‹ Les médaillés du SalonChapitre 1 sur 33 · LE SALON DE · texte numérisé non relu

LE SALON DE

EVANT ces toiles entassées par milliers dans le Palais de l’Industrie, et où perce à peine de loin en loin un talent original, le critique attristé s’inquiète. C’est que vraiment depuis de longues années jamais Salon de peinture ne fut d’une médiocrité plus désespérante. Je ne puis pour ma part m’empêcher de plaindre les membres du jury condamnés à découvrir au milieu de toutes ces choses, dites œuvres d’art, les nouvelles médailles destinées à venir grossir encore la phalange déjà bien compacte des exempts et des hors-concours. Ma pitié s’étend tout aussi bien aux honorables membres de la commission des Beaux-Arts qui chaque jour, avec une conscience digne des plus grands éloges, examinent les innombrables tableaux dont les auteurs sollicitent l’acquisition et qui seront bientôt éparpillés par centaines à travers les musées de province.

Trop de mentions honorables ! Trop de médailles! Trop d’acquisitions officielles !

Quelques années encore et les travaux du jury d’admission se trouveront singulièrement simplifiés, car les nouveaux peintres autorisés à

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exposer, sans que la valeur présumée de leurs œuvres ait été préalablement vérifiée, formeront avec les hors-concours et les exempts déjà existants, et dont le nombre est bientôt de deux mille si je ne me trompe, un chiffre d’exposants à ce point formidable que le palais des Champs- Elysées, dont les murs ont cependant une certaine surface, ne pourra même plus les contenir.

Quant à 1 Etat, il ne peut tarder désormais à voir se fermer devant ses générosités artistiques les portes des plus infimes musées de province que la marée montante des toiles de tout genre envahit déjà jusqu’aux plafonds.

La modeste somme, parcimonieusement octroyée par le Parlement, pour subvenir aux achats annuels du Salon serait, il me semble, mieux utilisée si, au lieu d’être dispersée dans des acquisitions trop nombreuses et trop souvent sans intérêt, on la consacrait exclusivement à la prise de possession des quelques œuvres de valeur, qui donnent au Salon annuel sa raison d’être, et qui la plupart du temps tombent entre les mains d’amateurs millionnaires ou de marchands de tableaux que rien n’oblige à morceler outre mesure leurs fonds d’achat.

Que résulte-t-il de ce malheureux état de choses? C’est que la banalité de la physionomie de nos galeries nationales, images en raccourci du Salon, s’accentue davantage chaque année, alors que les galeries particulières s’enrichissent des plus remarquables productions de l’art contemporain. Il nous est facile de nous en convaincre en parcourant les fréquentes expositions des tableaux des maîtres du siècle, dues à l’initiative de quelques amateurs bienheureux, et où nous découvrons toujours plusieurs chefs-d œuvre de nos peintres les plus vénérés dont quelques-uns ne sont même pas représentés au Luxembourg.

De quels regrets pleins d’amertume l’Etat ne se priverait-il pas si,

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in

abandonnant une fois pour toutes son déplorable système d’acquisition, il se décidait à faire un choix très restreint des meilleures toiles du Salon sauf à les payer un bon prix, prix d’achat qui sera d’ailleurs toujours bien inférieur à celui qu’atteindront dans l’avenir la plus grande partie de ces œuvres, lorsque leurs auteurs seront morts en pleine gloire et que leurs productions seront dispersées à travers le monde au bruit sec du marteau de vente.

Nous n’avons pas encore perdu le souvenir des acquisitions par l’État de V Enterrement à Ornans et du Combat de cerfs de Courbet, et encore moins celui de l’achat tout récent du Combat du Bourget, du Parlementaire et de T Attaque de Vïllersexel par de Neuville, seuls fragments que nous possédions de l’œuvre si française et si puissante du jeune maître, hélas! trop tôt disparu. Tous nos compliments les plus vifs à M. Edmond Turquet, grâce à l’intervention personnelle duquel ces beaux tableaux, d’une inspiration patriotique si élevée, ne quitteront pas la France et figureront bientôt dans notre grand Musée moderne, avant de prendre place dans la galerie française du Louvre.

Cette importante réduction dans le chiffre des acquisitions produirait encore un deuxième résultat qui aurait aussi sa valeur. Elle découragerait un grand nombre de ces fabricants de toiles annuelles à l’usage de l’État. N’ayant plus aucun espoir de se voir acheter, ces infortunés industriels se décideraient peut-être à briser leurs brosses et à diriger leur activité vers un idéal plus utile et moins encombrant.

Est-il donc impossible de restituer à ce Salon annuel qui tend de plus en plus à devenir un vulgaire marché, son élégante physionomie d’autrefois ? Ne pourrait-on pas dissimuler, en exagérant considérablement les sévérités de l’admission, la décadence trop visible de la peinture contemporaine? Est-il bien nécessaire que les murs immenses du palais

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de l’exposition soient garnis de la cimaise à la frise ? Croyez-vous, messieurs les artistes, que le succès de votre exposition serait moins grand si, au lieu d’obliger le bon public à se casser les vertèbres du cou pour contempler les milliers de croûtes qui pendent lamentablement le long des murs, vous ne mettiez devant ses yeux que des œuvres choisies avec soin et se recommandant toutes par de sérieuses qualités ?

Mais où trouver ces œuvres remarquables, ne fussent-elles qu’au nombre de mille, qu’au nombre de cinq cents ?

Ici je baisse timidement la voix pour répondre, carde cruels sourires vont sans doute accueillir ma proposition.

Pour restituer au Salon sa physionomie disparue, pour que notre grande exposition du printemps devienne une intéressante manifestation annuelle de l’art contemporain, féconde en enseignements précieux, pour faire que le public qui, lassé de toutes les expositions de peinture auxquelles on le convie d’un bout de l’année à l’autre, retourne avec plaisir au Salon, qu’il ne fréquente plus que machinalement, sans entrain, en esclave résigné d’une vieille habitude, deux réformes me paraissent aujourd’hui indispensables : nous voudrions voir établir une égalité absolue de tous les exposants devant le jury. Donc suppression des hors-concours et des exempts. Et vraiment cette mesure s’impose impérieusement, car il est triste de penser que la plus grande partie des places d’honneur est occupée au Salon par des toiles, plus que médiocres, en vertu de cette raison étrange que les signataires de ces œuvres déshonorantes avaient autrefois plus ou moins de talent.

