‹ Les Maximes de La RochefoucauldChapitre 50 sur 75 · DES EXEMPLES · texte numérisé non relu

DES EXEMPLES

Quelque différence qu'il y ait entre les bons et les mauvais exemples, on trouvera que les uns et les autres ont presque également produit de méchants effets; je ne sais même si les crimes de Tibère et de Néron ne nous éloignent pas plus du vice que les exemples estimables des plus grands hommes ne nous approchent de la vertu. Combien la valeur d'Alexandre a-t-elle fait de fanfarons! Combien la gloire de César

a-t-elle autorisé d'entreprises contre la patrie!. Combien Rome et Sparte ont-elle loué de vertus farouches! Combien Diogène a-t-il fait de philosophes importuns, Cicéron de babillards, Pomponius Atticus de gens neutres et paresseux. Marins et Sylla de vindicatifs, Lucullus de voluptueux, Alcibiade et Antoine de débauchés, Caton d'opiniâtres! Tous ces grands originaux ont produit un nombre infini de mauvaises copies. Les vertus sont frontières des vices; les exemples sont des guides qui nous égarent souvent, et nous sommes si remplis de fausseté que nous ne nous en servons pas moins pour nous éloigner du chemin de la vertu que pour le suivre.

DE l'incertitude DE LA JALOUSIE

Plus on parle de sa jalousie, et plus les endroits qui ont déplu paraissent de différents côtés; les moindres circonstances les changent, et font toujours découvrir quelque chose de

nouveau. Ces nouveautés font revoir, sous d'autres apparences, ce qu'on croyait avoir assez vu et assez pesé; on cherche à s'attacher à une opinion, et on ne s'attache à rien; tout ce qui i est de plus opposé et de plus effacé se présente en même temps ; on veut haïr et on veutaimer, mais on aime encore quand on hait, et on hait encore quand on aime. On croit tout, eton doute de toul ; on a de la honte et du dépit d'avoir cru et d'avoir douté ; on se travaille incessamment pour arrêter son opinion, et on ne la conduit jamais à un lieu fixe.

Les poètes devraient comparer cette opinion à la peine de Sisyphe, puisqu'on roule aussi inutilement que lui un rocher par un chemin pénible et périlleux; on voit le sommet de la montagne, on s'efforce d'y arriver; on Tespère quelquefois, maison n'y arrive jamais. On n'est pas assez heureuxpour oser croire ce que l'on souhaite, ni même assez heureux aussi pour être assuré de ce qu'on craintle plus; on est assujetti à une incertitude éternelle, qui nous présente successivement des biens et des maux qui nous échappent toujours.

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