LA FORTUNE
Il semble que la fortune, toute changeante et capricieuse qu'elle est, renonce à ses changements et à ses caprices pour agir de concert avec la nature, et que l'une et l'autre concourent de temps en temps à faire des hommes
1. Ici notre auteur coniredit ce qu'il développe dans la septième réflexion, sur les exemples, et les mêmes personnages nous apparaissent Jugés d'une façon toute différente : c'est le fruit de l'éducation et des lectures de La Rochefoucauld ; c'est aussi un résultat des engouements littéraires de l'époque. Jamais on n'a tant parlé qu'alors des Grecs et des Romains, non seulement au théâtre, mais aussi dans les parlements. Au palais, dans la chaire elle-même, quiconque voulait attirer l'attention devait s'appuyer sur les noms de la Grèce et de Rome, et je crois bien que cette volte-face a lieu ici pour présenter l'éioge de Turenne et de Condé. N'y aurait-il pas aussi un certain amour de soimême? La Rochefoucauld a été le cam.arade de cam,p de ces deux capitaines. Sans avoir atteint à leur renommée, il pouvait prétendre au second rang, et il laisse au lecteur à prononcer sur lui.
Nous croyons que le prince de Condé entendit à Chantilly la lecture de ce morceau, qui est trop flatteur pour être resté dans le cabinet. Turenne et Condé n'auraient jamais pensé alors que les lignes écrites sur eux par La Rochefoucauld contribueraient peut-être à mieux conserver dans l'avenir la gloire de leur nom que ne pourrait faire le récit de leurs exploits guerriers.
extraordinaires et singuliers, pour servir de modèles à la postérité. Le soin de la nature est de fournir les qualités ; celui de la fortune est de les mettre en œuvre, et de les faire voir dans le jour et avec les proportions qui conviennent àleur dessein : on dirait alors qu'elles imitent les règles des grands peintres, pour nous donner des tableaux parfaits de ce qu'elles veulent représenter. Elles choisissent un sujet, et s'attachent au plan qu'elles se sont proposé ; elles disposent de la naissance, de l'éducation, des qualités naturelles et acquises, des temps, des conjonctures, des amis, des ennemis; elles font remarquer des vertus et des vices, des actions heureuses et malheureuses; elles joignent même de petites circonstances aux plus grandes, et les savent placer avec tant d'art que les actions des hommes et leurs motifs nous paraissent toujours sous la figure et avec les couleurs qu'il plaît à la nature et à la fortune d'y donner.
Quel concours de qualités éclatantes n'ontelles pas assemblé dans lapersonne d'Alexandre, pour le montrer au monde comme un modèle d'élévation d'âme et de grandeur de courage ! Si on examine sa naissance illustre, son éducation, sa jeunesse, sa beauté, sa complexion
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heureuse, l'étendue et la capacité de son esprit pour la guerre et pour les sciences, ses vertus, ses défauts même, le petit nombre de ses troupes, la puissance formidable de ses ennemis, la courte durée d'une si belle vie, sa mort et ses successeurs, ne verra-t-on pas l'industrie et l'application de la fortune et de la nature à renfermer dans un même sujet ce nombre infini de diverses circonstances? Ne verra-t-on pas le soin particulier qu'elles ont pris d'arranger tant d'événements extraordinaires, et de les mettre chacun dans son jour,, pour composer un modèle d'un jeune conquérant, plus grand encore par ses qualités personnelles que par l'étendue de ses conquêtes ?
Si on considère de quelle sorte la nature et la fortune nous montrent César, ne verra-t-on pas qu'elles ont suivi un autre plan, qu'elles n'ont renfermé dans sa personne tant de valeur, de clémence, de libéralité, tant de qualités militaires, tant de pénétration, tant de facilité d'esprit et de mœurs, tant d'éloquence, tant de grâces du corps, tant de supériorité de génie pour la paix et pour la guerre; ne verra-t-on pas, dis-je, qu'elles ne se sont assujetties si longtemps à arranger et à mettre en œuvre tant de talents extraordinaires, et qu'elles n'ont contraint
César de s'en servir coiilrt; sa patrie, que pour nous laisser un modèle du plus grand homme du monde et du plus célèbre usurpateur? Elles le font naître particulier dans une républiquemaîtresse de l'univers, affermie et soutenue par les plus grands hommes qu'elle eût jamais produits ; la fortune même choisit parmi eux ce qu'il y avait de plus illustre, de plus puissant et de plus redoutable, pour les rendre ses ennemis ; elle le réconcilie, pour un temps, avec les plus considérables, pour les faire servir à son élévation; elle les éblouit et les aveugle ensuite, pour lui faire une guerre qui le conduit à la souveraine puissance. Combien d'obstacles ne lui a-t-elle pas fait surmonter ! De combien de périls, sur terre et sur mer, ne l'a-t-elle pas garanti sans jamais avoir été blessé ! Avec quelle persévérance la fortune n'a-t-elle pas soutenu les desseins de César, et détruit ceux de Pompée ! Par quelle industrie n'a-t-elle pas disposé ce peuple romain, si puissant, si fier et si jaloux de sa liberté, à la soumettre à la puissance d'un seul homme ! Ne s'est-elle pas même servie des circonstances de la mort de César pour la rendre convenable à sa vie ? Tant d'avertissements des devins, tant de prodiges, tant d'avis de sa femme et de ses amis, ne
peuvent le garantir, et la fortune choisit le propre jour qu'il doit être couronné dans le Sénat pour le faire assassiner par ceux mêmes qu'il a sauvés, et par un homme qui lui doit la naissance.
