‹ Les mauvais bergers; pièce en cinq actesChapitre 25 sur 106 · ACTE I, SCENE XII · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE XII

A quel autre momeut de ta douleur, puis-je t'en parler mieux qu'aujourd'hui?...

LOUIS THIEUX

Laisse-moi... Oh laisse-moi!... Je ne peux pas!... je ne peux pas!...

JEAN

Tu te crois lié par la reconnaissance envers le patron, envers sa fille que j'avais envie d'étrangler tout à l'heure!... Leurs bienfaits t'enchaînent?... Eh bien, parlons-en !... Voilà vingt-sept ans que tu en jouis! Qu'y as-tu gagné?... Des privations... des dettes... et de la mort, toujours !

louis thieux, il se bouche les oreilles. Laisse-moi... je t'en prie !... je t'en priel

JEAN

Mais regarde en toi-même... regarde autour de toi!... Te voici au bord de la vieillesse, épuisé par les labeurs écrasants, à demi tué par l'air empoisonné que l'on respire ici... tu n'es plus qu'une scorie humaine... Tes deux grands qui, maintenant, seraient pour toi, un soutien... sont morts de ça... [Il montre C usine.) ta femme est morte de ça... Madeleine et les petits à qui il faudrait de l'air, de la bonne nourriture, un peu de joie, de soleil au cœur, de la confiance... meurent de ça, lentement, tous les jours... Et c'est pour de tels bienfaits, qui sont des meurtres — des meurtres volontaires et calculés, entends-tu bien — que tu aliènes aux mains de tes assassins... des assassins de ta famille... ta liberté et la part de vie des tiens!... C'est pour des mensonges, de honteuses aumônes, pour des chiffons inutiles... pour la desserte des cuisines que leur charité jette à ta faim, comme

on jette un os à un chien... C'est pour ça... pourra... que tu t'obstines ànepas te plaindre, à ne pas prendre ce qui est à toi... et à rester la brute servile soumise au liât et au joug, au lieu de t'élever jusqu'à l'effort d'être un homme !

LOUIS TUIEUX

Non... non... pas aujourd'hui !...

Pas aujourd'hui!... Mais quand?... Quelles autres morts attends-tu donc?... Dans ce milieu maudit... sur ce sol de supplice et de terreur, où le vrai crime fut que, depuis cent ans, aucun, sous l'épuisement de la fatigue, la défaite quotidienne de la faim, n'ose élever la voix... si j'ai fait ce que j'ai fait... si j'ai pu faire entendre la nécessité d'un changement, le besoin de la grève, à des êtres qui n'avaient jamais compris que l'acceptation de leur martyre... si je suis arrivé à remuer ces lourdes âmes inertes et sans courage... c'est pour toi, mon pauvre Thieux, pour les tiens, à qui j'ai voué tout mon amour et toute ma pitié!... Ah! comment n'as-tu pas senti cela!... Comment ton esprit ne s'est-il pas échauffé ;i la chaleur du mien!... Et comment, à force de souffrir toi-même, ne t'-es-tu pas dit, spontanément, qu'il y a drs heures héroïques et douloureuses où il faut savoir tout tenter... où il faut savoir mourir... pour les autres?

louis THIEUX, obstiné, avec une voix d'enfant.

Je comprends... je comprends... mais, pas aujourd'hui... b.iisse-moi pleurer... ne me parle plus aujourd'hui...

Allons... ^>ii '... Quand demain in sentiras ta maison

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