LBS MILLE ET UNE NUITS
Les usages, les lois, les costumes, l'étiquette, ont subi de grandes révolutions à Constantinople depuis une trentaine d'années. Si le grand Sélim, le conquérant des provinces danubiennes, si le victorieux Aclimet III revenaient au monde , ils ne
reconnaîtraient pfus leur pays. L'Occident a soufflé sur l'Orient son esprit d'innovation. Le commandeur des croyants a perdu son auréole céleste ; il cause familièrement avec le premier mortel venu ; il se coiffe à l'européennej il lit des romans d'Alexandre Dumas ; il se fait jouer des vaudevilles ; il pose devant un peintre de portraits; il tolère le culte des images; il se promène à pied sur les prairies du Bosphore; il licencie les icoglans; il a perdu sa ceinture de janissaires ; il discute toutes les chances de l'emprunt turc : bref, le commandeur des croyants est un prince de la terre, et sur son auguste front le dernier croissant de la lune est éclipsé par un chapeau !
De leur côté , les sectateurs du Prophète s'occidentalisent avec enthousiasme : j'ai vu le ministre Artim-Bey se promener en paletot gris sur le boulevard Italien; j'ai vu Rechid-Pacha, successeur d'Haroun-al-Raschid, jouer aux échecs avec Saint-Amant et offrir du tabac à une galerie d'infidèles; j'ai vu de vénérables Ottomans, pervertis par M. Scribe, célébrer le Champagne et l'amour aux tables du café Anglais; j'en ai vu Inen d'autres encore, et pourtant la face de la lune ne s'est pas voilée, et la montagne de Mahomet n'a pas tremblé sur ses fondements. Aussi je crois que le temps est venu de sauver la Turquie en la délivrant de l'emprunt turc , qui ne parviendrait jamais à être coté à la Bourse de Paris.
Hâtons-nous de placer sous son vrai jour cette nouvelle question d'Orient.
Au fond de toutes les choses contemporaines , il y a de l'argent; c'est un malheur, mais c'est un fait. Dans le moyen âge, on trouvait dans l'esprit des guerres les sublimes folies de la foi; on se battait pour s'appauvrir et conquérir une idée. Ce temps d'abnégation n'est plus. J'ai déjà dit une fois, dans mes questions d'Orient, que je soupçonnais fort le prince Menschikoff d'être un baissier, et un baissier par commandite. Les grands boyards sont aussi forts que nous à l'article bourse , et la Russie aristocrate est la plus hardie joueuse de l'univers. Saint-Pétersbourg a joué à la baisse sur toutes les places de l'Europe , et Dieu sait
45i PARADOXES ET RÊVERIES.
ce qu^il a gagné à œ jeu sûr depuis la première échauffourée du prince Menschikotf 1 Les frais 6e la guerre ont été ainsi payés deux fois avant le premier coup de canon, et on a pris les provinces danubiennes par-dessus le marché. Tout cela n'est qu'un à-compte. li y a dans Gonstantinople un trésor, le trésor des Mille et une Nuits, le trésor d'AlsMlin, et la fameuse porte qui découvre des mines d'or et de pierreries, lorsqu'on lui dit : Sésame y ouvre-toi! Voilà le dernier point de mire des convoitises du Nord. Que sont les easaubas d'Alger, du Maroc, de Tunis et de la Cyrénaïque, auprès de la casauba de Stamboult Comparez une boutique de change à l'hôtel des Monnaies da quai Gonti! le quai Conti est à la Corne d'or, et la Russie le sait bien.
Réduit à ces extrémités , ad incitas redaetus , comme dit l'excuse antique qui justifie tout, le sultan ne doit plus balancer : il a commencé par de petites réformes, il doit aujourd'hui s'élever plus haut, et frapper un grand coup, un coup sauveur; Mahomet ne s'en formalisera pas, je le lui garantis; il faut que le jeune sultan crie : Sésame, ouvre-toiî La guerre sera payée, l'or pleuvra sur Gonstantinople; plus d'emprunt turc; le déficit sera comblé.
Ceci mérite une explication qui s'adresse à bien peu de per- ^nnes , car presque tout le mojide sait que tous les sultans sont ensevelis, avec leurs trésors et leurs économies, dans une chambre murée. C'est ce qui a fait donner aux parages du sérail le nom de Corne d'abondance , ou Corne d*or.
