Les Maximes de La Rochefoucauld
Pour des ouvrages aussi connus que celui dont nous donnons une nouvelle édition, il est (fifficile de trouver encore quelque chose qui n'ait pas été dit dans les préfaces précédentes.
L'œuvre de La Rochefoucauld excite depuis plus de deux siècles l'attention des critiques. Elle a fait écrire plus de volumes qu'elle ne renferme de maximes. C'est le privilège d'un génie supérieur de forcer ses lecteurs à se replier sur eux-mêmes, soit pour l'approuver, soit pour le réfuter. Un grand penseur ne vieillit jamais; il prend dans la marche de l'humanité des faces diverses, et quand on le croyait vieilli et suranné, il apparaît brillant d'une jeunesse nouvelle.
C'est sous ce dernier aspect que nous avons revu La Rochefoucauld, et sous cette impression, nous avons recueilli et écrit les pages suivantes.
« L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'ejgprit et dans le cœur y», dit La Rochefoucauld, Màximss,
Voyons donc la physionomie du pays qui a vu naître l'auteur des Maximes.
« La province d'Angounaois était une des plus petites de France, dit Jean Gervais*. Ses habitants sont taxés en général du vice de paresse ; peut-être parce que le pays y produit assez communément les choses nécessaires à la vie, ils se reposent sur les secours de la nature.
c C'est principalement parmi les populations voisines des bords de la Charente qu'on trouve les hommes les plus actifs et les plus industrieux ; les habitants d'Angoulême en particulier passent pour avoir beaucoup d'esprit, la situation élevée y fait respirer l'air le plus subtil ; mais leur génie, qui a le brillant de la vivacité, n'en est pas moins solide. Il se peut faire seulement que, comptant un peu trop sur les ressources de leur heureux naturel, ils s'attachent moins à le cultiver et à l'embellir par les ornements que peut apporter une étude assidue ».
La critique de Jean Gervais, loin d'être malveillante, semble au contraire inspirée par un certain sentiment de vanité angoumoisine dont La Roehefoucauld n'aurait pu se choquer, car il en aurait confessé la justesse pour ce qui le regardait personnellement, et, sans aucun doute, il eût applaudi à la remarque suivante :
« Quoique les bibliothèques y soient rares et encore moins fréquentées, on prétend être savant sans pédan-
1. Mémoires sur l'Angoumois, par Jeau Gervais, lieutenant criminel, présidial d'Angoiilême (1726), publiés par M. de Rencogne. (Paris, Aug. Aubry, 1864).
PREFACE d
terie, théologien sans école, jurisconsulte sans chicane, et y avoir du goût pour les belles-lettres sans y donner trop de temps ».
Jean Gervais, dans son mémoire secret, n'a pas oublié la noblesse du pays, et, tout en lui rendant hommage pour sa bravoure, il ne laisse pas de faire des restrictions :
c Les gentilshommes de cette province qui prennent le parti de la guerre se rebutent bientôt si on ne les place brusquement ; ce que leurs ennemis leur imputent à orgueil et à légèreté, ceux qui en jugent plus sainement se contentent de dire que leur peu de fortune ne leur permet pas de se soutenir longtemps au service, s'ils ne sont prompteraent aidés des bienfaits de leur prince ».
A cela l'on peut répondre que pauvreté n'est pas vice, et que cette ambition d'honneurs et de places était la maladie ordinaire de la jeune noblesse.
Mais Jean Gervais porte une accusation plus grave. « On voit, dit-il, que presque tous ceux qui avaient embrassé la profession des armes, se sont retirés peu après dans leurs villages ; quelques-uns d'eux cependant n'en ont ni moins de vanité ni moins d'esprit de violence et d'injustice ; ces défauts les caractérisent. Le paysan qui a le malheur de vivre sous leur domination se plaint souvent d'être vexé et maltraité par ces tyranneaux, chose trop ordinaire aux gentilshommes de campagne d'une origine et d'une fortune au-dessous des médiocres. Il n'y a guère que ceux d'une naissance plus illustre, d'une noblesse
plus ancienne, et qui ne sont pas pressés par une impérieuse nécessité, qui se comportent dans leurs terres avec la modération et l'équité convenables aux gens de condition ».
C'était, pour Jean Gervais, l'occasion de faire mention des La Rochefoucauld ; mais rien n'est venu sous la plume du lieutenant criminel, et il pouvait parler de la modération et de l'équité de cette grande maison, quand il dit à propos des domaines : « Toutes les terres que M. le duc de La Rochefoucauld possède en Angoumois sont en très beaux droits et renferment quantité de vassaux. Les revenus en sont presque tous en rentes et agriers ; mais les pays en sont communément d'une médiocre bonté, et cultivés par les tenanciers les plus pauvres de la province, peut-être aussi parce que les deniers seigneuriaux y sont trop gros et qu'il ne s'y fait que peu de commerce ». Jean Gervais, dans ces lignes, en dit assez pour faire comprendre qu'il ne faisait pas bon vivre sous l'administration des intendants de cette grande maison.
Les La Rochefoucauld possédaient dans l'Angoumois le comté, puis duché-pairie (1622) de La Rochefoucauld ; la baronnie de Verteuil, avec de « grandes mouvances,
dont Aulnac etBayers étaient les principales ». Ils avaient aussi plusieurs autres terres dans ce voisinage, « composant le plus beau pays que l'on puisse voir et le plus agréable pour la chasse ; la principauté de Marsillac, la baronnie de Montignac, etc. ».
C'est dans cette contrée charmante et faite pour le plaisir des yeux et de la chasse que dut naître l'auteur des Maximes, François VI, duc de La Rochefoucauld.
Le lieu qui le vit naître n'est pas connu, et la date de sa naissance a été longtemps douteuse. Les biographes ont d'abord accepté 1605, et aujourd'hui l'on s'est fixé à l'année 1613 avec assez de probabilité, puisque son père François V naquit en 1588.