La seconde réforme, tout aussi radicale que la première, avec laquelle elle produirait, c’est du moins notre opinion, une révolution salutaire dans l’organisation vraiment trop démocratique du Salon, consisterait à restreindre de plus des deux tiers le chiffre des admissions et à ne plus limiter à deux œuvres les envois des exposants.

La conséquence immédiate de ces deux réformes, dont nous ne sommes pas le seul à souhaiter le trop problématique avènement, serait

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de changer d’un seul coup la physionomie actuelle du Salon. Il ne serait plus composé que d’un nombre relativement restreint d’œuvres dignes de fixer l’attention du public qui se fatigue outre mesure à chercher la bonne toile au milieu de ce fouillis de non valeurs que dans sa mauvaise humeur croissante il commence à qualifier irrespectueusement de « foire aux tableaux ».

« La mobilité, l’incohérence, l’indiscipline, le charlatanisme, paraissent être le seul caractère de l’art contemporain, comme ils sont à ce qu’on assure, celui de la société contemporaine. »

Cette opinion, sévère mais juste, d’un éminent critique d’art, pourrait aujourd’hui plus que jamais servir de thème à une intéressante dissertation sur l’influence des mœurs sur les arts. Le cadre restreint de cette étude préliminaire, où nous voudrions résumer dans une revue rapide nos impressions sur les principaux tableaux du Salon, avant d’étudier individuellement les œuvres médaillées, nous interdit toute incursion à travers les effets et les causes. Cependant, disons-le en passant, nous croyons aussi que la civilisation moderne n’est pas un milieu très favorable à ce qu’on est convenu d’appeler le grand art. Si la peinture d’histoire, si la peinture religieuse, si la peinture militaire dans ce qu’elle a d’épique, si la peinture décorative elle-même, avec sa grandiose simplicité, sont aujourd’hui dans une décadence trop visible, c’est qu’il n’y a peut-être plus de convictions assez profondes, d’enthousiasmes assez ardents, d’idées assez grandes, pour nourrir l’art dont elles sont les superbes formules. N’est-il pas à craindre que l’imagination poétique, sans laquelle rien de vraiment grand ne se fait en art, ne finisse par s’éteindre au milieu des théories sceptiques et positives de notre société bourgeoise?

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Mais trêve aux entraînantes considérations générales et arrêtons-nous avec recueillement devant un des plus purs chefs-d’œuvre du noble et vaillant artiste qui, à cette époque de réalisme attristant où le procédé règne en maître, trouve encore dans son rêve assez de puissance pour offrir à nos regards charmés la savante image de ses visions consolantes de poète. Je veux parler de M. Puvis de Chavannes qui expose cette année un immense triptyque destiné comme le Bois sacré du salon de 1884 à la décoration du Musée de Lyon. La partie de gauche est intitulée Vision antique, celle de droite Inspiration chrétienne, celle du centre le Rhône et la Saône. Dans une note explicative insérée au catalogue l’artiste nous apprend que le Bois sacré, placé aujourd’hui dans l’escalier du Musée de Lyon, était la composition génératrice des deux autres sujets : Vision antique et Inspiration chrétienne, l’art étant compris entre ces deux termes dont l’un évoque l’idée de la forme, et l’autre l’idée du sentiment. Un quatrième panneau représente le Rhône et la Saône symbolisant la Force et la Grâce.

Jamais le grand artiste ne fut mieux inspiré qu’en exécutant cette œuvre dont chaque partie est l’expression juste et élevée du sujet grandiose qu’il s’était proposé d’interpréter, j’allais dire de chanter, car de cette toile aux horizons pleins de lumière et d’azur, aux bois frissonnants, aux fleuves limpides, aux cloîtres remplis de mystiques ardeurs et de prières inspirées, aux blanches collines d’où semblent naître des femmes belles comme des statues, s’échappe une harmonie ineffablement douce, profonde comme la voix des siècles, et où l’on croit entendre s’élever au milieu des murmures des eaux et du feuillage des soupirs d’amour et des hymnes pieux mêlés aux accords vibrantsdes harpes païennes et aux chants graves des orgues.

Cette année encore, certains critiques ont cru devoir reprocher à Puvis de Chavannes, et souvent sous une forme assez âpre, « son manque de coloris et la sobriété exagérée de son dessin. » Qu’on nous permette de répéter ce que nous avons déjà eu l’occasion de dire au

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sujet des reproches de cette nature adressés à certaines œuvres de ce grand artiste.

Dans ses créations symboliques, Puvis de Chavannes ne peut cependant pas employer les mêmes procédés d’exécution que MM. Vollon ou Bonnat. Vivant dans le rêve, il faut, pour la complète harmonie de son œuvre, que le vague de ses pensées se manifeste jusque dans le contour de ses lignes et le modèle de ses figures. A coup sûr, personne n’a songé à mettre en doute les facultés d’exécution de ce grand artiste. On se contente de qualifier sa facture d’arbitraire. Mais n’est-ce pas là ce qui fait la personnalité de son talent, et tous ces reproches ne sont-ils pas mal venus, puisqu’il a su trouver la forme qui force à l’admiration de son œuvre la plupart de ceux qui, tout en étant épris de l’art dans la légende et dans le symbolisme, se passionnent aussi pour la réalité vivante exprimée avec talent ? Qu’on ne lui fasse donc pas un crime de la sobriété de son dessin et du calme exagéré de sa couleur. La puissance d’évocation réside le plus souvent dans l’extrême simplicité de l’expression, et, comme l’a si heureusement dit M. Paul Mantz en parlant de M. Puvis de Chavannes, « sa peinture calmée ne crie plus et le silence des couleurs permet d’écouter plus aisément le murmure de la pensée ».

Mais à quoi bon prendre la défense du grand artiste dont les œuvres décoratives font chaque jour du Panthéon, des musées de Marseille, d’Amiens et de Lyon des lieux de pèlerinage pour les amis de l’art vraiment grand.

