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Les Mazarinades

En toute vérité et sans exagération, l'on peut dire que le temps de la Fronde a été l'âge d'or des pamphlets et des libelles et que Paris fut alors le paradis terrestre des écrivassiers d'arrière-boutique, le pays de cocagne des faiseurs de rimes à la grosse. En 1649, alors que la paix de Saint-Germain venait de mettre fin à la première Fronde, un de ces poètes de carrefour composa l'Adieu et le désespoir des auteurs et écrivains de la guerre civile, et il exhalait ses regrets sans vergogne et sans honte :

Alors que la guerre re'gnoit, [disait-il].

Aucun de nous ne se plaignoit.

Il faisoit toujours bonne chère

Et se moquoit de la misère.

11 se levoit de grand matin

Pour aller goûter du bon vin.

Son cœur étoit plein de liesse

Quand il avoit fait une pièce

Qu'il portoit à son imprimeur.

Ces années d'abondance pour les auteurs ne le furent pas moins pour les imprimeurs. Dans le Remerciement (supposé) qu'ils adressèrent à Mazarin, l'auteur leur fait dire : « C'est une chose admirable do quelle fac^on nous travaillons. Votre vie est un sujet inépuisable pour les auteurs et infatigable pour les imprimeurs. C'est le plus heureux métier de Paris... Il ne se passe pas de jour que nos presses ne roulent sur plus dun volume de toutes sortes d'ouvrages tant de vers que de prose, de latin que de françois... Une moitié de Paris imprime ou vend des imprimés; lautre en compose. Le Parlement, les prélats, les docteurs, les moines, les ermites, les religieuses, les chevaliers, les avocats, les procureurs, leurs clercs, les secrétaires de Saint-Tnnocent, les filles du Marais, enfin le Cheval de bn»nze et la Samaritaine écrivent et parlent de vou^ et les morts même ressuscitent pour venir dire leur sentiment de la conduite de Votre Eminencc. Les colporteurs courbent sous le poids de leurs imprimés au sortir de nos portes; ils ne font pas -ent pas qu'ils ne soient soulagés du plus pesant (h* leur fardeau, et ils reviennent à la charge avec une chaleur plus que martiale... Nous craignons jilus de manquer d'encre et de papier (|ue de j in. rie vin, et de viande... »

En effet, aucune époque de notre histoire, et peut-être de l'histoire d'aucun peuple, ne peut montrer une pareille floraison d'écrits de circonstance. Gabriel Naudé, bibliothécaire de Mazarin, les compare aux essaims de mouches et de frelons qu'engendrent les grandes chaleurs de l'été. C. Moreau, qui a publié de 1850 à 1852 une bibliographie en trois volumes de cette littérature, a pu donner les titres de plus de quatre mille pièces imprimées, et il estime qu'un millier d'autres environ circulèrent manuscrites et n'eurent pas les honneurs de l'impression. ElLiout cela parut en quatre ans^ij^ine^ d'octobre 1648 à l'automne de 1652. Entre le 6 janvier et le 20 mars 1649, c'està-dire en soixante-quatorze jours, il en parut au moins quatre cent cinquante, c'est-à-dire plus de six^par^jour. Et, comme la fécondité des auteurs ne suffisait pas à alimenter la demande, on réimprima, en changeant les noms, d'anciens pamphlets de la régence de Marie de Médicis et même de la Ligue.

Tous ces écrits portent dans l'histoire un nom qui leur est commun à tous, une sorte de nom générique qui s'appUque à toutes les productions des pamphlétaires et des écrivains de Tépoque de la Fronde; on les appelle des mazarinades, parce

que la plupart d'entre elles sattaquent à Mazarin. Mais cette appellation s'applique aussi aux pièces qui sont dirigées contre les adversaires du cardinal, et encore à celles qui ont un caractère purement dogmatique ou même seulement narratif. Les mazarinades, ce sont tous les écrits d'allure politique qui furent publiés pendant les quatre années que dura la lutte entre le premier ministre d'une part, et d'autre part le Parlement, les princes et la bourgeoisie parisienne.

On conçoit facilement qu'une très grande variété règne dans cet énorme amas de compositions de circonstance. Toutes les formes littéraires s'y rencontrent : à côté des dissertations théoriques, des mémoires sérieux, des discours pompeux et emphatiques, on trouve les plaidoyers plus ou moins éloquents, les lettres burlesques, les allégories bouffonnes, les plaintes, les suppliques, les avis, les remontrances, les récits imaginaires, voilà pour la prose. Pour la poésie, ce sont surtout les vers courts et légers de six et de huit pieds qui sont employés ; l'alexandrin est trop pompeux pour les sujets traités; aussi trouve-t-on surtout les odes, les triolets, les rondeaux, les ballades, les virelais, les épigrancimes, sans oubUer les sonnets ; à peine rencontre-t-on quelques épîtres d'allure plus solen-

nelle. Mais, chose remarquable! il n'y a pour ainsi dire pas de chansons. L'auteur de la Bibliographie des Mazarinades en cite quatre; encore n'en connaît-on pas la musique; et il est bien certain que presque toutes les pièces en vers qui nous sont par-J venues n'étaient pas faites pour être chantées (i). Quant à la langue employée, c'est le français naturellement; il y a cependant quelques pièces sérieuses en latin; on pourrait même citer deux ou trois titres contenant des mots grecs; celles-là ne s'adressaient bien entendu qu'à un petit nombre de personnes très lettrées. Parmi les pièces burlesques, beaucoup renferment des mots d'argot; quelques-unes sont écrites en patois beauceron, picard ou normand, ou en langage des Halles: il dut y avoir aussi des pièces en idiome gascon ou bordelais, puisque la Fronde eut en Guyenne un «entre très actif.

(1) On trouve de tout dans les Mazarinades, et, au point de vue de l'histoire des mœurs, c'est une mine inépuisable; en voici un exemple : dans le Matois ou Marchand mêlé propre à tout faire, parmi les difïérentes choses qu'il peut fournir aux dames, on nomme des « faux c... ou polissons », qui ne sont pas autre chose que les « tournures », si à la mode il y a quelque trente ans. — Les tentatives de réforme de l'orthograplie, entamées de nos jours par quelques grammairiens et quelques érudits, avaient déjà été essayées du temps de la Fronde et l'on connaît la Masarinade ou éloge du cardinal Masarin an vers burlesques corect e an la bone ortorjrafe, et une édition analogue du Testament véritable de Mazarin.

Le défaut commun de toutes les mazarinades, presque sans exception, c'est celui qui est inhérent aux productions littéraires de leur temps : des long-ueurs interminables, un délayage écœurant des pensées et des phrases qui les expriment, un verbiage sans portée, une assoupissante monotonie. Elles sont parfois très mauvaises comme fond et comme forme, ordinairement médiocres, et bien souvent ennuyeuses. Si quelquefois on y trouve quelque verve ou quelques éclairs de véritable éloquence, ils sont bien vite noyés dans un fatras de phrases embrouillées, de périodes creuses et redondantes. Cette médiocrité générale explique que, de toutes les mazarinades, aucune nait survécu à son époque. Cest dailleurs le sort habituel des pièces publiées dans l'ardeur des luttes politiques ou religieuses, dont les détails n'ont d'intérêt que pour les contemporains. Dès le lendemain de leur naissance, ces pièces de circonstance tombent dans l'oubli et disparaissent dans le commun naufrage de toutes les productions de ce genre.

Mazarin, sa famille, sa vie, ses actions, sa politique, tel est le principal sujet des pamphlets; mais les autres personnages qui jouent dans le gouvernement ou dans la Fronde un rôle quelconque ne

sont point à l'abri des traits des libellistes. Avec le cardinal les frondeurs attaquent ceux de son parti, ceux qu'on appelle les mazarins : la reine régente d'abord, moquée, calomniée, odieusement outragée, le chancelier Séguier, les secrétaires d'État, les courtisans, les généraux de l'armée royale, et surtout les financiers, traitants et maltôtiers. Du côté de la cour, on ne se fait pas faute de répondre à ces attaques : les parlementaires, les bourgeois, les princes, le duc d'Orléans, le Coadjuteur, Mademoiselle et ses amazones frondeuses, les duchesses de Longueville, de Chevreuse et de Cliàtillon fournissent aux pamphlétaires des sujets abondants de plaisanteries et d'injures. Tous les événements, si minimes qu'ils soient, sont d'ailleurs matière à pamphlets; le moindre incident trouve dix écrivains, dont la plume, plus ou moins habile, l'amplifie, le commente, le déforme et en fait l'objet de dix écrits qu'on imprime sur l'heure, qu'on crie tout frais dans les rues et que le badaud achète. Quand on lit maintenant ce fatras de productions indigestes, on se demande par quel miracle cette littérature a pu trouver des acheteurs et des lecteurs, et cependant le fait est indénial)le : tout cela se vendait... et se lisait.

