VI PREFACE
armes. Voici le Ponte Vecchio couvert de maisons aussi vieilles que lui, couvertes elles aussi d'une galerie qui joint mystérieusement les Uffîzi au palais Pitti situé de l'autre côté de l'Arno. Voici Santa Croce avec ses pierres sépulcrales où sont figurés en relief les morts fameux qui dorment au-dessous. Des mendiants marchent sur ces seigneurs, et le pied des générations use ces nez et ces joues de marbre dont quelques-unes furent des chefs-d'œuvre. Voici la statue moderne du Dante entourée de bersaglieri aux plumaches verts qui fument et devisent éternellement comme s'ils avaient quelque rôle décoratif à remplir, et, stationnaires, à l'angle des palais, des portes, des ponts, plies dans de grands manteaux qui ne les quittent jamais, les descendants de ces Florentins de cape et d'épée qui envoyaient se battre contre l'ennemi des mercenaires et des condottières, mais qui s'assassinaient eux-mêmes de leurs propres mains. Et sur ces vieilles pierres, froides ou chaudes au gré des heures, toujours immobiles, toujours insensibles, mais éternelles, passent de souples vols de colombes, c'est-à-dire l'image de la Vie dans ce qu'elle a de plus rapide, de plus insouciant, de plus insaississable et de plus éphémère, et pourtant aussi éternelle en son renouvellement, car nul œil ne distinguerait ces colombes de celles qui regardaient du haut de ces corniches l'entrée de Charles VIII à Florence ou de celles que l'Angelico a posées sur un petit myrte dans son Mariage de la Vierge, aux Uffîzi. Voici enfin, au-dessus des toits, au bout des rues, au bout du fleuve, sur le coteau ou la montagne, comme au fond des panneaux de Baldovinetti ou des faïences des délia Robbia, le jet sombre et grave du cyprès, tantôt isolé comme un mât funèbre, tantôt groupé comme un faisceau de lances pointues qu'émousse parfois un peu le vent du Nord.
PRÉFACE Tii
La vue une fois rassasiée, l'esprit s'inquiète, la curiosité s'éveille ; une foule de questions se posent, dont la solution, peut-être indiflFérente au sentiment purement esthétique, satisfera ou surexcitera le sentiment historique. On cherche un guide qui puisse répondre, mais qui, avant de répondre, ait éprouvé et, avant de guider, ait parcouru, je ne dis pas seulement les lieux dans leurs moindres détails, mais la gamme entière des impressions. Alors paraît Ruskin.
Ruskin ne se contente pas d'enseigner à Oxford : il suit ses disciples dans leurs voyages pour les garder des suggestions hérétiques, des Murray ou des Baedeker. Il les suit au moyen de petites plaquettes de vingt pages, à reliure souple, aisément maniables, vite lues, qu'on met dans sa poche au départ et qu'on en sort, une fois à la station esthétique, petit démon chuchoteur, plein de surprises et de promesses, qui fait des trous dans les murs et dans les toiles et, par ces trous, découvre d'immenses horizons. C'est un de ces guides qu'on appelle les Matins à Florence, et dont on trouve ici la traduction, faite avec la plus entière conscience et la plus exacte compréhension. Ces Matins à Florence, composés de six parties, furent primitivement publiés séparément, de iSySà 1877. Mais ils étaient préparés depuis bien des années, depuis plus de trente ans. De quelles longues méditations et minutieuses enquêtes le livre qu'on va lire fut l'aboutissement, il suffira pour en juger de lire les pages suivantes de Prœterita : « Lorsque je vis Florence pour la première fois, en i84o, la grande rue conduisant sur la place du Baptistère en venant du sud de la ville, n'avait pas été rebâtie, mais était faite de vieilles maisons irrégulières projetant fort loin leurs toits. Je pleurai amèrement sur leur perte en 1845, mais quant au reste, Florence était encore ce qu'il est impossible de