Certes, auprès de ces décorations magistrales, d’une conception si élevée, et si sobrement écrites, se déroulent d’autres œuvres du même genre, d’un dessin quelquefois plus précis, d’une couleur toujours plus vigoureuse, d’une composition souvent plus académique. Mais que disent-elles néanmoins à côté de celles de Puvis de Chavannes, si ce n’est l’évidente infériorité de leurs très savants auteurs? Nous supplions donc humblement notre grand maître de continuer à ne pas s’inquiéter des conseils qu’on lui distribue si généreusement, de vivre tranquille-

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ment comme par le passé dans la sérénité rayonnante de son art immortel, et de continuer à peindre sur de grandes toiles dignes de sa vaste imagination, sans rien changer au calme de son coloris et à l’ingénieuse naïveté de son dessin.

Le triptyque de M. Puvis de Chavannes n’est pas la seule œuvre décorative, à grandes dimensions, comme on doit le supposer par ce temps de commandes municipales. Citons aussi le panneau de M. Pierre Lagarde destiné à orner la salle des mariages du XVe arrondissement, l’Êté et Y Automne de M. Léon Comerre, fragments de décoration pour la mairie du IXe arrondissement, et deux panneaux décoratifs de M. Humbert, l’un En temps de guerre destiné à la mairie du XVe arrondissement, l’autre Pro patria exécuté pour le Panthéon.

De toutes ces œuvres les deux dernières sont incontestablement les meilleures, et si M. Humbert subit aussi, d’une façon inconsciente, je veux bien le croire, la tyrannique influence de Puvis de Chavannes, dont les odieux pasticheurs déshonorent de plus en plus nos Salons annuels, on doit reconnaître néanmoins que sa personnalité artistique n’est pas toute entière absorbée dans celle du maître et qu’il a su conserver des accents tiès individuels. Il possède un réel talent de composition, et les attitudes de ses personnages sont toujours d’une expression juste. Le caractère de son dessin est bien particulier. Là où M. Humbert est visiblement trop préoccupé de la manière de Puvis de Chavannes, c est quand il s efforce, a 1 aide de procédés fatigants, de dégager l’harmonie générale de sa couleur d’un abaissement excessif de toutes les valeurs. Il cherche alors à faire violence à son tempérament de peintre et ne réussit qu’à brouiller sa palette et à ternir sa toile. Puvis de Chavannes est un glorieux isolé, tout comme Eugène Delacroix, et je pense qu’il est bien téméraire de chercher à ravir à l’un comme à l’autre de ces géants de la peinture le mystérieux secret de leur couleur magique.

Dans le grand salon carré, en face du triptyque de Puvis de Chavannes

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se développe sur une large étendue de muraille une toile considérable autour de laquelle bien des critiques, souvent trop passionnées, se sont agitées, mais qui n’en possède pas moins de grandes qualités d’exécution, de vraies qualités maîtresses. Le Justinien de M. Benjamin Constant est une œuvre devant laquelle le visiteur consciencieux doit s’arrêter longuement. L’éclat des ors et les pierreries dont le peintre, par une nécessité toute historique s’est vu obligé de surcharger les riches vêtements byzantins de ses personnages, n’absorbe pas, comme on l’a peut-être dit trop vite, tout l’intérêt du tableau qu’on a cruellement qualifié de vaste nature morte. Le masque énigmatique de Justinien est d’une intensité d’expression extraordinaire dans son impassibilité voulue, et l’attitude du porteur de dépêches, accouru sans doute du fond des Palus Méotides, car son accoutrement déguenillé forme avec les costumes des conseillers impériaux un saisissant contraste, est d’une réalité vivante. Mais j’aurai d’ailleurs bientôt l’occasion, suivant toute probabilité, d’étudier en détail cette œuvre remarquable sans être parfaite, car la rumeur publique décerne dès à présent la médaille d’honneur au jeune maître dont la carrière est déjà si bien remplie.

L’Etat, toujours prêt à encourager la peinture d’histoire par de nombreuses acquisitions, va se trouver, cette année, presque complètement dégagé de sa tutelle aussi coûteuse que paternelle. Rarement Salon fut plus pauvre en toiles inspirées par des sujets historiques.

M. Girardot est un jeune. Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un rapide coup d’œil sur la Mort de Roland , archevêque d’Arles , vaste composition, un peu froide, qui renferme des morceaux de nu très habilement exécutés. Mais on devine trop facilement que l’artiste, en brossant cette grande toile, était surtout hanté par le désir d’obtenir sa médaille. C’est la même préoccupation sans doute qui a dû guider M. Bordes dans le choix de son sujet. Cet artiste a éprouvé le besoin de nous faire assister aux derniers instants de monseigneur Prœtextatus, évêque de

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Rouen, à qui la vindicative Frédégonde, qui, comme on le sait, n entendait rien à la plaisanterie, fit percer le flanc !

Puisque MM. Girardot et Bordes tenaient absolument à exposer un évêque mort et un archevêque mourant aux yeux du jury dont ils sollicitent des suffrages, manifestant ainsi, d’une façon évidente, leur intention de devoir le succès à des exécutions épiscopales, peut-être eussent-ils mieux fait de choisir des motifs inspirateurs plus modernes. Cela nous eût intéressé davantage. Ils n’avaient d’ailleurs que l’embarras du choix. MM. Luminais et J.-P. Laurens ont pour l’instant suffisamment exploité à eux seuls les récits des temps mérovingiens, et l’on ne saurait trop conseiller aux jeunes artistes de talent qui paraissent avoir de réelles dispositions pour la peinture d’histoire d’être les interprètes sincères des grands événements de leur époque. Mais, hélas ! il faut d’abord obtenir la fameuse médaille, et c’est surtout par le choix d’un sujet vieillot et par une exécution impersonnelle et classique qu’on cherche à capter les bonnes grâces des membres les plus influents du jury,, leur prouvant ainsi qu’on est toujours fidèle aux leçons de l’École. Nous souhaitons de grand cœur que MM. Girardot et Bordes, fort bien doués tous les deux, soient affranchis cette année, par leur classement parmi les exempts, de l’obligation d’exhiber désormais des toiles d’une facture et d’un genre aussi démodés.

