‹ Les Maximes de La RochefoucauldChapitre 60 sur 75 · DE LA RETRAITE · texte numérisé non relu

DE LA RETRAITE

Je m'engagerais à un trop long discours, si je rapportais ici en particulier toutes les raisons naturelles qui portent les vieilles gens à se retirer du commerce du monde: le changement de leur humeur, de leur figure, et l'affaiblisse-

i. Si La Rochefoucauld était un poète dans racception ordinaire du mot, nous dirions que cette réflexion est le chayit du cygne; c'est en philosophe que le grand écrivain exprime ses adieux à la vie active; mais parle-t-il pour lui seul? Il prenait le parti à la mode, ou plutôt il notait ce qu'il voyait faire autour de lui : car un esprit de cette trempe était incapable de languir dans une oisiveté contemplative.

C'est, en elTet, dans ses deinières années que La Rochefoucauld aurait écrit ses Réflexions diverses. N'est-ce pas de lui-même qa'il parle dans ces lignes : « Leur goût, détrompé de désirs

ment des organes, les conduisent insensiblement, comme la plupart des autres animaux, à s'éloigner de la fréquentation de leurs semblables. L'orgueil, qui est inséparable de l'amour-propre, leur tient alors lieu de raison : ils ne peuvent *plus être flattés de plusieurs choses qui flattent les autres; l'expérience leur a fait connaître le prix de tout ce que les hommes désirent dans la jeunesse, et l'impossibilité d'en jouir plus longtemps; les diverses voies qui paraissent ouvertes aux jeunes gens pour parvenir aux grandeurs, aux plaisirs, à la réputation et à tout ce qui élève les hommes, leur sont fermées, ou par la fortune, ou par leur conduite, ou par Penvie et l'injustice des autres; le chemin pour y rentrer est trop long et trop pénible, quand on s'est une fois égaré; les difficultés leur en paraissent insurmontables, et l'âge ne leur permet plus d'y prétendre. Ils deviennent insensibles à l'amitié, non seule-

inutiles, se tourne alors vers des objets muets et insensibles, les bâtiments, l'agriculture, l'économie, l'étude; toutes ces choses sont soumises à leurs volontés » !

« Les plus sages savent employer à leur salut le temps qu'il leur reste... Les autres n'ont au moins qu'eux-mêmes pour témoins de leur misère », etc.

Ce dernier trait est pour lui.

N'oublions pas que, dans cette analyse du cœur humain, les femmes, surtout les illustnîs pénitentes du siècle, se sont présentées à l'imagination du peintre.

ment parce qu'ils n'en ont peut-être jamais trouvé de véritable, mais parce qu'ils ont vu mourir un grand nombre de leurs amis qui n'avaient pas encore eu le temps ni les occasions de manquer à l'amitié, et ils se persuadent aisément qu'ils auraient été plus fidèles que ceux qui leur restent. Ils n'ont plus de part aux premiers biens qui ont d'abord rempli leur imagination; ils n'ont même presque plus de part à la gloire : celle qu'ils ont acquise est déjà flétrie par le temps, et souvent les hommes en perdent plus en vieillissant qu'ils n'en acquièrent. Chaque jour leur ôte une portion d'eux-mêmes; ils n'ont plus assez de vie pour jouir de ce qu'ils ont, et bien moins encore pour arriver à ce qu'ils désirent; ils ne voient plus devant eux que des chagrins, des maladies et de l'abaissement; tout est vu, et rien ne peut avoir pour eux la grâce de la nouveauté; le temps les éloigne imperceptiblement du point de vue d'où il leur convient de voir les objets, et d'où ils doivent être vus. Les plus heureux sont encore soufferts, les autres sont méprisés; le seul bon parti qu'il leur reste, c'est de cacher au monde ce qu'ils ne lui ont peut-être que trop montré. Leur goût, détrompé des désirs inutiles, se tourne alors vers des objets muets et insen-

sibles : les bâtiments, l'agriculture, l'économie, l'étude, toutes ces choses sont soumises à leurs volontés; ils s'en approchent ou s'en éloignent comme il leur plaît; ils sont maîtres de leurs desseins et de leurs occupations ; tout ce qu'ils désirent est en leur pouvoir, et, s'étant affranchis de la dépendance du monde, ils font tout dépendre d'eux. Les plus sages savent employer à leur salut le temps qu'il leur reste, et, n'ayant qu'une si petite part à cette vie, ils se rendent dignes d'une meilleure. Les autres n'ont au moins qu'eux-mêmes pour témoins de leur misère; leurs propres infirmités les amusent; le moindre relâche leur tient lieu de bonheur; la nature, défaillante et plus sage qu'eux, leur ôte souvent la peine de désirer; enfin ils oublient le monde, qui est si disposé à les oublier; leur vanité même est consolée par leur retraite, et, avec beaucoup d'ennuis, d'incertitudes et de faiblesses, tantôt par piété, tantôt par raison, et le plus souvent par accoutumance, ils soutiennent le poids d'une vie insipide et languissante.

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