La Rochefoucauld aurait pu, dans ses MÉMoraES, épargner à la postérité ces doutes et ces hésitations ; mais toutes les grandes familles avaient alors leurs archives et leur histoire privées qui ne regardaient pas le public ; et le prince de Marsillac ne tenait peut-être pas à donner certains détails intimes qu'il valait mieux laisser dans l'oubli. Pourquoi avouer qu'il avait failli naître huguenot, son père ayant attendu le couronnement de Marie de Médicis(1610) pour se convertir à la religion catholique?
Il nous dit qu'en 1628 il servait en Italie en qualité de mestre de camp ; mais comment s'était écoulée sa première enfance ? Les biographes avancent que son éducation fut négligée. Cela signifie probablement qu'il ne suivit pas les leçons d'une université. Le prince de Marsillac n'a pu avoir une enfance oisive et paresseuse ; et
on regrettera toujours qu'il soit resté muet sur le détail de ses premières années. Il faut donc s'en tenir aux conjectures.
La Rochefoucauld n'a jamads parlé des opinions religieuses de ses ancêtres, et à la date de 1624-1625, on lit dans ses Mémoires :
t Richelieu voulut établir l'autorité du roi et la sienne par la ruine des huguenots et des grandes familles du royaume, pour attaquer ensuite la maison d'Autriche et abaisser une puissance si redoutable à la France ».
La ruine des huguenots ne signifie pas, croyons-nous, sous la plume de notre écrivain, la suppression de l'influence politique des protestants, mais bien l'extirpation de l'hérésie.
La Rochefoucauld devait connaître la réponse que le cardinal avait faite à l'assemblée des notables (1627) « que sa Majesté entendait que tous ses sujets suivissent sa religion ».
Si la Rochefoucauld s'est tenu sur une réserve excessive en cette matière, ne serait-ce pas parce qu'il avait conservé dans son cœur un reste de foi huguenote, lui dont le grand-père François IV s'était fait remarquer par son dévouement à la cause du prince de Condé et du roi de Navarre ?
Les femmes de cette famille, et particulièrement la grand'mère de notre auteur, avaient montré un zèle très vif pour la nouvelle doctrine. Il faut dire aussi que la religion catholique comptait d'illustres dignitaires dans cette famille. Au moment où le jeune prince de Marsil-
lac faisait ses débuts dans la carrière des armes, à l'âge de dix-sept ans, un de ses grands-oncles, le cardinal de La Rochefoucauld, était grand aumônier de France et abbé de Sainte-Geneviève. Après s'être montré partisan de la Ligue, au point d'essayer de soulever l'Auvergne contre l'autorité royale, il rentra en grâce avec Henri IV qui lui fit obtenir la barrette. Dans l'assemblée des notables de 1626-1627, le cardinal de La Rochefoucauld fut violemment accusé par les gentilshommes et soldats estropiés « de détourner à son profit les deniers destinég à leur soulagement et subsistance *.
La Rochefoucauld, d'après les usages reçus alors, devait succéder à son père en qualité de gouverneur du Poitou ; mais, en 1632, ce dernier fut dépouillé de son commandement par Richelieu, et ne put jamais rentrer en faveur.
Les aventures de la Fronde n'étaient pas de nature à concilier à notre héros la confiance de Mazarin, et lorsqu'en 1662, un an après la mort du premier ministre, il fut nommé commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, la maturité de l'âge était venue apportant le calme de l'esprit et quelques infirmités physiques; et, d'un autre côté, La Rochefoucauld avait pris des habitudes studieuses, ses Mémoires étaient écrits, ses Maximes circulaient manuscrites sous les yeux des intimes.
Cependant, s'il était moins préoccupé de sa propre fortune, il songeait aux siens : il avait marié son fils aîné, le prince de Marsillac, à l'unique héritière de M. le duc de Liancourt; et quand La Rochefoucauld mourut,
en 1680, il eut la consolation de voir le premier héritier de son nom grand-maître de la garde-robe du roi, charge aussi honorable que lucrative.
Il vaut mieux dans l'intérêt de notre gloire littéraire, que La Rochefoucauld ait laissé à sa famille ces fonctions brillantes pour se livrer à des travaux plus modestes à la vérité, mais plus durables dans le souvenir des hommes.
Les RéPLExioNS sont-elles et peuvent-elles être un genre littéraire ? C'est une question que je n'ai pas l'intention d"aglter ici ; mais, à part les écrits pédagogiques de certains philosophes anciens ou modernes, je ne vois pas que dans l'antiquité des esprits supérieurs se soient proposés d'écrire uniquement des maximes. Celles que nous lisons dans Ménandre, dans P. Syrus, etc., ne sont autre chose que des pensées tirées d'ouvrages où elles étaient semées dans le tissu de la composition. Il n'y a pas d'écrivain sérieux qui ne prête matière à un recueil de réflexions ou de sentences ; mais au xvii' siècle, sous l'influence des salons, des ruelles, et surtout de l'hôtel Rambouillet, le ton s'établit déparier et d'écrire par sentences ; et plus ces sentences étaient raffinées, quintessenciées, plus elles excitaient l'approbation des beaux
esprits; les grandes dames ne voulaient pas rester en arrière, et, comme dans les conversations elles provoquaient des mots fins et délicats, elles répétaient et vantaient les pointes spirituelles dont elles avaient fait naître l'expression.
La Rochefoucauld a vécu dans ce monde bel esprit plutôt que lettré, mais il était né penseur et écrivain de génie, je veux dire d'instinct. Venu à une époque troublée et frivole, il s'est appliqué à reproduire les réflexions que le milieu où il s'est trouvé a éveillées ea lui. Si l'auteur des Maximes avait été nourri de fortes études historiques et philosophiques, si, au moment de prendre la plume, il avait pu évoquer en pensée les hommes et les choses des vieilles annales chez les divers peuples, avec les jugements portés par des écrivains supérieurs, on peut croire qu'il n'eût pas été aussi amer, aussi décourageant parfois dans l'analyse qu'il fait des sentiments intimes de l'homme ; mais il y aurait perdu de son moi, de son originalité.