Tout le secret de ces progrès si rapides, faits dans l’interprétation originale de la vie moderne, par les artistes étrangers qui habitent Paris presque toute l’année, et dont les œuvres si personnelles, si vibrantes et d’une exécution si sincère, font l’admiration de tous les visiteurs du Salon, n’est-il pas dans le dédain qu’ils professent pour les distributions des médailles, dédain d’ailleurs très justifié par l’impartialité de la répartition des récompenses à leur égard, et dans l’individualité qu’ils ont su trouver en dehors de l’influence de l’École?

Nous nous proposons, d’ailleurs, d’exprimer bientôt plus longuement notre opinion sur la situation prépondérante prise par les artistes étran-

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gers au Salon et sur l’influence qu’elle peut avoir dans les destinées de notre exposition annuelle.

« Le Dieu supérieur avait donné à Nabou-Koudourri-Ouçour le royaume, la magnificence et la gloire. Il élevait ceux qu’il voulait et abaissait ceux qu’il voulait. Mais, lorsque son cœur se fut enflé et que son esprit se fut endurci jusqu’à l’orgueil, il fut précipité du trône et sa dignité lui fut enlevée. Son cœur devint comme celui des bêtes. La vengeance du Dieu Très-Haut s’appesantit sur ses reins. Il mangeait l’herbe et son corps était humecté de la rosée du ciel. »

C’est de ce fragment de légende extrait des recueils d’un Monbritius quelconque que M. Georges Rochegrosse s’est inspiré pour peindre la folie du roi Nabuchodonosor. Il nous représente le roi de Babylone et de Ninive au moment où la vengeance du Très-Haut, pour parler comme le saint hagiographe, s’appesantit sur ses reins sous la forme d’un archange ailé armé d’un glaive, et le terrasse.

Vêtu de ses vêtements royaux, couvert de bijoux, en proie à un accès de rage folle, que M. Pasteur lui-même n’aurait pu contempler sans frémir, le monarque maudit se roule à terre dans une fosse humide et sombre en fouillant du nez des tas d’ordures d’un réalisme excellent. Au bruit de ses hurlements, la foule accourt de toutes parts. Le large escalier qui mène à cette fosse et sur lequel s’étagent les curieux, forme le deuxième plan de cette étrange composition d’une fantaisie littéraire très pittoresque. Au delà des dernières marches apparaissent, roses sous le ciel bleu, les grands palais de Babylone autour desquels grouille une multitude de personnages d’une facture et d’une coloration un peu trop panoramiques. Le Nabuchodonosor est d’une exécution magistrale. En résumé, œuvre remarquable et qui fait le plus grand honneur au jeune peintre de Vitellius, d’Andromaque et des Jacques.

Certes nous voici encore bien loin d’un sujet palpitant d’héroïsme moderne, mais du moins M. Rochegrosse a cet avantage sur la plupart

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des peintres du jour, dont l’ignorance littéraire n’a de comparable que celle des sculpteurs, c’est qu’avec une remarquable faculté d’invention développée par l’étude des faits et par des recherches archéologiques les plus intéressantes, il sait reproduire à nos yeux la réalité vivante d’un passé que nous ne connaissions jusqu’ici que par des reconstitutions conventionnelles découvertes dans les cartons de l’école.

M. Eugène Delacroix (un nom bien lourd à porter) nous fait assister au serment du compromis des communes à Bruxelles en 1884. Toile très vivante et d une juste impression de couleur, mais remplie de négligences de dessin impardonnables. Retournons les termes de cette critique et nous porterons un jugement exact sur la toile de M. Maillait l’Affranchissement de la commune de Beauvais par Louis le Gros, au XIIe siècle. Tonalité grise et froide, personnages figés, dessin académique et banal. Le public ne s’arrête devant cette toile insignifiante que parce que l’artiste a cru devoir y faire figurer, sous des cuirasses de chevaliers, des robes de clercs et d’échevins, les personnages les plus célèbres de son temps. J’y ai reconnu, très fidèlement reproduits d’ailleurs, Delacroix, Guizot, Ingres, Meissonier, Taylor, Renan... et M. Maillart lui-même.

Citons aussi, pour clore la liste des toiles historiques, la Mort de Pichegru, par M. Moreau de Tours, toile soigneusement peinte, mais qu’entoure une atmosphère de convention et de froideur; le Spoliarium de M. Juan Luna, œuvre originale et puissante qui fait bien augurer de l’avenir de ce peintre que nous voulons croire jeune, car c’est la première fois que nous voyons une toile signée de son nom. M. Luna est un descendant en ligne directe des maîtres farouches des vieilles napolitaines et espagnoles.

Le Marks de M. Chigot. Encore un malheureux artiste, d’un talent cependant bien personnel, qui use ses forces et détruit volontairement son originalité en cherchant sa médaille dans le poncif.

U11 épisode des Dragonades, par Jules Girardet. La duchesse de Longueville au château de Dieppe, cherchant à soulever la foule contre T autorité royale, par

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M. Adrien Moreau, toujours fidèle à ses feutres gris et à ses rapières à larges coquilles.

La Torquemada de Jean-Paul Laurens, œuvre profondément méditée et d’une fière exécution. C’est, à notre avis, une des meilleures toiles du peintre de l’Excommunication et de l’Interdit.

Malgré la tentative de réaction cléricale que nous traversons, la religion ne semble pas être une source bien vivace d’inspiration pour les peintres. Les tableaux de dévotion ne sont guère nombreux et la plupart ne respirent qu’une vulgaire piété de commande. Nous rencontrons par-ci par-là des vierges en extase lourdement imitées de Sassoferrato et de Carlo Dolce, et des Christs au tombeau qui ne rappellent que très vaguement ceux de Caravage et de Philippe de Champaigne.