La plupart du temps c'était de petits cahiers

in-12 ou in-8° de huit, douze, seize, vingt pages ou même davantage, que des colporteurs avaient devant eux dans des corbeilles d'osier; mais parfois, les pamplilets (et ce sont actuellement les plus rares) étaient sous la forme d'affiches ou de placards. C'est ainsi que le fameux placard représentant 3Iazarin pendu au gibet de ^Montfaucon fut affiché sur plusieurs des gros piliers en bois placés au milieu des rues un peu larges pour soutenir les chaînes lorsqu'on les tendait. Claude Joly a raconté dans ses Mémoires à quel singulier moyen avait recours le cardinal de Retz pour faire connaître ses instructions aux curés de Paris avec lesquels il ne pouvait communiquer : « Des gens affidés, marchant le soir dans les rues, portoient sur le derrière de leurs épaules des feuilles imprimées tout enduites de colle, qu'ils appliquoient, en se retournant le corps et comme en passant, aux coins des rues et dans les places publiques, mettant leur dos contre les murs et les portes des églises et des édifices... Ensuite ils passoient leur chemin. »

J'ai dit que les mazarinades s'attaquaient à tout et à tous, que ni gens ni faits n'échappaient à leurs traits. Il y a cependant une exception et elle est bien remarquable : c'est que la personne du Roi

est toujours à l'écart de ces polémiques. Il n'y a pas moins de trente pièces qui sont exclusivement consacrées à exprimer les sentiments de fidélité et d'amour de la nation tout entière pour le Roi, et toutes les fois qu'il est parlé de lui c'est dans les termes de l'affection, du respect et du loyalisme le plus pur. « Cinquante, cent pamphlets le comparent au soleil (déjà!) qui dissipe les nuages, dont les rayons répandent sur la terre une chaleur féconde, vers qui toutes les fleurs se tournent avec amour. » On attaque la reine, Mazarin, les ministres, jamais le Roi; on le plaint d'être si mal servi; on espère que, l'âge venant, il saura se débarrasser de ces mauvais conseillers. Les frondeurs eux-mêmes prétendent servir le Roi, en demandant le renvoi, l'exil et même la mort du cardinal; s'ils prennent les armes, ce n'est pas contre le Roi, c'est contre le Mazarin. On trouve dans le Segraisiana cette curieuse anecdote, probablement 'inventée, mais qui peint au naturel ces sentiments : Quand le maréchal de Gramont, qui avait été frondeur, parlait à Louis XIV de quelque événement de l'époque de la Fronde, il lui disait : « Sire, c'était du temps que nous servions Votre Majesté contre le cardinal Mazarin. »

Nous venons de voir les caractères g-énéraux des mazarinades ; disons maintenant quelques mots des principaux pamphlétaires.

Le premier nom qui se présente à l'esprit, lorsque l'on parle des auteurs des Mazarinades, est celui de Scarron. Et en effet on a attribué un grand nomljre de pamphlets à l'auteur du Roman comique. et plusieurs parurent avec son nom. Or Scarron s'est toujours défendu énergiquement d'avoir écrit aucun libelle, pas même la Mazarinade, cette pièce si remarquable des débuts de la Fronde, dont le titre est devenu le nom générique de tous les écrits du même genre. Bien plus, pour se justifier, il a écrit les Cent quatre vers contre ceux qui font passer leurs libelles diffamatoires sous le nom d'autrui. A serrer de près la question, il semble impossible d'attribuer à Scarron avec certitude la paternité (laucun pamphlet, et nous le laissons bénéficier du doute (jui plane sur la question.

Le pamphlétaire le plus fécond de la Fronde est

certainement un nommé Dubosc-lMontandré, sur la vie duquel on sait peu de chose, si ce n'est qu'ayant attaqué le grand Condé dans un de ses premiers écrits, celui-ci le fit bàtonner. Dubosc jura de s'en venger; le prince, qui voulait alors ménager sa popularité, crut prudent de l'acheter, et Dubosc fut depuis lors le pamphlétaire à gages du grand Condé. On connaît de lui au moins quarante-cinq pièces: mais l'abondance nuit à la qualité, et ses productions sont généralement médiocres.

A côté de Dubosc-Montandré, il faut placer Sandricourt. Ce nom est un pseudonyme; on a prétendu qu'il cachait l'historien Eudes de Mézeray; mais c'est une erreur. Sandricourt doit être plutôt le médecin François Duret, attaché à la maison de Gaston d'Orléans. Ses pamphlets sont très nombreux; mais, si son style est parfois vigoureux, et son jugement solide, s'il a de temps en temps une réelle compréhension du caractère des hommes et de la portée des événements, ses pièces sont gâtées par une grossièreté révoltante et un libertinage éhonté .

François Davenne présente un autre genre d'écrivain, dont on trouve des spécimens à toutes les époques de troubles : c'est le fou, l'illuminé,

qui se croit appelé à une mission divine. Il se donnait à lui-même le surnom de pacifique parce qu'il se disait envoyé de Dieu pour donner la paix aux peuples et pour cela il devait tout simplement supplanter Louis XIV sur le trône de France. Parmi les nombreuses pièces qu'il a produites, celle intitulée la Hiérusalem céleste peut être considérée comme le comble de ses extravagances. Pour prouver sa mission, il y disait : « Appelez le cardi» nal, la régente, le duc d'Orléans, les princes, Beaufort, le coadjuteur, les partisans... Faites allumer une fournaise; qu'on nous y jette dedans, et celui qui sortira sans lésion de la flamme, comme un phénix renouvelé, que celui-là soit estimé le protégé de Dieu et qu'il soit ordonné prince des peuples. » C'est de cette Hiérusalem que les anges disaient, prétendait-il : « Qui est cette belle qui vient du désert comme une verge de fumée, faite de myrrhe, d'aromates et de parfums"? » Dans une autre pièce, il écrivait : « Je t'immole mon âme sur l'échafaud de mes idées, de la main de mes désirs, avec le glaive de ma résignation. »

Heureusement, il y eut des écrivains qui, moins féconds peut-être, eurent une autre valeur. Tels furent le conseiller au parlement Pierre Portail, un frondeur, dont un pamphlétaire mazarin disait :

Ce bouc pourri, puant comme l'ail, Ce visage fait à l'antique Où la barbe fait un émail De rougeur sudorifique ;

— l'avocat Bernard de Bautru, le maître des requêtes Pasquier, et Isaac de Laffemas, aussi maître des requêtes, l'instrument docile de Richelieu, alors tout dévoué à Mazarin, dont on disait : « vir bonus, strangulandi peritus, homme de bien, habile à étrangler les gens », et contre lequel Paul Hay, marquis du Chàtelet, publia une satire d'une violence extrême, l'Apologie pour Malefas ; — Théophraste Renaudot, le créateur de la Gazette de France; — le baron de Verderonne, gentilhomme du duc d'Orléans ; — Gabriel Naudé, bibliothécaire de Mazarin; — Montfleury, un des comédiens ordinaires du Roi; — le poète Jean François Sarazin, familier de la duchesse de Longueville et du Coadjuteur; — le conseiller Lefèvre de Caumartin, qui écrivit plusieurs pamphlets sous la dictée ou sou& l'inspiration du cardinal de Retz; — l'imprimeur Mathurin Questier; — Henri Stuart, sieur de Bonair, un des gardes du corps de la compagnie écossaise, qui se qualifie aussi d'historiographe du Roi; — Mathieu du Bos, un pauvre diable de pamphlétaire qui, ayant insulté dans un de ses écrits le

marquis de Vardes, celui-ci lui fit couper le nez en pleine rue par ses laquais; — Gabriel Madelenet, un des meilleurs poètes latins de l'époque, très lié avec le secrétaire d'Etat Loménie de Brienne ; — le sieur de Miranda, g^entilhomme sicilien fourvoyé dans cette galère ; — Jacques Carpentier de Marigny, un des plus gais chansonniers de son temps ; — Paul Boyer, écuyer, sieur du Petit-Puy ; — le poète Pierre de Pelletier, dont Boileau parle dans ses Satires, et le médecin Etienne Bachot, qui tous deux cultivèrent les lettres avec peu de succès, mais furent liés avec tous les beaux esprits de leur temps; — Georges de Scudéry, le frère et collaborateur de la célèbre Saplio; enfin, et j'en passe beaucoup, le professeur de mathématiques Jacques Mengau, auteur de rêveries astrologiques souvent folles et insensées, mais où parfois se rencontrent des coïncidences curieuses : c'est ainsi qu'il annonça en 1650 que Louis XIV épouserait une fille d'Espagne et extirperait l'hérésie de son royaume, ce qui se réalisa en 1660 par le mariage avec Marie-Thérèse et en 1685 par la révocation de l'édit de Nantes. Il est juste de dire qu'il avait aussi prédit que Mazarin serait élu pape et couronnerait Louis XIV empereur à Savone : ce qui ne s'est point réaHsé.

Tous ceux-là sont des laïques; mais les ecclésiastiques ne restèrent point en arrière. Le coadjuteur de Paris, cardinal de Retz, ne fut pas un des moindres pamphlétaires de l'époque. Dans ses Mémoires, il avoue avoir écrit sept pamphlets; mais il est certain qu'il est l'auteur de plusieurs autres et surtout qu'il en a fait écrire sous ses yeux. Les pièces sorties de sa plume ne manquent pas de talent, au contraire; il y fait preuve d'une logique serrée et vigoureuse, d'une ironie mordante et incisive; mais on y trouve aussi les marques de son caractère : la duplicité et l'hypocrisie.