Cet accord de la nature et de la fortune n'a jamais été plus marqué que dans la personne de Caton, et il semble qu'elles se soient efforcées l'une et l'autre de renfermer dans un seul homme non seulement les vertus de l'ancienne Rome, mais encore de l'opposer directement aux vertus de César, pour montrer qu'avec une pareille étendue d'esprit et de courage, le désir de gloire conduit l'un à être usurpateur, et l'autre à servir de modèle d'un parfait citoyen. Mon dessein n'est pas de faire ici le parallèle de ces deux grands hommes, après tout ce qui en est écrit; je dirai seulement que, quelques grands et illustres qu'ils nous paraissent, la nature et la fortune n'auraient pu mettre toutes leurs qualités dans le jour qui convenait pour les faire éclater, si elles n'eussent opposé Caton à César. Il fallait les faire naître en même temps, dans une même république, différents par leurs mœurs et par leurs talents, ennemis par les intérêts de la patrie et par des intérêts domestiques : l'un vaste dans ses desseins et sans
bornes dans son ambition; l'autre austère^ renfermé dans les lois de Rome, et idolâtre de la liberté; tous deux célèbres par des vertus qui les montraient par de si différents côtés, et plus célèbres encore, si l'on ose dire, par l'opposition que la fortune et la nature ont pris soin de mettre entre eux. Quel arrangement, quelle suite, quelle économie de circonstances dans la vie de Caton et dans sa mort! La destinée même de la République a servi au tableau que la fortune nous a voulu donner de ce grand homme, et elle finit sa vie avec la liberté de sou pays.
Si nous laissons les exemples des siècles passés pour venir aux exemples du siècle présent, on trouvera que la nature et la fortune ont conservé cette même union dont j'ai parlé, pour nous montrer de différents modèles en deux hommes consommés en l'art de commander. Nous verrons M. le Prince et M. de Turenne disputer de la gloire des armes, et mériter, par un nombre infini d'actions éclatantes, la réputation qu'ils ont acquise. Ils paraîtront avec une valeur et une expérience égales ; infatigables de corps et d'esprit, on les verra agir ensemble, agir séparément, et quelquefois opposés l'un à l'autre ; nous les verrons, heureux et malheu-
reux dans diverses occasions de la guerre, devoir les bons succès à leur conduite et à leur courage, et se montrer toujours plus grands même par leurs disgrâces; tous deux sauver l'État; tous deux contribuer à le détruire, et se servir des mêmes talents par des voix différentes : M. de Turenne suivant ses desseins avec plus de règle et moins de vivacité, d'une valeur plus retenue, et toujours proportionnée au besoin de la faire paraître ; Monsieur le Prince inimitable en la manière de voir et d'exécuter les plus grandes choses, entraîné par la supériorité de son génie, qui semble lui soumettre les événements et les faire servir à sa gloire. La faiblesse des armées qu'ils ont commandées dans les dernières campagnes et la puissance des ennemis qui leur étaient opposés ont donné de nouveaux sujets à l'un et à l'autre de montrer toute leur vertu, et de réparer par leur mérite tout ce qui leur manquait pour soutenir la guerre. La mort même de M. de Turenne, si convenable à une si belle vie, accompagnée de tant de circonstances singulières, et arrivée dans un moment si important, ne nous paraîtelle pas comme un effet de la crainte et dé l'incertitude de la Fortune, qui n'a osé décider de la destinée de la France et de l'Empire?
Cette même Fortune, qui retire Monsieur le Prince du commandement des armées sous le prétexte de sa santé, et dans un temps où il devait achever de si grandes choses, ne se jointelle pas à la nature pour nous montrer présentement ce grand homme dans une vie privée, exerçant des vertus paisibles, et soutenu de sa propre gloire ? Brille-t-il moins dans sa retraite qu'au milieu de ses victoires?