Le Salon renferme quelques peintures militaires intéressantes. Citons en première ligne l’envoi de M. Protais. Cet artiste qui s’est spécialement attaché, depuis l’époque déjà lointaine où il accompagna le général Bosquet en Crimée, à connaître la vie du soldat et à en raconter tous les détails, expose cette année sous le simple titre le Carré une toile qui prendra certainement place parmi ses meilleures productions, entre la Sentinelle et le Soir après le combat, et qui obtient au Salon un très légitime succès. Il est à remarquer que le talent de cet artiste se manifeste surtout dans ses compositions nocturnes, alors que l’œil ne perçoit plus que de vagues silhouettes et que les détails de l’exécution, que M. Protais affadit trop souvent par une exagération du fini, sont rendus peu apparents grâce à la timidité de l’éclairage stellaire. C’est évidemment le carré de Waterloo que M. Protais a voulu représenter dans cette poignée de braves géométriquement étendus à terre, la face tournée vers les étoiles. Près des héros endormis dans la mort et jusqu’aussi loin que peut atteindre le regard, ce ne sont qu’amoncellements de cadavres formant au milieu des ténèbres azurés de cette belle nuit comme une mer de vagues immobiles. La lutte a été acharnée, sans merci, car les dragons anglais couchés en cercle autour du carré sont nombreux. En

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passant devant cette toile d’une expression héroïque si élevée et si pleine de la poésie sombre et calme de la mort, on est tenté de se découvrir et l’on répète involontairement ces superbes vers de l’Expiation :

La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés Ne fut plus, dans les cris des mourants qu’on égorge Qu’un gouffre flamboyant, rouge comme une forge;

Gouffre où les régiments, comme des pans de murs,

Tombaient,....

Mentionnons encore parmi les meilleurs tableaux militaires du salon : la Charge des cuirassiers à Reçonviïle, de M. Aimé Morot, toile pleine de mouvement et de lumière, mais d’une exécution un peu mince.

Un épisode de la bataille de Loigny, par Grolleron.

La remise du corps du général Guilhem à l’état-major français, par les Prussiens, aux avant-postes sous Paris (1870), par M. Gardette, qui est très en progrès.

Branle-bas de combat à bord de « l’amiral Duperré » par Léon Couturier.

Buçenval de M. Médard.

Ligne de feu, souvenir du 16 août 1870, par M. Jeanniot, que les doctrines dissolvantes de l’impressionnisme troublent décidément de plus en plus. Que nous préférons à cette toile où l’esprit de système règne d’une façon trop apparente, détruisant presque toutes les belles qualités naturelles de M. Jeanniot, les petits flanqueurs du salon de 1884 d’une facture si sincère et si saine!

Parmi les nombreux paysages exposés au Salon, nous n’en comptons pas moins de trois cents, une trentaine à peine nous semblent dignes d 'être signalés. C’est ici surtout, dans cet art si éminemment français, que la décadence de notre peinture est manifeste. Les paysagistes qui se recommandent par des qualités individuelles sont de plus en plus rares. La peinture de paysage n’est plus guère aujourd’hui qu’un vulgaire métier exercé par des artistes très habiles assurément, mais chez

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lesquels la pénétrante poésie de la nature ne semble exciter aucune émotion. Faut-il invoquer, pour faire ressortir encore davantage la pauvreté de notre école paysagiste actuelle les noms de ces grands poètes des bois, des monts, des champs, de la mer et du ciel, dont l’œuvre immortelle sera la gloire de la peinture française au XIXe siècle :

Millet, Corot, Diaz, Daubigny, Huet, Rousseau, Dupré, Courbet .

Loin de nous la pensée de souhaiter la résurrection du paysage historique et de conseiller aux peintres contemporains de revenir au temple grec, à l’aqueduc romain, et à la fabrique italienne. Ce qui est mort est bien mort. Mais je souhaite qu’ils finissent enfin par se convaincre que le réalisme renfermé dans la servile imitation de la nature ne produit rien de vraiment grand et qu’ils n’auront le droit de dédaigner la savante invention des classiques que lorsqu’ils se sentiront animés par cette sublime faculté qui fait le véritable artiste : l’imagination. Quand les paysagistes comprendront-ils que l’œuvre qui ne se recommande que par le mérite d’une exécution irréprochable est une œuvre transitoire et que l’oubli n’épargne que le travail de ceux dont l’âme communique avec la vie mystérieuse de la nature et en sait traduire les accents avec émotion. « Qu’il tienne l’ébauchoir, la plume ou le pinceau, l’artiste ne mérite ce nom que lorsqu’il donne une âme aux choses de la matière, une forme aux choses de l’âme, lorsqu’il idéalise le réel qu’il voit et réalise l’idéal qu’il sent. »

C’est par cette pensée due à la plume d’un de nos plus illustres écrivains vivants, et que nous invitons tous les habiles faiseurs de morceaux du Salon à méditer, que nous voulons clore ces quelques réflexions mélancoliques inspirées par la mauvaise humeur que nous avons éprouvée dans notre examen des paysages exposés cette année.

Il faut toutefois reconnaître que parmi ce grand nombre de toiles quelques-unes s’imposent à l’attention du visiteur par de réelles qualités. Mais elles sont bien rares en vérité. Citons tout d’abord les deux beaux paysages de M. Pelouse : l’Ilôt aux oies et le Plateau de la Montjoie en

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automne. Cette dernière toile surtout fait le plus grand honneur au talent si personnel de M. Pelouse.

La Matinée d’été et la Plaine de M. Victor Binet. Nous aurons certainement l’occasion de parler longuement des deux remarquables envois de ce jeune artiste dans notre revue des œuvres médaillées.

Le Soleil couchant dans les marais du Nord et la Mer à Quiberon, par M. Darnoye; deux paysages de Normandie, par M. Rapin; le Menhir et Ouessant, par Lansyer; un Coup de mistral dans l’anse du Prado à Marseille, de M. Olive; un Effet de neige de M. Dufour; deux vues médiocres de M. Harpignies dont la manière sèche s’accentue de plus en plus. On dirait que la vie s’est subitement figée dans ces mornes paysages et que les eaux sans murmures, les arbres sans frissons, les nuages sans légèreté , attendent avec angoisse l’arrivée du souffle qui doit les animer.