A côté de lui, Cohon, évêque de Dol, ]\'^artineau, évêque de Bazas, et le petit Godeau, le |)récieux évêque de Vence, prirent part à la guerre de plume qui accompagnait la guerre des armes. Deux curés de Paris se distinguèrent aussi : Chassebras, curé de Saint-Séverin, que le cardinal de Retz avait pris pour son grand vicaire, et Brousse, le fougueux curé de Saint-Roch, qui composa entre autres le Théologien politique et le Vrai courtisan sans flatterie. Leur quasi-collègue, Claude Joly, chanoine, officiai et grand chantre de la cathédrale, « l'un des plus déterminés frondeurs du cloître Notre-Dame », se distingua par ses violentes attaques contre Mazarin. On peut citer encore les abbés de Barthès

et de Chambon, le prêtre Jean Duval, qui écrivit le Parlement burlesque et les Triolets du temps, le capucin François Dosclie, le P. Faure, cordelier, docteur de Sorbonne, prédicateur et confesseur d'Anne d'Autriche, plus tard évèque de Montpellier et d'Amiens, qui composa de très bons écrits, sérieux, sans passion et animés d'un véritable sentiment de patriotisme, et enfin le P. Ch. Magnien, vicaire du grand couvent des Cordeliers, qui, dans ses Réflexions consciencieuses des bons Français sur la régence de la Reine, fit un éloge détaillé des qualités de la souveraine, éloge qui contraste singulièrement avec les injurieuses invectives habituelles aux libellistes frondeurs.

Je ne puis passer sous silence les quelques pamphlétaires du sexe féminin dont le nom est venu à la postérité. La plus connue est Suzanne de Nervèze, sœur ou fille de cet Antoine de Nervèze qui avait tenu le « sceptre des ruelles » sous la régence de Marie de Médicis. Elle était dans la misère, et elle mit sa plume au service de Mazarin, qui lui donna une petite pension et l'inscrivit même dans son testament pour une rente de quatre cents livres. Elle a pondu une quinzaine de pièces, toutes à la louange de son patron. Aussi les pamphlétaires de la Fronde ne l'épargnèrent pas. L'un d'eux prétend

que, « n'ayant pas beaucoup de pain cuit», c'est-àdire n'ayant pas de quoi vivre, elle avait fait vœu d'instituer dans le royaume un collège de jeunes vestales de son genre (elle avait au moins soixante ans) qui devaient chanter nuit et jour des ballades en l'honneur du Chapeau rouge.

Dans le clan opposé, on peut citer Mme de Monterbault, femme d'un capitaine des carabins, belle et galante, mais d'un esprit si turbulent et si enragé que son mari dut se séparer d'elle; elle publia deux pièces, très mauvaises, en faveur du Parlement; — Elisabeth Salète, dont on ne connaît que le nom, qui adressa au coadjuteur un « Remerciement fait par une demoiselle parisienne » ; — enfin Charlotte Hénault, sœur d'un libraire, qui, « après avoir écuré ses pots et lavé ses écuelles », taquinait l'encrier et même la muse et a fait paraître chez son frère six pièces... détestables.

Je vous ai dit que tout était matière à exciter la verve des pamphlétaires; mais il ne faut pas oublier qu'un des grands éléments de controverse, un de ceux qui donnaient à leurs œuvres le plus de ragoût et de piquant, ce sont les injures qu'ils adressent à ceux du clan opposé. Celui qui aurait le temps (et le courage) de relever tous les termes injurieux qu'on trouve dans les mazarinades se

ferait un joli répertoire, très complet et suffisamment épicé; on y trouverait tout ce qu'on peut dire à un homme, depuis les expressions choisies où l'insulte se cache sous l'apparente courtoisie des mots, jusqu'à celles qu'on ne rencontre d'ordinaire que dans le vocabulaire des portefaix et des poissardes. Laissez-moi vous en citer un seul exemple, d'abord parce qu'il est en vers et ensuite parce qu'il est assez bien tourné. C'est un poète qui dit son fait .. vertement à un autre poète. Après l'avoir appelé de bien des noms, et particulièrement « excrément des Muses » (j'adoucis ; l'expression qu'il emploie est beaucoup plus énergique), il termine par ce trait foudroyant :

Insecte engendré du Tumier

Du cheval qu'on nomme Pégase!

11 nous faut voir maintenant de plus près ce que renferment de plus remarquable les mazarinades, soit au point de vue des théories politiques, soit dans le ^enre satirique ou burlesque.

Mazarin ayant été le but principal des traits décochés par les pamphlétaires, faisons-lui l'honneur de commencer par lui cette revue. Le plus célèbre des écrits contre le cardinal, c'est la Mazarinade; je vous ai dit qu'on l'avait attribuée à Scarron, et qu'elle n'était pas de lui; mais on n'en connaît pas l'auteur. C'est d'ailleurs un ramassis de grossièretés et d'injures très peu spirituelles ; mais ce qui lui donna de la vogue, et ce qui aujourd'hui t'ait qu'elle est encore connue des historiens, ce sont les anecdotes curieuses (plus ou moins vraies), qu'elle renferme sur la jeunesse du cardinal. C'est dans la Mazarinade qu'on voit l'origine sicilienne de sa famille, les histoires sur son père et ses sœurs, son aventure avec la fruitière d'Alcala, et autres anecdotes dont je vous ai parlé, l'année dernière, dans ma leçon sur Mazarin.

L'abondance des écrits esttellequ'ilfautme borner à énumérer les titres les plus suggestifs; c'est ainsi que nous trouvons les Reproches de la France au cardinal Mazarin; la Robe sanglante de Jules Mazarin; le Songe burlesque de Polichinelle sur le départ de Jules Mazarin; l'Usage de la Fronde pour se préserver du venin de Mazarin ; Discours prophétique contenant quarante-quatre anagrammes sur le nom de Jules Mazarin; le Torche-Barbe de Mazarin; le Géant sicilien terrassé

par les bons Français; le Gibet de Mazarin: le Grijipeminaud de la cour; la Bouteille cassée attachée par une fronde au c de Mazarin, satire divertissante (c'est possible, mais on peut ajouter très grossière) ; Remontrance faite à Mazarin par un bouffon sur son obstination à demeurer en France; Satire sur le grand adieu des nièces de Mazarin à la France avec une plaisante description de leurs entreprises : les CEufs roufjes de Mazarin; Mazarin portant la hotte: le Papillon sicilien qui s'est venu brûler à la chandelle; les Louanges du cheval de Mazarin qui l'a jeté par terre: Ballet dansé devant le roi et la reine régente par le trio mazarinique ; Mazarin y paraît costumé en vendeur de l)aume et d'oubliés, ses nièces en danseuses de corde, et les financiers en arracheurs de dents ou en liions du Pont-Neuf.

Les offices ou les prières de l'Église ont fourni aux libellistes une abondante collection de titres : c'est ainsi qu'on trouve le Pater noster, le Salve regina, Vin exitu. Vin manus, le De profundis de Mazarin, les Lamentations mazarines, les Leçons des ténèbres, les Bréviaires de Mazarin, sa Confession générale, son Extrême onction, l'Oraison qu'il composa pour la réciter sur l'échafaud, ses Obsèques, funérailles et oraison funèbre; enfin le Procès-verbal de sa canonisation parles financiers.

A cette catégorie, on peut rattacher les Reproches de saint Pierre et des deux larrons à Judas; vous voyez l'allusion, — et aussi les Litanies du cardinal qui contiennent une agréable variété d'injures dont la réponse est « Sors de notre France ».

Si l'on peut dire l'office avec les mazarinades, on y trouve aussi les éléments d'un bon repas : nous avons en effet la Soupe à Voignonpour Mazarin; le Court-bouillon de Mazarin; le Poulet, la Sauce du poulet, et la Salade pour répondre à la Sauce du poulet (ces trois dernières sont dirigées contre la nièce du cardinal qui épousa le duc de Mercœur). Malheureusement le dessert manque, et il est étonnant qu'aucun libelliste n'ait songé à nous servir quelque tarte à la sicilienne ou quelque compote mazarine.

On a employé contre le cardinal toutes les formes littéraires ; voici, sous le titre la Parabole du temps présent, une allégorie qui a du moins le mérite d'être claire : Un père de famille a confié un troupeau de moutons à un berger, qui, en mourant, le laisse à sa veuve et à un chien. Le troupeau, écorché au lieu d'être seulement tondu, se révolte. Alors la veuve et le chien font venir, pour le mettre à la raison, des ours de Suisse, des loups d'Allemagne et des aigles de Pologne (c'est une allusion

aux troupes étrangères levées par le cardinal), et ces bêtes féroces vont achever la destruction du troupeau.

Un autre pamphlet énumère les talents que possède le cardinal : « Il sait fort bien parfumer les éventails, faire des savonnettes et des pastilles pour corriger les défauts de ses mauvaises odeurs, composer des pâtes et des eaux luxurieuses...; il a fait de très utiles commentaires sur les jeux du piquet, du hoc et du trente-et-quarante: il sait l'art de bien escamoter un dé et de piper adroitement une carte; enfin, si les rois ne dévoient régner que chez la Blondeau, il seroit... le digne surintendant de leur éducation. » Ce n'est là qu un échantillon de ce qu'on peut dire contre Mazarin ; les imputations contre lui revêtent parfois la forme la plus inattendue : c'est ainsi qu'un pamphlet lui fait un très sérieux grief d'avoir introduit la mode de se confesser aux religieux théatins. Je crois bien que l'auteur doit être un moine d'une congrégation rivale jaloux de la vogue des disciples de saint (xaëtan.