Après avoir lu les Mémoires et I'Apologie, nous demeurons convaincu que La Rochefoucauld ne pouvait écrire ou penser une autre œuvre que les Maximes.
Ce grand seigneur, amoureux sans passion vraie, factieux sans conviction politique, n'ayant jamais vécu par la pensée avec des hommes d'une autre époque, ne voyant de ses contemporains que ceux qui partageaient ses affections ou ses antipathies, se jeta à corps perdu dans une entreprise sans issue parce qu'elle n'avait rien d'avouable, et quand, la tourmente calmée, il fit retour
sur lui-même et qu'il voulut présenter sa défense, non devant sa conscience, mais devant un certain public, il écrivit ses Maximes, que les anciens frondeurs et leurs adversaires lurent sans trop de récriminations ni de protestations, car elles mettaient en lumière les mobiles secrets qui avaient guidé les acteurs de cette sombre tragi-comédie qu'on appelle la Fronde. Tous, vainqueurs et vaincus, durent se reconnaître. Nous ne regardons pas comme protestations les quelques phrases sentimentales qui s'échangèrent par lettres avant ou après la publication du livre des Maximes.
La princesse de Guymené écrira à M"" de Sablé, en 1663, pendant que le manuscrit de La Rochefoucauld circule de main en main : « Ce que j'en ai vu ne me parait pas plus fondé sur l'honneur de l'auteur que sur la vérité, car il ne croit point de libéralité sans intérêt, ni de pitié ; c'est qu'il juge tout le monde par lui-même. Pour le plus grand nombre il a raison;... mais assurément il y a des gens qui ne désirent autre chose que de faire du bien... ».
M"" de La Fayette, qui devint l'amie de La Rochefoucauld, pousse les hauts cris, en 1664, en écrivant à cette même M™' de Sablé :
« Ah ! Madame, quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le cœur pour être capable d'imaginer tout cela I... j'en suis si épouvantée que je vous assure que, si les plaisanteries étaient des choses sérieuses, de telles maximes gâteraient plus ses affaires que tous les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous ». Dans une autre
lettre, ou plutôt dans un petit billet, M™» de La Fayette parle encore « de la persuasion où est M. de la Rochefoucauld, que la corruption est générale ». Trois ans après, la spirituelle auteur de la Princesse de Clèves se liait avec le noble duc et s'emparait de son esprit, et le réformait complètement, comme ne craint pas de l'avancer Sainte-Beuve dans une de ses Causeries. Je crains bien que le critique du xix» siècle n'ait été la dupe des élans enthousiastes de M"» de Sévigné.
La Rochefoucauld converti, reniant ses premiers principes alors que la goutte et les infirmités l'assiègent, me ferait l'effet de M"' de Longueville maudissant la galanterie quand l'âge des folles passions eut disparu avec ses adorateurs. La Rochefoucauld a pu laisser croire à sa noble amie qu'il était pour elle plus sincère en amour qu'il ne l'avait été par le passé ; mais a-t-il écrit une ligne pour réfuter son livre ?
Dans le courant de la même année 1663, M"» de Schomberg faisait ses réflexions et visait aussi à piquer la curiosité de son monde en divulguant sa prose.
Elle s'adressait à M°« de Sablé :
« Je ne puis pourtant vous en dire mon sentiment en détail, tout ce qu'il m'en paraît en général est qu'il y a en cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de bonté et force vérités que j'aurais ignorées toute ma vie si l'on ne m'en avait fait apercevoir. Je ne suis pas encore parvenue à cette habitude d'esprit où l'on ne connaît dans le monde ni honneur, ni bonté, ni probité ». M"» de Schomberg, primitivement M"" de Hautefort, a
maîtresse platonique de Louis XIII, nous semble dansées lignes affecter une ignorance de la vie qu'elle ne pouvait avoir, à moins d'«;tic dénuée d'intelligence : n'avait-elle pas vu s'agiter autour de son royal amant une foule d'intrigues que l'oeil le moins perspicace eùl démêlées? Elle avait épousé le niaréchal de Schoraberg, gouverneur, puis lieutenant général en Languedoc, et ce personnage était un des plus fins courtisans de l'époque. D'ailleurs, M"" de Schomberg avait à peu près l'âge du duc de La Rochefoucauld, et le monde de la cour lui était connu. Retenons du reste cet aveu : c II y a en cet ouvrage force vérités ». Cet aveu suffit pour prouver que les Maximes disaient tout haut ce que le plus grand nombre s'avouait tout bas.
Quelques mois après, en 1664, toujours avant la publication du livre des Maximes, une plume inconnue répondit à M"" de Schomberg; après avoir traité La Rochefoucauld de destructeur de la morale, l'écrivain ajoute : « Mais quand on lit avec un peu de cet esprit pénétrant qui va bientôt jusqu'au fond des choses pour y trouver le fin, le délicat et le solide, on est contraint d'avouer qu'il n'y a rien de plus fort, de plus véritable, de plus philosophe, ni même de plus chrétien, parce que, dans la vérité, c'est une moralité délicate,... c'est la découverte du faible de la sagesse humaine et de la raison, et de ce qu'on appelle force d'esprit ».
On lit dans une autre lettre, datée pareillement de 1664 : « L'on voit bien que ce faiseur de maximes n'est pas un homme nourri dans la province, ni dans l'Uni-
versité ; c'est un homme de qualité qui connaît parfaitement la cour et le monde, qui en a goûté autrefois toutes les douceurs, qui en a aussi senti souvent les amertumes, et qui s'est donné le plaisir d'en étudier et d'en pénétrer tous les détours et toutes les finesses », etc. Après cela, peu importe que l'évèque Huet ait écrit timidement en latin sorbonique quelques lignes contre les Maximes.