Citons encore un Pré dans le Jura et un Bouquet d’arbres à l’aube par M. Pointelin, dont la facture est vraiment d’une réduction exagérée. Nous regrettons de voir cet artiste, d’un tempérament si personnel, tarder trop longtemps à se mettre en possession du langage qu’il veut parler. Une Étude de printemps et une Vue des environs de Plombières par Français, deux jolies petites toiles d’une exécution savante et délicate et d’un joli sentiment de quiétude ensoleillée. Le beau talent de M. Français est toujours aussi jeune qu’à l’époque où le vieux maître exposait au Salon de 1837 son premier paysage : une Chanson sous les saules. Le givre de M. de Bellée; une vieille rue de Pont-de-l’ Arche, sujet très pittoresque interprété avec talent sur deux toiles différentes, par MM. Baillet et Jourdeuil; les Nénufars et Je Bois des nids, par M. Hanoteau; ces deux toiles où l’on sent les efforts pénibles d’une main défaillante, ne feront certainement pas oublier les Grenouilles et l’Eau qui dort du même artiste; le Sentier perdu de Zuber; le Trou au carpes et les Pêcheurs de grenouilles de M. Yon; un Jour de printemps, par Grandsire; les Carrières de Mortain de Dameron; le Hameau de Landemer de Guillemet; les Bords de l’Eure

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de M. Léon Joubert; le Château Gaillard et Matinée de Nozal; une intéressante vue de Paris, de Luigi Loir;

La Première heure ; — Bords de la Seine de M. Albert Girard. Les deux tableaux de M. Paul Saint.

Nous en avons désormais fini avec la grande peinture, car il nous a plu d’y faire figurer le paysage, et nous n’aurons désormais à nous occuper que d’œuvres d’un caractère plus simple, plus familier. C’est assurément parmi les innombrables petites toiles de genre dont la plupart des sujets sont empruntés à la vie comtemporaine que la modeste imagination de nos artistes trouve son aliment le plus facile et s’épanouit le plus librement. Il n’est pas d’année où l’on ne rencontre parmi ces tableautins d’inspiration bourgeoise, quelques petits chefs-d’œuvre dont l’exécution ne laisse rien à désirer et que signeraient volontiers les meilleurs faiseurs de Dusseldorf.

Le Pain bénit de M. Dagnan-Bouveret est à coup sûr un des modèles du genre, ainsi que l’Intérieur d’étable en Auvergne par M. Berthon. Citons aussi, la Salle des filles au dépôt de la Préfecture de police, par M. Jean Béraud, le peintre par excellence des mœurs parisiennes; ce tableau, malgré sa tonalité froide et métallique très désagréable à l’œil et au milieu de laquelle l’équilibre des valeurs est parfois un défaut, intéresse beaucoup le public par la précision spirituelle du dessin et par la réalité vivante des physionomies et des attitudes.

M. André Brouillet, dont le Chantier, les Musiciens arabes et la Noce juive, obtinrent aux Salons précédents de si légitimes succès et mirent en pleine lumière le nom du jeune artiste, expose cette année, sous ce titre le Paysan blessé une superbe toile, que nous nous contentons de citer dans cette rapide nomenclature, nous réservant de l’étudier en détail dans le corps du livre.

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Mentionnons encore parmi les tableaux de genre du Salon les plus remarqués, un Maquignon d’esclaves à Rome, de Gustave Boulanger; Sous le charme, petite composition très spirituelle de Worms; l’Arrivée de Vibert... J’allais oublier la Maréchalerie de M. Delahaye, d’une exécution sobre, savante et bien individuelle; le Bain de M. François Flameng; le Goûter de Jules Breton; le Déjeuner d’amis de Cormon, dont nous admirerons l’an prochain une œuvre magistrale : le Lendemain de Salamine ; le Vieux Conteur de Dinet.

Les bonnes études de nus deviennent de plus en plus rares.

Le Salon en possède toutefois quelques-unes très remarquables, signées des noms de MM. Lœwe-Marchand, Carolus-Duran, Henner, Raphaël Colin, Roll, Bouguereau, Feyen-Perrin, Gervex, Marchai...

Comme toujours, les portraits sont en grand nombre, et comme toujours c’est dans ce genre de peinture qu’il faut chercher les meilleures toiles du Salon. Ceux qui ont le plus attiré notre attention sont signés des noms de MM. Delaunay, Cabanel, Jules Lefebvre, Friant, Fantin- Latour, Bonnat, Carolus Duran, Berteaux, Wencker, Callot, Valadon,

Flébert, Rixens, Marie Nicolas, Mathez, Brouillet, Axilette, . ,

Besnard, car nous sommes de ceux que charment les moindres caprices de palette de cet artiste doué d’un talent si délicieusement subtil et qui se délectent en regardant ses fantaisies les plus originales, toujours harmonieuses et distinguées.

Faut-il aussi classer parmi les portraits la ravissante orpheline d’Henner, œuvre exquise et de haut goût qui demeurera comme une des meilleures productions de ce maître.

Et maintenant, que ceux des artistes français dont les noms méritaient de figurer avec honneur dans cette revue sommaire et rapide du Salon, et que je n’ai pas même mentionnés, ne se hâtent pas de s’arracher les cheveux et de se mordre les poings. Cette omission est volontaire. Le désir seul de dire de leurs œuvres tout le bien que j’en pense, et cela avec des développements de style dignes d’elles, m’a sagement

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conseillé d’attendre, pour parler d’eux, le jour de la distribution des médailles, distribution dont ils bénéficieront tous, j’en suis convaincu.

C’est bien à dessein que je n’ai soufflé mot jusqu’ici des envois des peintres étrangers au Salon. J’ai pensé qu’il y avait lieu de consacrer un chapitre spécial à l’examen de leurs toiles, afin de rendre plus visible au lecteur l’état inquiétant dans lequel se trouve la peinture française vis-à-vis de la peinture étrangère, et de signaler aux organisateurs du Salon le péril qui menace notre exposition nationale de peinture, s’ils ne se décident à prendre avant peu des mesures énergiques contre les progrès envahissants de la concurrence du dehors.

Rarement exposition annuelle de peinture eut un caractère plus international que celle de 1886. Un laborieux pointage opéré sur le livret officiel m’a permis de constater que le premier étage du Palais des Champs-Elysées ne renferme pas moins de cinq cents œuvres signées par des artistes étrangers du vieux et du nouveau monde, œuvres presque toutes inspirées par des sujets empruntés à la poésie vigoureuse de la nature, conçues dans un sentiment moderne et d’une habile, originale et séduisante exécution.