Vous savez qu'à un certain moment de la Fronde, le Parlement mit à prix la tête du cardinal et vota trois cent mille livres, à prendre sur le produit de la vente de sa bibliothèque confisquée, pour récom-

penser celui qui le tuerait. Un pamphlétaire s'empara de cette donnée et établit un tarif de récompense pour toutes les manières de se débarrasser du Mazarin : cent mille écus à celui qui lui coupera la tête et la promènera dans les rues de Paris, trente mille livres au soldat qui lui fera sauter d'un coup de fusil le peu qu'il a de cervelle, récompenses analogues à celui qui lui tirera une balle empoisonnée, qui jettera une grenade dans sa chambi-e ou une bombe dans son carrosse, au moine qui lui donnera un coup de couteau, au valet de cbambre qui l'étouffera entre deux oreillers, au barbier qui, en le rasant, lui coupera la gorge, au médecin, apothicaire ou cuisinier qui l'empoisonnera, même au confesseur qui incitera ses pénitents à l'assassiner; quant au cocher qui fera verser son carrosse, il recevra une gratification plus ou moins élevée selon que le cardinal se sera cassé une jambe ou les deux, les deux bras ou un seul, ou « l'épine du dos ». On ne peut être plus attentionné !

En un autre genre, la raillerie, pour n'être pas grossière ou injurieuse, n'en a pas moins de saveur. Dans la Lettre d'un secrétaire de Saint- Innocent (c'est ainsi qu'on appelait les écrivains publics qui se tenaient aux abords du cimetière de

ce nom) je relève ce passage adressé au ministre : « Depuis que vous vous mêlez du gouvernement des affaires de France, j'ai toujours ouï dire que votre conduite ne valoit rien, et j'ai fait ce que j'ai pu pour désabuser les peuples de la créance qu'ils avoient en votre politique. Ils se flattoient tellement en leur opinion que le cardinal Richelieu vous uvoit choisi pour lui succéder... que, jusqu'à ce qu'ils aient vu que vous avez perdu la tramontane et que votre petite cervelle se trouvoit au bout de ses finesses, il m'a été impossible de leur persuader que vous êtes le plus ridicule ministre qui ait jamais été. Je vous assure qu'à présent ils le croient. » On en trouverait beaucoup de la même espèce.

Enfin, voici encore une pièce qui, celle-là, rentrerait dans le genre burlesque : « Ordre donné par le Mazarin à son maître d hôtel pour un plat dont il veut que sa table particulière soit servie pendant tous les jours du mois de février prochain. » Et pour chaque jour, il y a un plat indiqué, ayant pour assaisonnement une mesure financière quelconque. Ainsi, pour le 2 février, ce doit être un « potage d'oison à la purée, garni du reculement des rentes de l'hôtel de ville » ; — le 8, « des rognons de bélier, garnis de la vente de l'arche-

vèché de Toulouse, évèché de Poitiers et autres bénéfices »; — le 14, « une longe de porc à la sauce Robert, garnie une année de revenus des bénéfices » ; — le 18, « des tripes de morue fricassées, garnies de la création d'une chambre des comptes à Tours » ; — le 20, une « tourte de pistaches, assaisonnée d'une déclaration portant banqueroute générale de toutes les dettes du Roi » ; — le 24, un « plat de harengs à la sauce rousse, garni du contrôle des poids et mesures », etc.

Il faut rattacher à la catégorie des pièces antimazarines les innombrables Visions, Apparitions, Pronostics qui, dans la littérature qui nous occupe, forment un ensemble considérable. « La Fronde, a dit C. Moreau, entretenait un grand commerce avec les démons, les ombres et les sorciers ; » malheureusement ces relations surnaturelles n'ont produit que des pièces très médiocres. Citons quelques titres : Apparition au cardinal Mazarin de l'ombre de son neveu Mancini retourné des enfers; Apparitions épouvantables de l'esprit du maréchal d'Aiicre ;V ombre du grand Armand (Richelieu), de César, du maréchal de Gassion, du roi d'Angleterre, du feu prince de Condé, etc. ; Description véritable d'un fantôme qui est apparu dans le cabinet de la reine à Saint-Germain : Mademoiselle qui l'aperçut en eut si grand'-

peur, paraît-il, qu'elle « lâcha son eau » ; Visions astrologiques de Michel Nostradamus ; Rencontre inopinée de Mars et de Vénm sur le Cours-la -Reine ; Apparition de la Guerre et de la Paix à l'ermite du Mont- Valérien; Apparition merreillleuse de trois fantômes dans la forêt de Montargis ; Visiotis effroyables apparues au Père supérieur des Théatins, confesseur de Mazarin; l'Esprit du feu roi Louis XIII à son fils... lui donnant les mogens infaillibles d'apaiser les troubles de l'État, dont l'auteur ne craint pas de faire allusion au meurtre d'Agrippine par Néron. On pourrait en citer une infinité d'autres; je m'arrête sur le Miracle d'un crucifix qui parla dans Saint- Germain à la reine régente, où l'on trouve ce vers assez grotesque :

Je t'ai donné mon sang: priHe-moi ton oreille.

Après Mazarin. la reine régente Anne d'Autriche n'a pas été ménagée par les pamphlétaires. On a blâmé tous les actes de sa politique ou de son gouvernement et aussi toutes les actions de sa vie

privée. Les libelles de cette dernière catégorie, à laquelle je me restreindrai, sont extrêmement nombreux, et je dois dire que tous presque sans exception sont d'une grossièreté révoltante, souvent ordurière, et d'une insolence qui passe toutes les bornes. Leur thème habituel, ce sont, vous le pensez bien, les relations intimes entre la reine et le cardinal. Le plus connu de tous ces pamphlets est le Custode du lit de la Heine, qui est tellement violent que l'imprimeur Morlot fut arrêté, à défaut de l'auteur inconnu, et condamné à être pendu ; il eut la chance que la populace le délivra au pied de l'échafaud. Voici quelques titres suffisamment suggestifs : La France ruinée par les favoris et les reines amoureuses ; le Mercure de la Cour; les Convulsions de la Reine, la nuit de devant le départ de Mazarin; Lettre de reproches de la Reine au cardinal Mazarin sur le repentir quelle a de l'avoir aimé. Dans la Pure vérité cachée, pamphlet des plus orduriers, l'auteur, faisant allusion aux visées de Mazarin sur la tiare du souverain pontificat, ne craint pas d'imprimer ces deux vers :

L'Anne d'Autriche assurément Vaut mieux que la mule du pape.

Dans le Caton français, il est dit que l'anagramme

iV « Anne d'Austriche » est « Chérie diin Satan », et le Satan, cela va sans dire, c'est Mazarin. Deux de ces pamphlets sont particulièrement précis : dans l'un, la Requête civile contre la conclusion de la paix, on trouve cette phrase : « S'il est vrai ce qu'on dit que la reine et le cardinal soient liés ensemble par un mariage de conscience, et que le Père Vincent, supérieur de la Mission, ait ratifié le contrat, ils peuvent tout ce qu'ils font », c'est-àdire ils n'ont aucun scrupule à avoir pour leurs relations secrètes. La même précision se retrouve dans le Silence au bout du doiyt, et, de plus, dans le Testament véritable de Jules Mazarin, on lui fait laisser « au bon Père Vincent son plus authentique bréviaire, pour récompense de l'avoir tant favorisé. » Ce sont là des arguments nouveaux en faveur du mariage probable de Mazarin et d Anne d'Autriche dont je vous ai entretenu l'année dernière.

Ne quittons pas la reine sans mentionner une longue pièce, intitulée le Manuel du bon citoyen, où, parmi de bonnes idées, se trouve bien du verbiage, et qui se termine par cette curieuse prière à une des tantes de la reine, morte depuis vingt ans, l'infante Isabelle-Claire-Eugénie, gouvernante des Pays-Bas espagnols : « Sérénissime infante, qui

régnez dans les cieux })ar le titre de votre persévérante vertu, Isabelle-Claire-Eugénie, modèle parfait des saintes veuves et des sagçs princesses, prenez soin d'Anne-Marie-Mauricette d'Autriche, votre nièce et notre reine. Impétrez-lui la grâce de nous gouverner sur le patron de vos bons exemples. Et, puisque les princes ne peuvent que rarement trouver dans leurs cours des conseillers fidèles et généreux, envoyez de l'autre monde quelque intelligence lumineuse qui instruise cette princesse de son devoir et qui la fasse fléchir sous la puissante main de Dieu. »

Il est temps de venir aux écrits d'ordre purement politique, qui étudient au point de vue théorique les graves questions de l'origine du pouvoir royal, de ses limites, et des droits et des devoirs des sujets. Il faut diviser les écrits de ce genre en deux catégories, suivant qu'ils appartiennent à la première ou à la seconde Fronde.