Il est évident que le livre de La Rochefoucauld, même avant de paraître, avait reçu l'approbation des esprits délicats etmême sévères, et les éloges ne firent pas défaut quand l'ouvrage fut entre les mains du public. Un poète contemporain de La Rochefoucauld, le fablier de M°" de Sablé, a été aussi considéré comme moraliste, et n'a pas trouvé grâce devant J.-J. Rousseau ni devant Lamartine. La Fontaine serait à leurs yeux presque un docteur en vices. Le bonhomme a vu et fréquenté les hommes que voyait et fréquentait La Rochefoucauld. Il a sous une autre forme exprimé des aphorismes semblables pour le fond ; et il ne faut pas faire un crime aux artistes de la fidélité de leurs portraits; prenons-nousen plutôt aux modèles qui posaient devant eux.
Victor Cousin, dans la Jeunesse de M"" de Longueville, a publié, en 1855, I'Apologie du prince de Marsillag. Le défenseur, l'admirateur passionné de certains personnages de la Fronde, se croit obligé de frapper sur l'amant de la sœur du prince de Condé. « Ici, plus de faux semblants de patriotisme et d'intérêt général, dit V. Cousin, les masques sont ôtés ». Ce qui nous étonne, c'est que le philosophe historien se figure avoir rencontré du
patriotisme dans les héros de la Fronde, et nous parlons des deux camps.
Si I'Apologie a été écrite en 1649, comme composition littéraire, elle est au moins égale aux Maximes, avec cet avantage que l'auteur n'a pas dû, dans son propre intérêt, la communiquer à beaucoup d'amis, ni l'envoyer à des puristes qui en corrigeassent les périodes.
On regrettera seulement que La Rochefoucauld n'ait pas écrit ses Mémoires en embrassant un plus grand nombre d'années, sans se circonscrire dans le fait particulier de la Fronde ; nous aurions en lui un autre Saint- Simon, et la littérature française y aurait gagné un chefd'œuvre plus étendu.
M. Gilbert, dans les Grands Écrivains de la Frange, p. 437, dit : « La perte de ce texte (le texte primitif de rAroLOGiE écrit de la main du secrétaire de M. le duc de La Rochefoucauld), qui eût mérité toute confiance, est regrettable. Il est bien possible que La Rochefoucauld lui-même ait voulu détruire cette défense, qui fait moins d'honneur à l'homme qu'à l'écrivain, et qui rappelait des souvenirs dont il n'avait plus sujet ni envie de se vanter ».
V. Cousin avait le droit de s'emporter ainsi contre l'auteur des Maximes, qui perdait à ses yeux beaucoup de cette grandeur chevaleresque dont il aurait voulu voir revêtu l'adorateur de M"" de Longueville ; mais M. Gilbert pousse bien loin ses scrupules pour la réputation morale d'un homme dont les maximes n'ont rien qui dépasse les efforts d'une humanité vulgaire. Il aurait dû.
au contraire, ='applaudir de trouver dans I'Apologie la clef des sentent s morales.
Les plus ardents admirateurs de La Rochefoucauld écrivain déplorent que le livre des Maximes soit un livre triste : « La vérité y est dure, chagrine et flétrissante ; elle n'intéresse pas. Je ne sais pas si c'est là de la morale, mais c'est une morale aride, sans larmes, sans entrailles, qui n'enfantera jamais rien de bon, rien d'utile, rien de généreux. Voir d'un œil sec toutes les misères humaines, ne se laisser aller à aucune illusion sur l'homme, trouver à la racine de tous ses penchants le ver rongeur qui doit le corrompre, V amour-propre,.., voilà le seul résultat que peut obtenir une philosophie semblable, si toutefois l'on peut donner J^e nomade philoso- / phie à une sagesse qui ne contribue en rien au bonheur ( et à ramélioration du genre humain ».
C'est en ces termes sévères que s'exprime un critique du XIX» siècle. Nous croyons que c'est faute de voir bien clairement le milieu où a vécu La Rochefoucauld que l'on se livre à des attaques, honorables sans doute, mais un peu en dehors de la question. Si l'auteur des Maximes répondait à l'idéal que certaines personnes se font d'un moraliste, on ne parlerait pas de La Rochefoucauld.
Sans même tenir compte du style, La Rochefoucauld vit et vivra par un côté de la faiblesse > imaine qui ne saurait disparaître du cœur de l'homme, -.'est-à-dire par l'égoïsme, qui résume ce que l'écrivain ppelle amourpropre ou amour de soi. Il s'est sond ,, étudié avant d'écrire, ou plutôt il n'a eu qu'à suivre les inspirations de son âme, et il nous a donné ce qu'il pouvait nous offrir. A son époque, La Rochefoucauld n'a pas soulevé les tempêtes qui ont éclaté plus tard. La plupart de ses contemporains, et j'entends par à ceux pour qui La Rochefoucauld a écrit, pensaient absolument comme lui. A partir de la mort de Henri IV, c'est la morale de l'intérêt qui domine partout ; mais elle s'accentue principalement avec les Frondes. Des deux côtés, soit de la cour, soit des frondeurs, nous ne voyons qu'intrigues et ambitions inassouvies. C'est la politique des classes dirigeantes de l'époque, politique sans entrailles et sans scrupules.
Ainsi La Rochefoucauld, et avec ; lui ses amis et ses alliés, ne s'occupe que de ses déceptions. On fait la guerre au Mazarin sans se soucier des misères sans nombre dont on accable les trois quarts de la France . famine, peste, incendies, vols et brigandages de toutes sortes, tout cela est jeu de frondeurs, et dans quel but? Pour évincer le Mazarin, donner le pouvoir à M. le prince, et se partager les honneurs et les faveurs. Jamais l'intérêt public n'a guidé un frondeur ni un partisan de la cour. Se représente-t-on La Rochefoucauld lançant un livre de morale sentimentale sur le dévouement envers le
prochain, sur le désintéressement absolu, sur l'oubli des injures, mais on lui aurait ri au nez en le renvoyant à la lecture de I'Imitation de Jésus-Christ.