Il nous suffira, croyons-nous, d’en mentionner seulement les principales pour bien déterminer la situation presque prépondérante que prennent aujourd’hui les artistes étrangers au Salon. Citons en première ligne deux œuvres absolument remarquables de M. Kroyer. Jamais le jeune maître danois, dont les succès ne se comptent plus, n avait été mieux inspiré et n’avait mieux réussi à traduire avec 1 étonnante souplesse de son beau talent, la bruyante activité de la vie moderne et la grande poésie de la mer, que dans sa Fonderie et son Départ pour la pêche de nuit. Cette dernière toile surtout est un pur chef-d’œuvre et nous serions, pour notre part, bien heureux de voir l’Etat s’en rendre possesseur et

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lui donner une bonne place dans le musée du Luxembourg, où nous pourrions encore la voir et jouir du charme pénétrant qui s’en dégage. M. Kroyer a voulu peindre l’envahissement de la mer parle crépuscule. Un calme absolu règne partout. A l’horizon le ciel et les ténèbres se confondent déjà et l’on se demande en regardant les bateaux immobiles au loin, s’ils sont portés par les flots ou s’ils voguent parmi les étoiles encore invisibles. Au premier plan, tout au bord de la grève, sur laquelle viennent mourir doucement, sans bruit, de larges vagues d’une étonnante fluidité, quelques barques couvertes de toutes leurs voiles attendent la brise qui doit les pousser vers le lieu de pêche. Il était impossible d’exprimer avec plus de fidélité la transparence azurée des belles nuits d’été, la glauque limpidité des flots, et ce sommeil apparent de la mer troublé seulement de temps en temps par une sorte de soupir mystérieux et profond venu du large et par la chanson à peine perceptible des vagues sur le galet. — Le Départ pour la pêche de nuit est à notre avis la meilleure marine du Salon.

a En Arcadie » de M. Alexandre Harrisson, américain : toile intéressante, toute baignée d’air et de lumière, pleine d’audacieuses recherches et qui classe désormais son auteur hors de pair ; Avant la fête et le Dimanche en Hollande, deux petites toiles dignes d’un grand musée, de M. Ivuehl, bavarois; le Portrait de Pasteur, les Portraits de M. et de M ” V. (pastel), deux œuvres de premier ordre de M. Edelfelt, suédois; le Port de Bodœl et Nœrotal, à Sognefjord, deux belles vues de Norvège par M. Normann; la dernière Épave, un des meilleurs tableaux de genre du Salon, par M. Aranda, espagnol; les Transporteurs de bois et une Matinée du dimanche en Dalécardie, par M. Arborélius, suédois; une Visite che{ la fermière. Paysannes suédoises, deM. Hugo Salmson, suédois; Passage d’eau et Profitant du vent, deux intéressantes compositions de M. Emile Claus, belge; une Bergère de M. Charles Pearce; portraits de M et Mm B. de M. John Sargent, américain; Quand on devient vieux, toile dont l’exécution lourde et pénible s’accorde bien avec le choix mélanco-

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lique du sujet pour nous apprendre que le célèbre peintre hollandais n’est plus de la première jeunesse; le Lac Bandaksvandet , Norvège, par M. Smith-Hald, qui subit cette année, d’une manière trop apparente, l’influence de son compatriote M. Normann; une Sacristie en Aragon, et un Portrait de femme d’une exécution si savante, si originale et si subjective, par M. Dannat, américain; l’Arrivée des bateaux de pêche le matin à Cayeux, par M. Hagborg, suédois; la petite Bergère et la leçon de couture de M. Artz, hollandais; le Calendrier républicain de M. Kæmmerer, hollandais; « Full speed » de M. Julius Stewart, américain; un four d’été et Portrait de Miss White par William Stott, anglais; la Lettre de Max Stremel, allemand; un remarquable portrait de Julian Story, américain; la Tisseuse de M. Walter Gay, américain; Carmen et Sous l’orme de Melida, espagnol; une Boutique de M. Menta, suisse; le Viatique en Catalogne de M. Miralès, espagnol; Paysage d’automne de M. Nordstrom, suédois; Vue prise sur la jetée de Boulogne-sur-Mer de M'ne Annie Ayrton, américaine; un charmant portrait de femme par M1Ie Louise Breslau; la Brodeuse de Bridgmann, américain; Ruth de M. Bruck-Lajos, hongrois; la Rite Bab-à-Zoun à Alger de M. William Wyld, anglais; Souvenir de la dune de M. Halkett, belge; le Réfectoire des femmes à l’hospice des vieillards à Bruxelles de M. Hubert Vos, hollandais ; les Collègues de M. Pierre Oyens, hollandais; Sangliers dans la mare verte et Bûcherons dans la forêt de Fontainebleau par M. Palizzi, italien; le Spoliarium de M. Juan de Luna, espagnol; etc., etc.

Qu’on nous permette de clore cette brillante et très incomplète nomenclature, par quelques réflexions qui nous furent inspirées jadis par les envois des peintres étrangers au Salon et dont la réédition nous paraît aujourd’hui très justifiée par la physionomie internationale de notre exposition annuelle au Palais des Champs-Elysées qui tend de plus en plus à devenir un vaste caravansérail artistique.

« Que feront les jurys d’admission des salons à venir, si les peintres étrangers, encouragés par le succès indéniable qu’ils ont obtenu cette

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année, se décident à exposer à chaque printemps leurs meilleurs tableaux au Salon.

« Ce vaste édifice sera-t-il assez grand pour contenir à la fois les travaux annuels des peintres français et les toiles qui vont affluer, toujours plus nombreuses, des quatre coins du monde ?

« N est-il pas à craindre que les œuvres de nos compatriotes, aux efforts et aux progrès desquels nous voulons tout spécialement nous intéresser, ne finissent par être submergées sous le flot montant de la concurrence étrangère ?