L'occasion se présente de me faire le commissaire-priseur des richesses turques, et je la saisis avec empressement.
Mahomet II, en prenant Gonstantinople en 4453, hérita violemment de tous les trésors de l'empire grec ; il fut économe, et on évalue à des sommes fabuleusies, et mille et une nocturnes, les richesses qui furent inhumées avec lui , sdon l'usage orientai.
Bajazet H n'a pas laissé une grande fortune; il ne figure dans ce bilan que pour mémoire, et comme héros tragique; il est mort empoisonné.
Sélim I«', son sucoesseàr, a conquis les provinces danubiennes, comme Louis XIV 1* Alsace (soit dit en passant, TAutriche ne peut pas nous prendre Strasbourg sans violer ie droit des gens. Ainsi Bucharest est aussi inviolable que Strasbourg). Sélim a laissé des trésors considérables et des pierreries par boisseaux. Tout cela est muré depuis 4319.
Soliman II a été surnommé le Magnifique à cause des merveilleuses prodigalités qu'il a léguées à son caveau fîmèbre. Cest le Grésus des sultans.
Sélim n, Amurat III, Méhémet III, ^l'ont pas eu la passion des richesses posthumes , mais <« peut bien encore payer un mois de solde aux garnisons des Balkans avec ces trois modesteis caveaux.
Achroel I^ étaft un franc thésauriseur. On peut fonder d'énormes espérances sur son tombeau muré. Son successeur, Mustapha I'', n'a pas eu le temps d'amasser beaucoup de sequins; il n'a régné qu'un an. Son caveau né payerait pas les frais d'effraction. Othman II se trouve à peu près dans le même cas de détresse tumulaire; passons. On doit également se méfier des caveaux d' Amurat IV et d'Ibrahim. Us se sont rainés en achats d'esclaves géorgiennes et de filles de marbre du Caucase. Respectons leurs cendres, l'or est absent. Au reste, Ibrahim «st mort étranglé.
Mahomet IV, dans ce bilan , figure un séro que l'unité ne précède pas.
Soliman III et Achmet II, en revanche, sont les Lucullus du Croissant. Si on cotait leurs tombes k la Bourse, elles feraient prime le premier jour.
MustapÂia IF.... nul. N'en parlons pas.
Achmet III a gagné des sommes iomienses par ses guerres «t ses traités de paix avec la république de Venise; il a fait à Stamboul le monopole des miroirs vénitiens; il les a vendus en gros et en détsMl aux Persans, et a opéré dans ce trafic des bénéfices incalculables. Il y a tout un budget annuel dans la tombe d'Achmet ni. C'est sûr.
Mahmoud V' a mérité la réputation de sultan économe; il a régné vingtKiuatre ans , ce qui parait incroyable-; dans ce long intervalle , ce glorieux commandeur des croyants a thésaurisé avec fureur. Les caravanes de l'Inde lui apportaient des diamants d'Hyder-Abad : il avait la passion des pierreries. On affirme que Mahmoud I«' avait fait incruster à son cimeterre, nommé Zuphalgar, le fameux diamant que l'empereur Bâber prit à Agra en 1526 : ce diamant pèse 672 carats. Le fameux diamant de Pitt ne pèse que 1 37 carats. Jugez donc de la valeur de celui d'Agra! et il est enfoui avec Zuphalgar depuis 4753, juste un siècle ! Que d'intérêts accumulés perdus ! Il est temps d'extraire du caveau cette magnificence de Golconde, de la mettre en. loterie, et d'en employer le produit à la question d'Orient.
Othman III vivait de peu et n'affichait aucun luxe extérieur. Toute son ambition était d'enrichir son caveau funèbre. Louable ambiUon ! les économistes de Stamboul évaluent l'héritage enfoui par Othman III àrdes sommes hyperboliques. On ne compte pas une Cassette remplie de rubis d'Orient.
Mustapha III et Abdul-Hamet ont successivement accumulé d'immenses richesses , et , comme ces empereurs n'ont pas été prodigues, il est à présumer qu'un Pactole clandestin stagne dans leurs caveaux. Nous verrons.
PasfiûBS yyiw uikiimi fJwîHm ni; il a été déposé, et probablement pillé de son vivant. On doit peu compter sur son caveau et sur celui de Mustapha IV, son successeur, également déposé.