Allons au fond des choses^ et voyons de sang-froid la réalité. Est-ce que La Rochefoucauld a parlé autrement que les moralistes chrétiens? Qu'est-ce qui rend l'oeuvre de La Bruyère toujours vivante et toujours jeune, sinon la peinture vraie des défauts et des vices de ses contemporains ? La Bruyère « rendait au public ce que le public lui avait prêté ». Il faut reconnaître que ce public ne vaut pas mieux que celui dont La Rochefoucauld analyse et découvre les plus secrètes pensées, même celles que l'on ne s'avoue pas à soi-même.
Que disent donc les orateurs de la chaire dans leurs brillants discours ? Ne considèrent-ils pas tous leurs auditeurs comme subjugués par des passions ou des appétits damnables ? C'est à peine si Massillon, dans son sermon Sur le petit nombre des éltis, compte quelques exceptions dans la multitude immense des réprouvés. Nous ne savons quel philosophe a dit : « Homo homini lupus, l'homme est un loup pour son semblable ». Cet axiome morose et atrabilaire est bien plus déshonorant pour l'espèce humaine que les pensées les plus imprégnées de Vamour de soi qu'on rencontre dans La Rochefoucauld;
M. Thiers, dans son Éloge de Vadvenargues, fait cette remarque en parlant de La Bruyère : t II observe ceux qui se succèdent à la cour et les dépeint à grands traits, souvent les apostrophe vivement, court à eux, les dé-
pouille de leurs déguisements, et va droit à l'homme, qu'il montre nu, petit, hideux et dégénéré. L'auteur des Cahactères n'est pas indifférent comme Montaigne, ou froidement détracteur comme La Rochefoucauld, etc. ».
11 faut s'entendre cependant et ne pas se payer de grands mots : si La Bruyère montre l'homme hideux et dégénéré, il ne le flatte pas ; mais le corrige-t-il ? Du moins La Rochefoucauld, s'il est froid, se montre plus poli, et il ne mérite pas le nom de détracteur. Qui oseraùt soutenir que l'homme de La Rochefoucauld est petit, hideux et dégénéré ? Une semblable accusation ne pourrait partir que d'un faux point de vue.
Toute la morale humaine n'est pas dans La Rochefoucauld ; mais il représente en traits vifs et saillants celle de ses contemporains, et ce ne lui est pas un médiocre mérite que d'avoir été le peintre fidèle de son siècle. A ceux qui prétendraient que la lecture des Maximes dessèche le cœur, nous pourrions demander s'il ne faut pas être indulgent pour celui qui a écrit cette humaine et noble réflexion : « Il est plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé » ; et cette autre : « Il faut demeurer d'accord à l'honneur de la vertu que les plus grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par leurs crimes ». Non, l'écrivain qui a formulé ces belles maximes ne saurait être considéré comme ennemi de tout sentiment généreux, comme un détracteur de l'humanité.
Boileau, qui, assez souvent dans ses vers, se pique d'être moraliste, ne montre pas beaucoup de bienveil-
lance pour l'homme en général; je dirai même que chez Boileau l'espèce humaine est ravalée comme à plaisir:
De tous les animaux, etc..
On aime encore mieux l'homme tel que le représente La Rochefoucauld que l'être imbécile bafoué par Boileau. L'auteur de la Satire sur l'homme avait lu les Maximes, quand il composa, en 1667, ce faible morceau, à l'imitation d'Horace et de Perse. Agé de trente ans seulement, Boileau ne connaissait sans doute pas encore La Rochefoucauld ; il était alors un trop modeste personnage, et il est probable que s'il eût, au début de sa carrière, été en relations avec la haute noblesse, il aurait cité les Maximes à l'appui de la thèse qu'il versifiait. Mais en 1677, après l'échec de I'Iphigénie de Racine, Boileau, dans sa septième épître, montre assez de vanité pour nous donner les noms de ceux qu'il plaçait en dehors de l'espèce humaine, avec Racine et lui bien entendu.
Voici, en effet, dans quels termes il s'adresse à ce dernier :
Cependant laisse ici gronder quelques censeurs Qu'irritent de tes vers les charmantes douceurs ; Eh ! qu'importe à nos vers que Perrin les admire... Pourvu qu'avec éclat leurs rimes débitées, Soient du peuple, des grands, des provinces goûtées ". Pourvu qu'ils puissent plaire au plus puissant des rois, Qu'à Chantilly Gondé les souffre quelquefois,
Qu'Enghien en soit touché, que Colbert et Vivonne, Que La Rochefoucauld, Marsillac et Pomponne, Et mille autres, qu'ici je ne puis faire entrer, A leurs traits délicats se laissent pénétrer?... Etc.
C'est ainsi que Despréaux payait l'hospitalité qu'il rerevait à Chantilly, en faisant l'éloge du maître de céans, Condé, et de ses invités. Pour une fois que Boileau cite le nom de l'auteur des Maximes, il se croit obligé de placer à côté du père, gouverneur * du Poitou, son fils, le prince de Marsillac, déjà grand maître de la garde-robe. Si ce prince de Marsillac n'a pas su prendre une place dans la littérature, il a été plus heureux au point de vue des honneurs lucratifs ; du reste, c'était un droit de famille ou de naissance.
Je ne commettrai pas un crime en signalant une faiblesse morale chez La Rochefoucauld. Je préférerais le montrer parfait ; mais alors il n'appartiendrait plus à
i. Je note ce détail, pris dans le commentaire de l'édition de 1823, par VioUet-Le-Duc ; mais on a vu plus haut que tont autorise à croire que la charge de gouverneur du Poitou ne resta pas dans la maison des La Rochefoucauld après la disgrâce de François V.
notre pauvre humanité; d'ailleurs, Molière lui-même a fait la leçon ou la réprimande au noble moraliste, et s'il l'a généralisée, ce n'est pas une raison pour que l'auteur des Maximes reste à couvert des traits lancés par le grand comique.
Le reproche que je ferais à La Rochefoucauld s'adresse moins à lui qu'à l'hôtel Rambouillet; mais l'écrivain qui avait su se garantir du précieux en matière de style, aurait dû s'y soustraire au point de vue de la vanité.
