegi monumenium, quoique incomplet, grâce à nous, sera l'étonnement de l'avenir; la postérité ne demandera pas si Rossini aurait pu faire davantage; elle regardera ce qu'il a fait comme l'œuvre la plus merveilleuse du génie humain. Nous serions trop accusés aux assises futures, si la postérité savait tout !