Pour la première période, les tliéories politi-

ques ne sont discutées qu'avec une certaine timidité. Dans les pamphlets émanés des frondeurs, on sent que l'opinion du pouvoir absolu des rois n'est pas admise, « parce qu'iln'appartient qu'à Dieu (1) ». Ils laissent entendre qu'on ne doit d'obéissance aux rois que pour ce qu'ils commandent de juste et de raisonnable; que la résistance à l'oppression inique est licite, équitable et sainte ; que, si le prince est une loi parlante, la loi est un prince muet (2), et (jue les sujets ne sont tenus d'obéir (ju'en tant (|ue les ordres du prince sont conformes aux lois fondamentales de l'Etat. Les Maximes morales et chrétiennes pour le repos des consciences dans les affaires présentes, sous couleur d'un loyalisme absolu à l'ég^ard du Roi, prônent l'insurrection en cas d'oppression du peuple par les ministres, et déclarent tout net à la régente qu'elle commet un péché mortel en gardant Mazarin au pouvoir. Un Avis 0 la reine paru en 1649 va plus loin : « Le sujet, y est-il dit, armé contre son souverain, devient son égal », et par conséquent peut traiter aveclui de puissance à puissance.

A ces quelques exemples, on peut sentir que les théoriciens politiques s'enhardissent et vont peu à

(1) Manuel du bon citoi/en

(2) Le Théologien politique, par Brolsse, curé de Sainl-Roch.

peu pousser plus loin les conséquences de leurs opinions. Il y sont d'ailleurs excités par les simples pamphlétaires. L'auteur d'un Catéchisme des courtisans, paru en cette même année, osait aux questions suivantes donner les réponses que vous allez entendre :

Qu'est-ce qu'un Roi? — Un homme qui est toujours trompé, un maître qui ne sait jamais son métier.

Qu'est-ce qu'un prince? — Un criminel que l'on n'ose punir.

Qu'est-ce qu un financier? — C'est un voleur royal.

Il est vrai qu'à ces définitions hardies, il mêlait des traits plaisants pour atténuer l'àpreté des premières.

Qu'est-ce qu'un procureur (aujourd'hui un avoué)? — Un homme qui, avec sa langue, sait vider la bourse de sa partie (de son client) sans y toucher.

Qu'est-ce qu'une femme? — Un singe raisonnable.

Qu'est-ce qu'un valet? — Un mal nécessaire.

Qu'est-ce qu'un médecin? — Un honorable bourreau.

Qu'est-ce que Paris? — Le paradis des femmes,

le purgatoire des hommes et l'enfer des chevaux. Ce dernier dicton, qu'on répète encore de nos jours, n'est pas nouveau, comme vous voyez, puisqu'on le trouve dans un pamphlet de 1649.

Avec la Fronde des princes, le ton des écrits d'allure politique devient plus hardi, plus agressif, plus violent. La Discussion des quatre controverses politiques examine si la puissance des rois est de droit divin, si elle est absolue, si les rois sont au-dessus des lois, et enfin si les États générau.x ont le pouvoir de régler leur puissance, et l'auteur, quoique très royaliste, quoique pensant que la puissance du roi est de droit divin, qu'elle est absolue et qu'il est supérieur aux lois, spécifie très nettement que le souverain ne peut violer les lois fondamentales du royaume, ni nuire au bien public (ce qui est bien élastique), et que, dans ce cas, les États généraux ont le droit de le redresser (1). Un autre écrit énumère les devoirs d'un roi et ajoute : « S'il ne les remplit pas, c'est un tyran. »

Si les écrivains royalistes parlent de la sorte, (jue diront donc les théoriciens de la Fronde? Un d'entre eux, l'auteur des Véritables maximes du gou-

(1) Le Formulaire d'Étal accentue encore cette doctrine.

vernement, estime que le gouvernement royal doit être tempéré par les droits du peuple et contrôlé par l'aristocratie et surtout par le Parlement,, parce que le Parlement (il cherche à le démontrer) est l'ahrégé des États généraux. Dubosc-Montandré, dans le Royal au Mazarin, expose que l'autorité des rois sur la vie et les biens de leurs sujets est fort limitée, que le contrôle des princes du sang est essentiel dans le gouvernement, que le parlement de Paris a seul autorité souveraine dans les affaires d'Etat, et que, pour les ecclésiastiques, ils ne doivent s'occuper que du sanctuaire. Dans le Sceptre de la France en quenouille et dans le Caducée d'État, le même auteur trace le tableau des inconvénients d'une régence par les femmes et s'efforce de prouver qu'elles n'ont aucun droit à s'occuper des affaires publiques (1). Plus avancé encore est l'écrivain qui rédigea en 1652 le Raisonnable plaintif sur la dernière déclaration du Roi : « Quand tout un peuple, dit-il, par un mouvement et un intérêt commun, se soulève contre l'oppression, ce n'est plus une rébellion et une désobéissance, c'est un

(1) Ces mêmes théories de la présence obligatoire des princes dans le gouvernement et de l'exclusion des femmes et des étrangers se retrouvent aussi dans les Articles de la délibération de MM. les Princes avec les bourgeois de Paris et dans le Manuel politique.

procès dont la contestation se forme par une guerre et la décision s'en fait par le sort des armes... De quelque date que soit l'origine d'une monarchie, elle ne peut prescrire la liberté de la nation qui lui a donne l'être et le commencement. » Conséquence : le peuple vainqueur peut transférer la couronne à une autre famille. C'est à peu près la même cliose que disait l'auteur également anonyme du Politique universel ou Brève et absolue décision de toutes les questions d'État. D'après lui, s'il y a des rois d'institution divine, il y en a aussi d'institution humaine et même diabolique; les Capétiens sont de ces derniers. Puisque les peuples font les rois, ils sont plus queux, et les États généraux, représentant le peuple, sont supérieurs aux rois. A propos delà charge de premier ministre, il faisait cette singulière remarque : s'il n'y avait pas eu de premier ministre parmi les anges, celui-ci ne serait pas devenu Satan. Puis, rappelant l'assassinat de Concini par Vitry, capitaine des gardes de Louis XIII, il s'écriait : « Parmi ce nombre infini de Césars et dAchilles (qui nous entourent), n'y aura-t-il pas un cœur de Vitry pour traiter Mazarin en maréchal d'Ancre ! » Dubosc-Montandré, dans la Franche Marguerite, poussait aussi à l'assassinat du cardinal et de ses

partisans: dans le Point de l'Ovale, il émettait des théories révolutionnaires, presque anarchistes, et inventait cet aphorisme si souvent répété : « Les grands ne sont grands que parce que nous les portons sur nos épaules; nous n'avons qu'à les secouer pour en joncher la terre. » Ces deux pamphlets furent condamnés par le Parlement et brûlés devant le grand escalier du Palais par la main du bourreau.

Ces excès étaient une exception; mais ils avaient certainement plus d'écho dans un peuple excité par quatre années de Fronde que les adjurations des écrivains de bon sens, de bonne foi et animés d'un véritable sentiment de patriotisme, qui engageaient tous les partis à reconnaître leurs torts personnels et à s'unir pour la paix et pour le plus grand bien du pays. De ceux-là je puis citer la Vérité toute nue ou Avis sincère et désintéressé sur les véritables causes des maux de l'État et les moijens d'y apporter remède. D'après l'auteur, tout le monde est plus ou moins coupable du désordre général : Mazarin, qui a laissé piller les finances ; Retz, qui n'est qu'un factieux par ambition; le Parlement, qui veut se faire arbitre de l'État; Condé, qui traite avec l'Espagne; le duc d'Orléans par son caractère faible et incertain. Les institutions aussi sont

mauvaises : par exemple la vénalité des charges, le système de perception des impôts; ce nest qu'en remédiant à tout cela que le pays retrouvera la paix. — L'Avis, remontrance et requête par huit paysans de huit provinces... composé par Misère et imprimé par Calamité est un pamphlet du même genre, vigoureux, bien écrit, plein d'idées sensées et surtout n'ayant rien de paysan; l'auteur y demande la convocation des États généraux, la restauration de la noblesse, la suppression des pensions, « parce que c'est une honte que le Roi soit obligé de payer la fidélité de ses sujets », le bannissement des juifs, le renvoi des jésuites de la cour, la suppression des charges héréditaires, des troupes soldées étrangères, et aussi des ambassades permanentes; enfin il voulait qu'on taxât les financiers et les ecclésiastiques à une somme suffisante pour achever le bâtiment du Louvre, alors interrompu depuis bien des années faute d'argent, et cette préoccupation se retrouve dans plusieurs écrits de l'époque. — Enfin, dans le Contrat de mariage du Parlement avec la ville de Paris, qui est un écrit plus sérieux que le titre ne le pourrait faire croire, on trouve des articles nombreux contenant tout un plan de gouverne-^ ment, surtout au point de vue financier.

La question financière était au fond le véritable nœud de la question politique, et les attaques contre les partisans et les financiers ne se comptent pas. La préoccupation principale des libellistes était de leur faire rendre gorge : « Celui qui a mangé de l'oie du Roi, disait l'un d'eux, y eût-il cent ans, doit en rendre les plumes. » Mais cette préoccupation devait aussi susciter les rêveries, des utopistes. Un sieur Isaac Loppin, secrétaire ordinaire de la chambre du Roi, écrivit un Avis... au roi très chrétien... dans lequel il calcule que, la France comptant environ cent vingt mille paroisses, Louis XIV commande à soixante millions de sujets (la déduction n'est peut-être pas très rigoureuse ; mais elle est telle); si l'on demande par tête une contribution d'un sou par jour, en imposant davantage ceux qui le pourraient, on retirera facilement un revenu annuel d'au moins cent vingt millions ; si l'on met en vente les charges de receveurs de ces impôts, on touchera immédiatement une somme à peu près égale qui permettra la liquidation de l'arriéré; enfin, comme les sujets du Roi seront francs de tout autre impôt, les peuples voisins voudront vivre sous sa domination, et en moins de trois ans, la population du royaume sera doublée et le produit des taxes

aussi. On voit qu'il y avait la bien >\f' la rêverie; mais n'est-il pas curieux J"y trouver en germe l'idée maîtresse de la Dîme royale de Vauhan, celle ilf 1 impôt unique basé sur les movens de cliacun.