Nous pensons que c'est dans la fameuse chambre bleue que La Rochefoucauld donna à un auditoire d'élite le régal de son portrait, lequel fut applaudi, on n'en saurait douter, non parce qu'il est admirablement écrit, mais parce qu'il est ressemblant, et que plus tard le cardinal de Retz, reprenant le même sujet, a laissé le fond et n'a ajouté que quelques ombres qui mettent mieux en relief l'original. C'était la mode alors d'être chacun pour soi son peintre au physique et au moral ; La Rochefoucauld a cédé à l'empire de la mode, voilà l'acte de faiblesse, et il l'a sans doute expié en écoutant, quelques années après, le marquis Acaste se dépeindre lui-même dans le Misanthrope *.
N'est-il pas admissible que Molière, en traçant ce portrait, avait sous les yeux la page de La Rochefoucauld, à laquelle il emprunte même des expressions, des tours de phrases et certaines transitions, Molière a chargé un peu; c'était son devoir. Le duc et pair n'était plus à
l.Voir le Misanthrope, acte III, scène 1
l'âge où l'on va faire du tapage sur les bancs d'un théâtre : les quelques traits généraux empêchaient d'ailleurs les vers de devenir une personnalité blessante. Molière ne fut pas pour cela irrévérencieux, seulement il remplissait, lui aussi, à sa façon, son rôle de moraliste, et La Rochefoucauld ne dut pas être froissé de la leçon indirecte que le grand poète lui donnait.
On a dit que Louis XIV avait livré en pâture les marquis et les barons à la verve satirique de Molière. Nous avons peu de contiance en cette légende, qui plaît sous un régime démocratique ; mais c'est prêter à Louis XIV un dessein qu'il ne pouvait avoir dans l'intérêt même de la royauté. Molière attaquait ce qu'il regardait comme des travers. Il prenait ses personnages parmi ceux qui comptaient alors pour quelque chose, qui, en un mot, faisaient figure dans le monde : et les nobles marquis ou barons étaient assez nombreux, on le sait ; tant pis pour les ducs et pairs s'ils ressemblaient aux barons et aux marquis.
Molière n'eut pas l'honneur d'entrer à l'Académie ; son métier, pour employer un mot qu'on admire dans les mémoires de Louis XIV parlant des fonctions royales, était un obstacle infranchissable. On pouvait impuné-
ment endormir le public par des ouvrages insipides et pénétrer dans le temple élevé aux belles-lettres par le cardinal de Richelieu, mais l'étiquette voulait qu'on laissât à la porte l'auteur de Tartuffe, parce que, non content d'écrire des chefs-d'oeuvre, il ne rougissait pas d'interpréter les principaux rôles des pièces représentées dans son théâtre. D'ailleurs, si l'Académie française devait s'ouvrir aux hommes de lettres, il est juste de reconnaître qu'ils s'y trouvèrent longtemps en minorité ; et les grands seigneurs ne dédaignèrent pas de se mettre sur les rangs sans apporter d'autres titres que ceux de leur blason. Segrais, dans ses mémoires, se plaint du trop grand nombre de personnes titrées qui encombrent les fauteuils de l'illustre Compagnie. « Il faut des gens d'illustre naissance, dit-il, mais ils ne doivent pas y dominer ». Segrais paraît regretter que l'auteur des Maximes n'ait pas été admis parmi les quarante immortels, et on ne peut que s'associer à ses regrets.
Quelle fut la cause qui empêcha La Rochefoucauld d'occuper un des quarante fauteuils? S'il faut en croire Sainte-Beuve, on ne peut s'en prendre qu'à l'écrivain lui-même. « Homme de la conversation particulière, dit l'auteur des Causeries du lundi, un ton plus élevé ne lui allait pas ; s'il lui avait fallu parler devant cinq ou six personnes un peu solennellement, la force lui aurait manqué, et la harangue, qui était d'usage pour l'Académie française, l'en détourna ». Où Sainte-Beuve a-t-il trouvé des preuves à l'appui de son hypothèse? On dirait que le récipiendaire devait, contrairement à ce qui se
fait aujourd'hui, improviser une harangue devant son auditoire ; mais non, tout se passait comme de nos jours, dans le débit d'un discours écrit et approuvé à l'avance. Nous admettons que le courage eût pu lui manquer pour une autre raison : La Rochefoucauld, et il faut l'en féliciter, n'avait pas le talent d'envelopper des adulations banales dans des phrases sonores, et son orgueil de gentilhomme se révoltait à l'idée d'encenser des écrivains qu'il regardait avec raison comme lui étant inférieurs ; et puis, Sainte-Beuve oublie que La Rochefoucauld avait été frondeur, ennemi de Richelieu, et qu'il tenait en très petite estime le président Séguier, le nouveau protecteur de la docte Compagnie. Or, l'usage roulait que le récipiendaire, outre les visites de politesse préliminaires, fit l'éloge et du fondateur de l'Académie et de son protecteur Séguier, sans négliger le panégyrique du roi et les regrets éloquemment exprimés sur la perte du défunt.