« Cette appréhension n’existerait pas dans notre esprit si la cimaise du Palais de l’exposition pouvait s’allonger indéfiniment... et si l’examen d’un nombre presqu’illimité de toiles ne devait pas abréger les jours du malheureux critique d’art chargé de les passer en revue.

« Grâce à la subtilité de leur esprit, nos lecteurs découvriront dans ces questions vaguement inquiètes un désir de voir l’exposition annuelle devenir une manifestation purement nationale de l’art de la peinture en France.

<c Plusieurs objecteront sans doute, et très judicieusement, que l’artiste français retire les enseignements les plus féconds de la comparaison qu’il établit entre ses œuvres et toutes celles qui les entourent, fussentelles signées des noms les plus hyperboréens.

« Mais n’est-il pas facile de répondre à cette objection que les artistes étrangers pourraient organiser en toute liberté de petits salons nationaux sur U grand marché parisien, comme le firent il y a quelques années les Russes dans la rue de Tilsitt. Rien n’empêcherait nos artistes de s’y rendre et d’y étudier, tout aussi bien qu’au Palais des Champs-Elysées les diverses manifestations de l’art de la peinture au delà des frontières’ et les diverses manières de leurs confrères de tous pays.

- Certes le talent de nos peintres français ne redoute aucune comparaison, mais les productions exotiques affluent chaque année dans une progression si régulièrement ascendante au Palais de l’Industrie qu’il

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est désormais, croyons-nous, du devoir du Comité d’organisation du Salon de se préoccuper des moyens à prendre, pour restituer à notre exposition du printemps le caractère national quelle n’aurait jamais dû perdre. »

C est avec un réel plaisir que nous constatons une fois de plus l’état florissant de la sculpture française, qui fut toujours notre art vraiment national, mais qui n eut jamais une plus riche et plus intéressante pléiade de représentants passionnés qu’à notre époque. La critique ne prodiguera jamais trop de compliments, ni l’Etat d’encouragements à ces vaillants artistes, dont les œuvres font la gloire de nos musées nationaux, et nous consolent un peu des productions hâtives et trop souvent banales des peintres dont les facultés artistiques menacent de s 'éteindre dans un mercantilisme infécond.

Signalons îapidement, car nous voilà au bout de notre course essoufflée, les œuvres principales exposée au rez-de-chaussée du palais des Champs-Elysées :

La tiès remarquable statue équestre de M. Paul Dubois, représentant le connétable Anne de Montmorency, esquisse aux deux tiers de la figure exécutée pour le château de Chantilly ; le superbe groupe funéraire en marbre de M. Antonin Mercié, destiné à orner le tombeau du roi Louis-Philippe et de la reine Amélie ; la Proie groupe en marbre et Pro Patria, figure en marbre, de M. Peynot; l’Immortalité, groupe en marbre, de M. Longepied; Démocrite, figure en marbre, de M. Etcheto; l’Hippomène, figure en bronze, de M. Injalbert; les Poétiques évangélistes de Mme Marie Cazin; l’Histoire, plâtre, de M. Hector Lemaire; Belles vendanges, plâtre, de M. Vital Cornu ; la Fortune, marbre, de M. Franceschi; le Jeune fauve, statue en marbre, de M. Suchetet; une Découverte, statue en marbre, et la Science, figure en plâtre, d’un très bel aspect dé-

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coratif par M. Blanchard; Daphnis etChloé, groupe en marbre, et Etienne Dolet, plâtre, de M. Guilbert; l’Orphée, plâtre, de M. Tony-Noel; Persuasion, groupe en bronze, de M. Godebski; la Danseuse arabe de Saint Marceaux , l’Enfant à la vague, charmante statuette en marbre, du comte d Astanières ; Circé, statue en bronze, de M. Gustave Michel ; Bacchantes, groupe en plâtre, de M. Falguière; la Madeleine, marbre, de M. Dolivet, la Danse, gracieuse figure en plâtre de M. Delaplanche; le Cavalier arabe, groupe en bronze, de M. Dampt; Surprise, statue plâtre, de M Coutan, Lionne rapportant un sanglier à ses lionceaux, groupe en plâtre, de M. Caïn; une très belle statue décorative en marbre, destinée au parc de Chantilly par Chapu; les Coureurs, groupe en plâtre, œuvre audacieusement conçue et d’une grande habileté d’exécution, par M. Boucher; la Famille, groupe en plâtre, de M. Osbach; Musique sacrée, gracieuse statuette en plâtre, et l’Asie, statue décorative, par M. Hugues; Un projet de tombeau pour Victor Hugo par M. Dalou; l’Apothéose de Victor Hugo, haut relief en plâtre, par M. Lucien Pallez; Mercure et l’Amour, groupe en plâtre, par M. Ferrary; un Rabbin, statue en bronze, de M. Marquet de Vasselot... etc.

Comme toujours les bustes sont nombreux, trop nombreux. Citons parmi les meilleurs, celui de Gounod (bronze) par Paul Dubois; les élégants portraits en marbre de Mme la marquise de J. et de M”1' la comtesse de G. par M. Antonin Cariés; le buste en marbre de Coquelin Cadet par Falguière; un très remarquable buste en terre cuite par M. Coutan; deux superbes bustes d’hommes (marbre) par M. Guillaume; un portrait très vivant de M. Gatineau (buste bronze) par Mrae Clovis Hugues-Royannez; le portrait de M. G. (buste marbre) par M. Gautherin ; les deux profils d’une exécution si délicate et si expressive de MM. Jules Roche et Henri Liouville (médaillons plâtre) par Mme Marie Durvis; le buste de M. Courcelle-Seneuil (marbre) par M. Léon Longepied; le portrait de M*** (médaillon terre cuite) de M. Ringel . Men¬

tionnons aussi en finissant, les noms de MM. Jules Chaplain, Roty, Maximilien Bourgeois, Borrel, dont les envois très importants font

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le plus grand honneur à l’art de la gravure en médailles, et ceux de MM. Adolphe David, Adrien Barbet et Charles Bourgeois qui exposent des camées sur sardoines de toutes les couleurs et des portraits sur onyx et sardoines à plusieurs couches qui auraient fait l’admiration de Dioscoride, de Dominique de Milan et des Pichler.

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