Aux attaques des pamphlétaires de la Fronde, Mazarin ne se fît pas faute de répondre, et il est juste de reconnaître que les écrivains qu'il employa le tirent souvent avec succès et talent. Lorsque, après la fuite de la cour à Saint-Germain le 6 janvier 1649, la capitale fut inondée de mazarinades, le cardinal sempressa de faire écrire contre ses adversaires. Des émissaires déguisés réussirent à s'introduire dans Paris et à semer pendant la nuit dans les rues, à glisser sous les portes des maisons, des pamphlets anti-frondeurs. Voici quelques extraits de ces premières productions : « Pauvre (1) peuple de Paris, disait lun deux, pauvre peuple de Paris, que je plains ta simplicité et ton aveuglement.

(1) Choix de mazarinadei, l, 179

Dis-moi les sujets de plainte que tu as de l'administration de la Reine. . . Faut-il que tu sacrifies tout pour l'intérêt d'un petit nombre de séditieux? que t'importe que les présidents de Novionet de Blancmesnii n'aient pu avoir la coadjutorerie de l'évêché de Beauvais pour un de leurs proches? T'imaginestu que Broussel ait fait si fort ton tribun s'il eût pu obtenir pour son fils la compagnie aux gardes qu'il poursuivait?... Le duc de Longueville n'est avec loi que parce qu'on lui a refusé le Havre... Le duc de Bouillon veut Sedan... Le coadjuteur veut se venger de ce qu'on a rabattu le vol trop hautain qu'il prenoit... Prends garde à ce qu'est devenu ton commerce, que tu es à la veille de crier à la faim, qu'il n'y aura plus de rentes payées,... que tu es déjà exposé à la merci et au pillage de la canaille et des vagabonds. » — Et un autre (1 ) : « Le parlement veut dépouiller le roi de son autorité pour s'en revêtir. Les princes voudroient bien s'accommoder de son bien et de ses places. Et vous, pauvres bourgeois de Paris, sacrifiez votre repos, hasardez votre vie, videz le fond de vos bourses, réduisez-vous à la faim, prenez les armes contre votre roi et ne travaillez qu'à votre ruine pour

(1) Clioix de mazarinades, I. p. 185.

ap[)uycr, sans le savoir, les injustes prétention des uns et des autres. »

D'autres pièces du même temps, comme le Bandeau levé de dessus les yeux des Parisiens, ou le Véritable bandeau de Thémis, sont de virulentes attaques contre le Parlement : s'il a résisté aux édits, c'est parce qu'on demandait de 1" argent aux parlementaires ; avant de vouloir réformer l'État, qu'ils se réforment eux-mêmes, qu'ils suppriment les «chicaneries ». abolissent les épices, abrègent la longueur des procès; les impôts qu'ils ont mis sur les Parisiens sont plus lourds que ceux dont ils se plaignent, et cependant, après les princes et les financiers, les membres des parlements sont les plus riches gens de France; il n'est pas rare de voir un magistrat avec cent mille livres de rente, un hôtel superbe, cinq ou six carrosses; ce sont eux qui possèdent les plus riches fermes et les plus belles terres de la campagne, et cependant ils refusent de contribuer aux besoins de l'Etat de la manière la plus minime et font peser sur le peuple des charges excessives. C'est l'idée qu'Isaac de Laffemas exprimait dans le Frondeur désintéressé en vers assez incisifs :

Ces gens qui faisoient les tribuns, Ces pères du peuple importîins

Ont engendré bien des misères.

Jamais les enfants de Paris

Ne se virent si mal nourris

Que lorsqu'ils eurent tant de pères.

ha Remontrance au peuple, le Hasard de la Manque renversée, et bien d'autres pièces tendent à montrer que les chefs frondeurs sont plutôt guidés par leurs intérêts particuliers que par l'amour du bien public.

Les pamphlétaires aux gages de la cour ne se font pas faute d'employer aussi la moquerie et la plaisanterie. L'Agréable Récit des barricades de Paris en vers burlesques, par M. de Verderonne, est une des pièces les plus spirituelles et les plus amusantes de la Fronde. L'armée parisienne, les cavaliers de porte cochère (1) et le régiment de Corinthe ne sont pas épargnés. La Lettre d'un Normand aux fendeurs de naseaux qui ont peur de mourir pour leur patrie, se moque aussi de ces bons bourgeois vantards et peureux qui ont

Comme pincettes de cuisine, Le bec chaud et le reste froid.

L'un tenait à deux mains le pommeau de sa selle; L'autre pour étrier n'avait qu'une ficelle, Branlant de-ci de-là, si qu'on l'eût pris ainsi Pour un boucher qui vient du marché de Poissy.

(1) Le Parlement a%-ait décidé que ciiaque maison à porte cocliére fournirait un cavalier à l'armée de la Fronde.

Mais ce n'est pas seulement contre les frondeurs en général que les pamphlétaires de la cour aiguisent leur verve: chacun des chefs a l'honneur de plaisanteries particulières. Celles qu'on décoche à Gaston d'Orléans sont généralement anodines, parce qu'il sut toujours ménager les deux partis. Les Logements de la cour à Saint-Germain le logent au Mulet bardé, ce qui n'est pas flatteur; la pièce des Métiers lui assigne celui de meunier « pour se pouvoir servir de la rivière », allusion à son favori l'abbé de la Rivière. Je crois quil n'y a guère qu'une seule pièce, le Caquet de ta paille, qui soit tout entière dirigée contre lui.

Sa fille, Mlle de Montpensier, a généralement une bonne presse. Il y a beaucoup de pièces en son lionneur. L'auteur du Triomphe des mérites de Mademoiselle la compare à Jeanne d'Arc (1), et même la met un peu au-dessus : « Cette pucelle, •lit-il,

N'avait point cet éclat qui brille en vos beaux yeux Et qui marque les dons d'une haute naissance.

Comme elle de nos maux rendez-nous le remède : VA\o chassa l'Anglais: chassez l'Italien.

(1) De lucme dans le Manifeste de la cille d'Orléans, Mazarin est l'Anglais et Mademoiselle Jeanne d'Arc.

Les plaisanteries sur son compte visent toute» ses projets de mariag-e. Dans les Métiers de la cour, on dit qu'elle en veut un où l'on puisse être deux^ parce qu'elle s'ennuie d'être seule; les Logement» lui assignent l'hôtellerie de l'Empereur (allusion à son désir d'épouser Ferdinand III); mais ils ajoutent que, « le logis étant découvert, elle fut contrainte de se mettre à l'Espérance » .

Le Grand Condé est parfois rudement étrillé r son ambition, son orgueil, sa versatilité, ses liaisons avec les Espagnols, sa conduite brutale à l'égard de sa femme, fournissent matière abondante à de sanglants brocards : on le loge aux Quatre-Vents ; on prétend qu'il ne peut croire « que le ciel soit au-dessus de sa tête » ; on console Madame la Princesse de ce que le cardinal l'a débarrassée de son mari en l'envoyant à Vincennes, et une pièce intitulée le Ramage de l'oiseau mis en cage se moque de son emprisonnement. Au prince de Conti, son frère, on dédie l'Apologie de l'autruche, qui met sa tête sous son aile pour se garer du danger, et on lui assigne le métier d'auteur, parce que, en sa qualité de bossu, « il est fort propre à commenter les fables d'Esope ».

La duchesse de Longueville est l'héroïne de deux pièces qui, à première vue, semblent faites.

ù sa louange, mais qui ne sont pas sans laisser apercevoir quelque nuance d'ironie : c'est l'Apothéose de Mme la duchesse de Longueiille et le Temple de la déesse Bourhonie. Je dois dire cependant que les pamphlétaires se sont peu occupés d'elle. Mme de Chevreuse figure davantage: mais, à côté de pièces en son honneur comme l'Amazone françoise au secours des Parisiens, il en est d'autres qui l'appellent « la mère des divisions » ou qui la log^ent à la Madeleine.