Mahmoud II, le réformateur de l'empire , arrive enfin, en 4 808, et jouit d'un long règne; mais ce règne lui a coûté cher. Il a entretenu des armées et des flottes , il a soutenu des sièges , il n'a jamais abandonné ses jours aux langueurs du férail, comme dit Voltaire dans Zaïre ; il a entendu rettntir la trompette et la voix de la guerre du Nil au Pont-Euxin, comme dit le même Orosmane, et, à sa mort, il avait quelques dettes chez son banquier. Laissons-le dormir en paix dans son caveau. Les trésors ont été légers sur sa tombe.
En suivant avec une exactitude minutieuse et chronologique
la série des saltans depuis Mahomet II jusqu'à Tépoque actuelle, on peut se convaincre de Tétat satisfaisant des finances tumulaires de la Turquie et des grandes ressources qu'on peut tirer de tant de caveaux, si un scrupule mal fondé n'arrête pas la main d'Abdul-Medjid. On peut évaluer à un milliard le total des héritages impériaux enfouis stupidement et dérobés aux budgets de. Stamboul. Le ministre des Finances de la Sublime-Porte ne balancera pas, pour peu que le sultan soit disposé aux effractions. Qnoi! le bruit court que des lettres de change du commandeur des croyants ont été protestées à Paris, et Mahomet s'offenserait du seul expédient sauveur qui se présente! A la place d'Abdul- Medjid , Mahomet ne balancerait pas.
Ce sera vraiment un bien curieux spectacle, une bien émouvante révélation 1 Nous avons lu ce conte des Mille et une NuitSy dans lequel on suit un musulman à travers des galeries souterraines pavées de sequins et de pierreries. La réalité va remplacer le conte. Quel moment pour le ministre des Finances , lorsqu'il découvrira ces mines d'or, de diamants, d'émeraudes, de rubis , de topazes ; ces trophées d'armes qui ont vu la prise de CoDStantinople, les batailles de l'Adriatique, de Rhodes, de Malte, de Lépaiite; ces glorieuses défroques du grand Séhm; ces tourbillons de cachemires que le camphre préserva des vers; ces ioréto de pipes émaillées de pierreries; ces innombrables bouquins d'aoïbre ternis par tant de lèvres augustes; ces piles de turbans aux aigrettes sans prix; cet inépuisable étalage de vases d'or et d'argent enlevés aux toiletta des harems; ces collections infiniSs de tapis persans , où les poêlés, fils d'El-Mocadessi, ont prodigué les arabesques et les rêves du livre dee oiseaux et des fleurs! Convoquez tous les marchands, les brocanteurs, les s^thophiles de l'univers; mettez aux enchères ce. musée sans rival, et le prix qui sera payé suffira pour équiper une flotte de trente navires à trois ponts. Reste net le trésor monnayé , enfoui dans les caveaux ; celuyà est de circulation instantanée. Les changeurs anglais de la maison Waghom prendront la monnaie dé Sélkn, de Mahmoud I«' et d'Achmet 111, et
rendront au imnistre des Finances de b^les guinées à Tefifigie de la reine Vidona. Uor des sequins étanl supérieur à Tor bri> tannique, il y aura même bénéfice pour le sultan.
Enfin, il faut tout prévoir. La Russie a des vues anciennes sur Constantinople; c'est incontestable. Le czar Pierre connaissait rhistoire des caveaux, et il comptait là-dessus pour se foire des finances, lorsqu'il était simple menuisier au chantier de Sardam. Cette envie a été léguée comme un héritage à tous les czars. Si Constantinople était prise un jour, MahcMnet n'arrêterait pas le marteau moscovite au moment de Teffraction. C'est donc au sultan à prendre Tmitiative. Il n*y a qu'un moyen de sanver tsml de trésors enfouis : il faut les dépenser. Le poëte Azz-Bddin a écrit à Constantinople une £ririe charmante , le CkUm qui porH le pam Je son tMdin, fable imitée souvent par les poêles du septentrion. Ce chien de Péra vit venir i lui, du côté de Galat», une meule ennemie et affamée, et, voulant sauver le pain de son maître, il le mangea. QueHe sagesse de ciiien l quel instinct son périeuir à la raison l quel exemple donné au sultan t Le poëte Azzrlddin, ne jouissant pas de la liberté de la presse, bisait certainement, avec sa £d>le, une allusâon aux trésors des caveaux, dans un moment de gène financière, sous le régi» d'R>rahim.
UNE FORTUNE DAMBASSADÇUR.