L'auteur des Maximes ne pouvait se plier à des exigences qui, jusqu'à un certain point, eussent contredit l'allure franche que chacun reconnaissait et applaudissait en lui. Se le figure-t-on confrère de Jean-Baptiste Golbert, pour lequel il ne professait pas une admiration sans bornes? Et, d'ailleurs, La Rochefoucauld aurait rougi d'être un écrivain à la solde du roi, d'être convoqué pour juger d'un panégyrique en l'honneur d'un maître pour lequel la langue du Parnasse n'avait pas assez d'épithètes ambitieuses. Il est difficile de se faire aujourd'hui une idée du langage adulateur de ce xvn» siècle, surtout dans la seconde moitié, alors que le roi est tout dans la na-
tion. Nous ne lisons plus, nous n'osons même plus citer les morceaux de cette éloquence académique dont le prince était l'objet unique. L'ennui, pour ne pas dire plus, nous prendrait bien vite, si nous étions forcés de consacrer deux ou trois heures à méditer sur ces "solennelles platitudes. Bossuet, Fénelon, Racine, enfin ceux qu'on appelle les maîtres de la langue et de la pensée, ont offert leur encens à l'idole, et cet encens saisit vite l'odorat. Que serait-ce, si nous entendions un thuriféraire moins habile? Transportons-nous à la date du 13 août 1674. L'abbé Huet, alors sous-précepteur du dauphin, le seul qui ne trouvât pas grand'chose à louer sans réserve dans les Maximes, l'abbé Huet était reçu dans la docte Compagnie sans avoir encore publié une ligne. De son discours, je prends l'éloge du roi :
« A quoi me suis-je occupé jusqu'ici ? pourquoi me suis-je arrêté si longtemps à admirer dans l'antiquité des exemples de vertus que je croyais sans égales? Notre âge les a toutes ramassées, plus grandes et plus pures, dans la personne du monarque à qui le Ciel nous a soumis pour notre bonheur. Je puis trouver en lui la valeur du plus vaillant des Grecs, sans y trouver ses emportements et ses autres défauts. J'y puis trouver le même désir de gloire que dans le plus grand des Romains, mais des moyens plus équitables pour l'acquérir ; j'y vois la rapidité des conquêtes de l'un et de l'autre, mais beaucoup plus de modération pour les laisser borner par la justice. De quoi se pourra vanter l'heureux siècle d'Auguste que notre Auguste ne nous fasse aujourd'hui re-
voir avec avantage : un grand État mieux reformé dans toutes ses parties, l'ordre plus solidement rétabli, la Icence plus fortement réprimée, le mérite plus libéralement reconnu, nos frontières plus glorieusement reculées, nos ennemis plus promptement domptés, nos voisins dans un plus grand respect ou dans une plus grande crainte, l'abondance plus universellement répandue, les disettes moins fréquentes, partout une plus parfaite correspondance du chef et des membres ?
« N'a-t-il pas même su nous choisir et nous donner un Mécène, autant ou plus appliqué qiie cet ancien, à accroître la gloire et la puissance de son maître, qui travaille avec un pareil ou plus grand succès à l'ornement de cet État par le rétablissement des lettres, à l'utilité publique, en faisant refleurir les beaux-arts et le commerce, et qui, comme lui, se montre sensible au plaisir de l'esprit et vient se délasser de ses pénibles et glorieux emplois dans les exercices académiques?
« Toutes ces grandes et merveilleuses quaUtés, qui partagés autrefois ont fait plusieurs héros, et qui réunies aujourd'hui ne font que celui à qui nous avons l'honneur d'obéir, ces qualités, dis-je, fourniront désormais un plus noble objet à mon admiration et à mes études, et un plus juste sujet à mes louanges que tous ceux qui m'ont occupé dans l'histoire ancienne. Tant d'éloquents panégyriques, tant d'éloges ingénieux dont elles vous ont donné la matière, Messieurs, ne me font point appréhender de redites ennuyeuses; le sujet est trop vaste pour être épuisé; nous nous abusons si nous croyons l'égaler par le secours que
nons empruntons de l'art. Quelqu'industrieux que soient nos soins, notre Prince est trop grand pour être montré tout entier à la postérité. L'idée que lui en donneront par leurs rapports défectueux toutes les voix de la renommée et toutes les plumes même de l'Académie sera toujours imparfaite et au-dessous de la vérité ; mais je ferai cependant suppléer la diligence à la faiblesse, et si je ne puis signaler ma force ou mon adresse dans une si belle entreprise, je signalerai au moins ma volonté ».
N'est-il pas vrai qu'il serait difficile de pousser plus loin l'art de louer? et cependant l'abbé Fléchier, comme directeur de l'Académie, eut le talent de surpasser encore le récipiendaire sur ce point-là; mais supposons qu'à la place de Fléchier le directeur eût été le duc de La Rochefoucauld, et qu'il eût mêlé à sa réponse la critique qu'il fait de la conduite des rois (et c'est le portrait de Louis XIV à la fin de la XlIIe des réflexions diverses) :
« Les plus grands rois sont ceux qui s'y méprennent le plus souvent : ils veulent surpasser les autres hommes en valeur, en savoir, en galanterie, et dans mille autres qualités où tout le monde a droit de prétendre ; mais ce goût d'ysurpasser les autres peut être faux en eux quand il va trop loin. Leur émulation doit avoir un autre objet : ils doivent imiter Alexandre, qui ne voulait disputer le prix de la course que contre des rois, et se souvenir que ce n'est que des qualités à la royauté qu'ils doivent disputer. Quelque vaillant que puisse être un roi, quelque savant et agréable qu'il puisse être, il trouvera un nombre infini de gens qui auront ces mêmes qualités aussi avan-
tageusement que lui, et le désir de les surpasser paraîtra toujours faux, et souvent même il lui sera impossible d'y réussir; mais s'il s'attache à ses devoirs véritables, s'il est magnanime, s'il est grand capitaine et grand politique, s'il est juste, clément et libéral, s'il soulage ses sujets, s'il aime la gloire et le repos de son État, il ne trouvera que des rois à vaincre dans une si noble carrière, il n'y aura rien que de vrai et de grand dans un si noble dessein, et le désir de surpasser les autres n'aura rien de faux. Cette émulation est digne d'un roi, et c'est la véritable gloire où il doit prétendre ».
Figurez-vous la surprise, pour ne pas dire l'indignation de l'auditoire, en écoutant cette fière et audacieuse leçon, si nous ajoutons à cela que La Rochefoucauld avait en horreur les éloges et les compliments quand ils s'adressaient à lui-même ', en voilà assez et trop pour expliquer pourquoi l'auteur des Maximes n'a pas laissé son nom à un des fauteuils de l'Académie.
Je puis me tromper, mais mon hypothèse n'est-elle pas plus honorable pour notre auteur, et tout aussi pro- *bable que celle de Sainte-Beuve?
•1. La Fontaine, Fables, liv. X, 14:
Vous dont la modestie égale la graodeur, Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur La louange la plus permise, La plus juste et la mieux acquise...
Etc.