N'ouhlions pas le Coadjuteur. dont les intrig^ues sournoises, les fourberies, le caractère brouillon, ambitieux, versatile, hypocrite, et aussi l'indignité de sa conduite privée, sont mis en pleine lumière par un grand nombre de pamphlets (1). Dans VAuatomie de la politique du Coadjuteur, l'auteur donne à connaître : 1° qu'il n'est innocent que parce que ses crimes sont plus cachés que ceux des autres; 2° qu'il est religieux parce qu'il a l'adresse de se déguiser sous le voile de l'hypocrisie; 3° que sa conduite est pharisienne, c'est-à-dire apparemment innocente et en effet coupable. Un passage particulièrement curieux de ce pamphlet énumère « tous les déguisements

(1) Voyez notamment, dans la Bibliograpliie des tnazarinades, Jes n"' 589. 1852, 3391, 3395, 3934, etc.

que le cardinal (de Retzj a pris pour se rendre méconnoissable, lorsqu'il intriguoit avec ceux de sa faction, tantôt avec de grandes moustaches, noires à l'espagnole, appliquées adroitement sur ses joues, avec des manteaux d'écarlate et des grègues rouges...: tantôt à la cavalière avec de grands buffles, avec des caudebecs furieusement retroussés à la mauvaise et de petites brettes traînantes soutenues de ces beaux baudriers... qui lui couvroient presque tout le corps?... Faut-il qu'on ait tenu compte de toutes les maisons bourgeoises qu'il a honorées de ses visites pour haranguer les pères de famille et les engager au parti qu'il embrassoit?... Faut-il qu'on n'ait pas ignoré un seul festin de tous ceux qu'il a fait faire pour y traiter les bons bourgeois qu'il vouloit gagner? » Il y aurait encore beaucoup à prendre dans les pamphlets dirigés contre le Coadjuteur, soit qu'ils émanent des partisans de la cour pendant la première fronde, soit qu'ils soient l'œuvre des frondeurs lorsque ses visées ambitieuses et son désir du chapeau l'aient fait se rapprocher de Mazarin pendant la fronde des princes. Les plus sanglants sont peut-être ceux qui incriminent ses mœurs; c'est en y faisant allusion que le Maréchal des logis le loge « rue Trousse-nonains », mais c'est en

pensant à sa fourhene que le youieau foimiev de la Cour lui marque son logement à l'auberge du Paradis terrestre pour y tenir l'office du serpent.

MI

11 y a enrore tout un genre de pièces auquel j'ai déjà fait quelques emprunts, mais sur lequel je voudrais revenir parce qu'il est très caractéristique de l'époque : ce sont les pièces burlesques. Ce genre de littérature avait alors, grâce à Scarron, à Loret, à Georges de Scudéry, et à beaucoup de poètes de second ordre, une vogue que nous avons quelque peine à comprendre; laustère Boileau ne sacrifia-t-il pas lui-mèmo à ce goût général lors- ^ju'il écrivit le Lutrin'!

Une innombrable quantité de mazarinades sont du genre burlesque. Mais les oreilles de nos pères étaient beaucoup moins prudes que celles des Français du temps présent; on ne s'étonnait pas alors d'une liberté de langage qui nous semblerait insupportable; non seulement on était babitué aux ■expressions vulgaires et triviales; mais on em-

ployait couramment les mots les plus grossiers; on entendait sans rougir les allusions les plus sales; on ne s'effarouchait pas des termes orduriers dont Rabelais avait, au siècle précédent, fait un si abondant usage. Nous ne sommes plus au temps de Rabelais ni de Scarron, et il me faut renoncer à vous citer non seulement quelques passages qui ne manqueraient pas de piquant, mais encore certains titres trop crus qui pourraient choquer vos oreilles. Il n'y a pas lieu d'ailleurs de le regretter outre mesure : au fond presque toutes ces pièces sont très médiocres; Naudé, le bibliothécaire de Mazarin, disait qu'il n'y avait guère que cinq ou six pièces burlesques dont on pouvait faire estime.

Voici d'abord un extrait des Vers burlesques envoyés à M. Scarron sur l'entrée à Paris d'un convoi de pourceaux que le duc d'Elbeuf était allé ■chercher du côté de Brie-Comte-Robert dans la prévision du blocus de la capitale :

« Marchoient les premiers en bataille Cinq cents cochons de belle taille.

Ils tenoient mieux leur gravité Que Caton, qu'on a tant vanté, Et se carroient à notre vue Comme pourceaux dans une rue.

Un gros verrat, leur capitaine, Se faisait obéir sans peine.

(Juatre autres, servant de sergents, Les tenaient chacun dans leurs rangs.

Au reste, ces guerriers prudents, Portaient des vivres pour longtemps;

Car j'ai su dun de leur bande Que, parmi leurs provisions, Ils avaient chacun deux jambons Et du lard à faire potage. ■>

Certains titres en disent assez : L'âne rouge dépeint avec tous ses défauts en la personne du cardinal Mazarin; Lettre de Polichinelle à Jules Mazarin; Dialogue burlesque de Gilles-le-Niais et du capitan Spacamon : Avis du cheval de Mazarin à son maître : Les doux entretiens d'un caporal de la ville étant en garde; Dialogue du soldat, du paysan, de Polichinelle et du docteur Scatalon : Étrennes burlesques envoyées à Mazarin : Lettre de la signora Foutakina à messer Julio Mazarini;Les visages qui se démontent ; le Poème sur la barbe du premier président: la Lettre du roi Henri IV en bronze du Pont-Neuf à son fils Louis XIll de la place Royale; Dialogue du roi de bronze et de la Samaritaine sur les affaires du temps; le Trictrac de la cour et le Piquet, dans lequel le duc d'Orléans se plaint de n'avoir jamais de « cœur » .

Le Discours facétieux et politique en vers burlesques présente une particularité intéressante pour les ivrognes de la Fronde : il donne une longue liste des cabarets les mieux achalandés de Paris. Enfin il y a d'autres pièces d'un genre spécial : Lettre de Fanchon du faubourg Saint-Germain à la petite Nichon du Marais ; l'une des interlocutrices parle de cette tarentule de la politique qui avait piqué toutes les classes de la société : « Il n'y a pas, dit-elle, jusqu'à la moindre souillon des petits boucans qui ne dise sa râtelée de la politique. » On peut rattacher à cette lettre les Consolations de la petite Nichon à M. le prince de Condé, et V Entretien de Fanchon, Toinon et Nichon sur l'arrivée de leurs galants; l'auteur de cette dernière a soin d'ajouter à son titre « pièce morale » et il débute ainsi : « Le siècle est si pervers et si dépravé que, si j'avois mis une intitulation sainte à ces remontrances chrétiennes, on m'auroit appelé trouble-fête, bigot, mangeur de chapelets, au lieu qu'en ayant mis une burlesque, elle sera débitée beaucoup mieux. » Ajoutons que, lorsqu'elle parut, on était en carnaval.

h'Ouï-dire de la cour mérite aussi que je lui emprunte une citation qui, sous une apparence burlesque, présente un fond de vérité : « Si la reine fait feu, y lit-on (c'est-à-dire entame la guerre

contre les Parisiens), vous pouvez être assuré que M. le Prince sera la pierre à fusil avec laquelle on le battra (c" est-à-dire qu'il commandera les troupes); M. le duc dOrléans servira dallumettes, aussi bien brûle-t-il toujours par les deux bouts; les chemises des nièces de Mazarin serviront de mècheSj et la calotte du cardinal de soufflet, avec lequel on allumera le feu par toute l'étendue de la France, et des os des pauvres François brûlés on doit composer un musc que ceux de la cour ou plutôt de la faction de Mazarin porteront continuellement et dont l'odeur ira jusqu en Espagne réjouir Sa Majesté Catholique. »

L'Onophage ou Histoire véritable d'un procureur qui a mangé un âne appartient à l'époque du blocus de Paris. Un pauvre procureur, pressé parla faim, ne trouva rien de mieux que de faire abattre un àne qu'il possédait et den fabriquer jambons, saucisses, boudins, etc., pour nourrir sa famille. La chose se sut, et vous pensez si les pamphlétaires y trouvèrent un riche thème à plaisanteries. L'auteur de la pièce en question prétendait que le procureur était bien plus coupable que Gain ; car celui-ci n'avait fait que tuer son frère, tandis que le procureur lavait tué... et mangé. Il émettait le vœu que la disette ne durât pas trop long^temps ; car il

serait à craindre que les Parisiens, imitant cet exemple, ne sentre-mangeassent entre eux. Il s'apitoyait sur le sort de la femme du procureur, que celui-ci allait bien sûr prendre pour une ânesse. Par des jeux de mots faciles, il conseillait aux gens de loi de ne plus se charger de leurs sacs de procès, et à tous les bourgeois de ne plus porter de bas et d'aller pieds nus, pour qu'il ne les confondît pas avec l'animal à longues oreilles; et vous pouvez imaginer les plaisanteries que le poète (car la pièce est en vers), que le poète tirait de Samson et de sa mâchoire d'àne, de la peau d'àne qui sert à faire des tambours, et surtout des oreilles que le procureur avait gardées pour lui et montrait sans cesse à ses collègues du Palais. J'ajoute que cette pièce, dont l'auteur est inconnu, est certainement une des meilleures de l'époque.

J'ai fait ci-dessus quelques emprunts aux Logements de la cour : ce pamphlet, assez spirituel, mérite que j'en extraie quelques nouvelles citations. Il fut écrit au lendemain du départ impromptu de la cour pour Saint-Germain, dont elle trouva le château démeublé. Un pamphlétaire imagina les auberges où auraient pu se réfugier les différents personnages; c'est ainsi qu'il logea le Roi au Mouton, et son jeune frère au Papillon; il mit la

reine mère au Cliapeau rouge, « mais comme le logis et principalement les chambres étaient mal accommodées », on n'y logea que ses gens, et pour elle-même on lui réserva une auberge dont l'enseigne supposée, extrêmement grossière, faisait une allusion encore plus évidente à ses relations avec le Cardinal. Celui-ci fut placé à la Harpe, « la Couronne lui ayant été déniée », et les filles de la Reine à la Petite-Vertu. « M. de Montbazon prit la Corne, son logis habituel, » et M. de Chevreuse le Grand-Cerf: le marquis de Mortemart, qui aimait le vin, fut mis à la Bouteille, et le premier président Mole au Singe qui pisse.

Le Fourrier d'État, qui parut après le combat du faubourg Saint-Antoine, est moins gaulois, mais autrement haineux : on y loge le Roi à Saint-Denis, c'est-à-dire au tombeau, Mazarin au gibet de Montfaucon, le duc d'Orléans au Louvre et son fils le duc de Valois à la place Dauphine; c était par conséquent souhaiter que, parlamortdeLouisXIV, la couronne passât à la branche d'Orléans.

La Lettre du caralier Courtois à Mlle Rudesse est tirée d'un autre tonneau; c'est le style précieux qui y paraît ; on y trouve des phrases de cette tournure : « Permettez que le maître d'hôtel de votre bonté fasse du feu dans la chambre de votre

cœur pour y réchauffer les pieds de mes désirs. » Moins raffinés sont les pamphlets en argot parisien ou en patois paysan, comme les Menaces des harengères aux boulangers de Paris, les Maltotiers ou les pêcheurs en eau trouble, en patois normand, le Dialogue de trois paysans picards. Miche (Michel), Guillaume et Chérie (Charles), et le Plaisant entretien de deux femmes de Paris.

L'Agréable Conférence de deux paysans de Saint- Ouen et de Montmorency met en scène deux croquants, dont l'un, Pierrot de Saint-Ouen, s'est rendu à Saint-Germain près de la cour, tandis que l'autre, Jeannin de Montmorency, est allé à Paris prendre l'air de la Fronde. L'idée de ce curieux pamphlet a été popularisée par une image où se trouvent ces quatrains : Jeannin dit :

Moue, je viens de Paris où, parmi les bourgeois, J'ons mangé de la guerre et du lard militaire; Mais not' procureux de la rue Quinquampoix Nous frotti pour avoir blâmé sa ménagère.

Et Pierrot lui répond :

Député de Saint-Ouen en propre original, J'ons vu la cour du Rouay et Madame la Reine; J'ons vu tous les seigneux; j'ons vu le cardinal^ Et même le Rouay m'fit dîner dans sa cuisaine.

Et il est si content de cette réception qu'il tire son chapeau avec enthousiasme et, le montrant à son camarade : « Regarde, lui dit-il, le Rouay a craché su mon chapiau ! »

Citons encore le Dialogue de deux guépins, en patois Orléanais parfois incompréhensible. Si je pouvais voir la reine, dit lun des deux interlocuteurs, je lui dirais : « Madamoiselle la Roène,... y faut que vous boutiez dehors de la France ce Mazarin qu'est cause de tous les trébouillements... et que vos remeniez notre petit Roi dans son Louvre et qu'ousi vous mandez Monsieur notre- Duc et tous nos bons princes et nos bons Monsieur» du Parlement et que leur dizés à trétous : Messieurs, je ne me veux plus mesler de rien que de prier Dieu ; faites les affaires de mon fils en son réaume... » Et l'autre lui répond : « Mordié, garçon, que ta goulle pette bien!... mais le principal seret d'apprendre bien le mettié à nostre petit Roé pour à celle fin qui ne laschit pas faire à un autre ; car,, quand unmaistre lasche faire sa breugne (besogne) à son valet, cela ne va pas bien. »

On peut rattacher au genre burlesque les pamphlets que j'appellerai médicaux : Le vin émétique, unique antidote et dernier remède pour les maux dont la France est menacée; Consultation et ordonnance de»

médecuis de l'Etat }.oar la purgation de la France malade; le Constipé de la Cour, dont on peut rapprocher la Purgation de Jules Mazarini; enfin, le Médecin politique ou Consultation pour la maladie de l'État, qui prescrit comme remède une saignée énergique à la bourse des partisans et financiers.

Je n'ai pas parlé spécialement des pièces en vers,, parce qu'elles sont souvent fort médiocres, ou présentent des tours d'adresse qui nuisent au bon sens ou même à la simple grammaire, par exemple ces deux Ballades dont l'une a les rimes en na, ne, ni, no, nu, et l'autre en ac, ec, ic, oc, uc, ou la pièce A un ministre d'Etat sur les œufs dont toutes les rimes sont en eux pendant sept pages. Mais il y en a Cependant quelques-unes qui sortent de la médiocrité et dont certaines strophes sont frappées au bon coin. C'est d'abord l'Adieu du sieur Scarren fait au Roi sur son départ pour l'Amérique, qui contient trois stances assez bonnes. La première blâme Fégoïsme des dirigeants des deux partis :

L'un est Mazarin. l'autre Prince, Et l'autre est cardinal de Retz.

Chacun selon ses intérêts Dispute, imprime, excuse, pince.

Tous parlent de la paix. Au diable, pour l'avoir Si pas un d'eux fait son devoir.

La seconde attafpie le Parlement :

Ce grand corps noir à tant de têtes Qui ne sont pas de même poids, Le Parlement, qui par ses voix Émeut et calme les tempêtes.

N'a pas à son devoir pleinement satisfait : Il en a trop et trop peu fait.

Enfin, la troisième se moque du peuple :

L'impertinente populace, Qui ne sait p(jint ce quelle veut, Qui ne sait point ce qu'elle peut, Qui tout rejette et tout embrasse.

S'est laisse' sottement, sans raison ni discours, Mener par le nez comme un ours.

Il y a surtout les Triolets. Cette forme de poésie légère a eu beaucoup de vog-ue et a été fort pratiquée pendant la Fronde, et il faut dire que, s'il y en a de mauvais et de médiocres, il y en a aussi un bon nombre de gais, spirituels et troussés avec verve; c'est en ce genre certainement que les

poètes de la Fronde ont le mieux réussi. On connaît une infinité de Triolets : les Triolets à la mode, les Triolets d'Apollon, de la cour, de Paris, du Palais- Royal, les Triolets de joie pour chasser la mélancolie, etc. ; les meilleurs sont les Triolets de Saint- Germain (1). En voici quelques extraits. D'abord un sur le Parlement :

Parlement, prenez garde à vous !

J'appréhende pour vous la corde.

Notre reine est très en courroux; Parlement^ prenez garde à vous!

Et si bientôt à deux genoux Ne demandez miséricorde, Parlement, prenez garde à vous!

J'appréhende pour vous la corde.

Sur le duc de Beaufort (2) :

Le brave Monsieur de Beaufort Est pour le moins roi de la Ilade; 11 est courtois, il est accort, Le brave Monsieur de Beaufort !

Mais, si Louis est le plus fort Et que la France se cabale.

Le brave Monsieur de Beaufort Est pour le moins roi de la Halle !

(1) Nouveau siècle de Louis A'/K, I, 153.

(2) Ibid., 145.

Sur le duc d'Elheuf; qui avait une ivjiutation de bravoure assez mal établie (1) :

Monsieur d'Elbeuf et ses enfants Ont fait tous quatre des merveilles ; Ils sont pompeux et triomphants.

Monsieur d"Elbeuf et ses enfants!

L'on dira jusqu'à deux mille ans Comme une chose sans pareille :

Monsieur d'Elbeuf et ses enfants Ont fait tous quatre des merveilles.

Enfin les triolets sur le cardinal de Retz sont certainement les plus spirituels de tous (2).

Monsieur notre coadjuteur Vend sa crosse pour une fronde.

Il est vaillant et bon pasteur, Monsieur notre coadjuteur !

Sachant qu'autrefois un frondeur Devint le plus grand roi du monde.

Monsieur notre Coadjuteur Vend sa crosse pour une fronde.

Monsieur notre Coadjuteur Est à la tiHe des cohortes; Comme un lion il a du coeur, Monsieur notre Coadjuteur!

(1) Nouveau siècle de Louis XI V. I, 139.

(2) Ibid., 135, 136.

ÎEn sortant il est en fureur, Mais, s'il faut regagner les portes, Monsieur notre Goadjuteur Est à la tête des cohortes.

€oadjuteur, qu'il te sied mal De nous exciter à la guerre, En faisant le brave à cheval!

Goadjuteur, qu'il te sied mal!

Tu devrois être le canal Des grâces de Dieu sur la terre; Goadjuteur, qu'il te sied mal De nous exciter à la guerre.

De toutes ces satires, de toutes ces injures, de toutes ces théories politiques, de toutes ces plaisanteries, qu'est-il résulté? On serait presque tenté de dire comme Hamlet : « Des mots ! Des mots t » Ce ne sont point les pamplilétaires virulents, les critiques acerbes, les inventeurs de systèmes qui ont eu raison, ce sont les gens de bon sens, qui, comme l'auteur de l'Esprit de paix, conseillaient de se soumettre tout simplement à l'autorité royale. « Que le Roi soit maître sans condition, disait-il, le peuple sans oppression, le royaume sans guerre, les princes en leur devoir, les lois en leur force, le bourgeois en paix, la campagne libre, le paysan •dans sa maison, les armées sur la frontière, et l'ordre rétabli pour user doucement de la vie. » Ces

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