Il y a dans les mémoires de Segrais un alinéa auquel les critiques font allusion sans le rapporter textuellement. Ces lignes d'un écrivain aujourd'hui presque oublié, je les reproduis, non pour leur donner du crédit, mais pour éloigner de La Rochefoucauld tout soupçon d'avoir, comme quelques grands seigneurs le faisaient alors, signé des œuvres dont il n'aurait pas été l'auteur.
c Ceux qui composent pour le public doivent communiquer leurs ouvrages à des amis capables d'en juger, et les corriger avant que de les publier. C'est la manière dont en ont usé tous ceux qui aspirent à la perfection. M. Ménage en a usé ainsi, et c'est pour cela que ses ouvrages sont si achevés. M. de La Rochefoucauld l'a pratiqué ainsi à l'égard de ses Mémoires et de ses Maximes, ouvrages écrits avec tant de justesse. Il m'envoyait ce qu'il avait fait dans le temps qu'il y travaillait, et il voulait que je gardasse ses cahiers cinq ou six semaines afin de les examiner plus exactement, et que j'eusse plus de temps à juger du tour des pensées et de l'arrangement des paroles. Il y a des maximes qui ont été changées plus de trente fois. Pourquoi les Lettres PROVINCIALES sont-ellcs si bien écrites? C'est qu'elles ont été vues et revues par une douzaine de ces messieurs de Port-Royal, qui étaient d'habiles gens et qui avaient un
goût exquis pour juger ce qui pouvait plaire à des lecteurs ».
Si l'on en croyait Segrais sur parole, nous n'aurions qu'un prête-nom dans La Rochefoucauld, le véritable auteur des Maximes et des Mémoires serait le secrétaire de Mademoiselle (fille de Gaston d'Orléans). S'il a collaboré à un roman de M""* de La Fayette, ce n'est pas une raison pour qu'il essaye d'accaparer la paternité d'ouvrages que récusent les autres productions littéraires du poète normand.
Il est possible que La Rochefoucauld ait communiqué ses manuscrits à Mademoiselle, et que celle-ci, avant de se prononcer, ait demandé l'opinion de M. de Segrais ; peutêtre même M"« de Montpensier pria-t-elle son secrétaire de lui faire la lecture des Mémoires sur la Fronde, où elle joue un rôle important. Rien n'empêche encore de croire que Segrais ait souligné une phrase, changé un mot, écrit même le long discours sur les réflexions (page 47); mais, de là à laisser entendre qu'on a eu part dans l'ensemble de l'œuvre, il y a un abîme.
Je sais bien que les biographes de notre auteur n'ont pas paru faire grand cas de la prétention du sieur de Segrais ; cependant, il est bon de connaître l'homme, lequel ne se recommande pas toujours par la franchise, dans ce qui le concerne toutefois.
Ainsi, dans son œuvre posthume, le Segresiana, il dit :
« Je n'ai jamais reçu d'argent du roi ; j'ai toujours vécu de mon patrimoine : car les biens de Mademoiselle, à qui j'ai appartenu, étaient des biens de patrimoine, et,
hors de ce temps, j'ai vécu et vis encore du mien ».
On pourrait répondre qu'un académicien était alors un pensionnaire du roi, et Segrais était académicien depuis
Et quand Mademoiselle, à qui il appartenait, écrivait en août 1865 le billet suivant à Colbert, il est permis de penser qu'elle était écoutée :
« M. de Segrais, qui est de l'Académie et qui a beaucoup travaillé pour la gloire du roi et pour le public, ayant été oublié l'année passée dans les gratifications que le roi a faites aux beaux esprits, m'a priée de vous faire souvenir de lui : c'est un certain homme de mérite, et qui est à moi il y a longtemps. J'espère que cela ne vous nuira pas à vous obliger à avoir de la considération pour lui. C'est ce que je vous demande et demeurerai, Monsieur Colbert, votre affectionnée amie, Charlotte- Marie-Louise d'Orléans ».
Colbert dut, sans doute, bien accueillir la réclamation de Mademoiselle, lui qui en 1663 accordait 2.000 livres t au sieur Ménage, excellent pour la critique des pièces ».
D'après Segrais, le chef-d'œuvre de Pascal, les Lettres PROVINCIALES, serait aussi le produit d'une collaboration. Heureusement que Segrais n'a pas dit cela de son vivant, personne ne l'eût pris au sérieux.
Avant de mettre le point final à nos recherches, nous ajouterons encore ces lignes de Voltaire : « On lut avidement ce petit recueil, il accoutuma à penser et à renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat ;
c'était un mérite que personne n'avait eu avant lui en Europe depuis la renaissance des lettres ».
Croit-on que si La Rochefoucauld ne se distinguait que par son style précis, il eût vécu et comme écrivain et comme moraliste ? Assurément ce petit recueil séduit le public qui pense et le séduira encore longtemps, parce que, quoi qu'on en dise, l'homme du siècle de La Rochefoucauld se retrouve aussi par plusieurs côtés dans l'homme de tous les temps.
II en est de la morale de La Rochefoucauld comme de celle de La Fontaine. Le fabuliste a été, au xviii» siècle et au xix% attaqué par deux esprits supérieurs, par J.-J. Rousseau et par Lamartine, qui trouvaient sa morale un peu relâchée et trop empreinte d'égoïsme. La Fontaine a eu des défenseurs plus chaleureux que ne le furent jamais ceux de La Rochefoucauld; et tous les deux cependant sont de la même famille comme écrivains et comme penseurs. Qu'on lise la réflexion : Du rapport des hommes avec les animaux, page 259, et l'on verra que cette belle page a dû être inspirée par la lecture des Fables de La Fontaine.
Le fabuliste a été victorieusement réhabilité, et aujourd'hui sa morale trouve grâce devant les censeurs les plus sévères, tandis qu'il sera longtemps encore de mode de répéter les restrictions banales que l'on a faites sur îa morale de La Rochefoucauld.
Heureux alors le mortel qui une fois dans sa vie n'aurait pas eu l'occasion d'être de l'avis de l'auteur des Maximes! J.-F. Tuénard.