‹ Les médaillonsChapitre 6 sur 53 · RUSTICA · texte numérisé non relu

RUSTICA

C'est une fille courte et drue, avec des flancs Carres, d'épaisses mains, une poitrine ronde. Elle a les bras tannés, la crinière très blonde, Les yeux bleu de faïence et les cils presque blancs.

Comme la sève aux troncs, son sang coule à flots lents

Et sous la brune peau paisiblement abonde ;

Et c'est une beauté luisante et rubiconde,

Et qui travaille dur sous les soleils brûlants...

l6 RUSTICA

Mais dans les champs parfois, personne n'étant proche, Elle interrompt l'ouvrage, et tire de sa poche Une lettre, et s'assied tout contre un tas de foin...

Cela vient de l'armée ; et l'écriture informe Serpente ; et le papier est rose ; et dans un coin Fleurit, peinte crûment, une pensée énorme.

ORPHANA

Enfant Je l'hôpital, pauvre être châtié, Elle est « petite bonne », et lave, frotte, gratte, Vide et remplit des seaux, geignant, tirant la patte Et portant de travers son buste dévié.

Le soir, elle s'assied enfin, morte a moitié, Croisant ses bras roidis sur sa poitrine plate. Des taches de rousseur sèment sa face ingrate, Et sa misère fait plutôt mal que pitié.

l8 ORPHANA

Une vague stupeur est dans ses yeux étranges Pleins du ressouvenir des douleurs et des fanges Où sa mère inconnue a dû vivre et mourir.

Trop laide pour le vice, ombre ratatinée, Blême, ayant juste assez de force pour souffrir, Elle traîne la honte et l'effroi d'être née.

SEVERA 19

SEVERA

Quoi! romanesque avec cet air froid, ces discours

Mesurés, cette grâce austère et résignée ?

En elle tout garçon voit une sœur aînée :

Nul ne se sent troublé par ses yeux de velours...

Elle a placé si haut, close aux vaines amours, L'idéal de l'époux où se croit destinée Son àmc sérieuse en son rêve obstinée, Qu'elle le cherche encore et l'attendra toujours.

20 SEVERA

C'est pourquoi sa bonté se voile de tristesse. Les filles de quinze ans révèrent sa sagesse Et lui content souvent leurs secrets, à l'écart.

Et sur cette jeunesse empressée autour d'elle, Confidente obéie, elle exerce avec art Une autorité douce et déjà maternelle.

MONACHA

Des cornettes de lin le rempart éternel A jeté sur son front comme une ombre glacée ; Et sa face a pâli, par le sang délaissée, ignorante du hâle et des baisers du ciel.

Et les longs chapelets murmurés à l'autel, Des liens continus d'une seule pensée Enveloppant son âme immobile et blessée, L'isolent des vivants et du monde réel.

22 MONACHA

Sa voix, jamais émue, a des notes lointaines. Calme, ayant désappris les tendresses humaines, Sa charité secourt, et ne console pas.

L'âme, absente à jamais de ses yeux froids de vierge,

Habite ailleurs, et laisse errer seul ici-bas

D'un mouvement réglé son corps blanc comme un cierge.

Ta glace apaiserait le juste aux rubans verts, Simple et bonne Henriette, ô ma chère Française i Sans louche pruderie et sans candeur niaise, Tu regardes Clitandre avec tes grands yeux clairs.

Qu'à d'autres Trissotin porte ses petits vers ! Ton brave esprit connaît les hommes, et les pèse Adorable bon sens, et qui nous ravit d'aise, Car ta galté persiste et rayonne au travers.

Acceptant sans humeur la nature et la vie Commes elles sont, jamais tu n'eus la moindre envie Ni d'être un esprit pur ni d'être un bel esprit.

O très loyale amie et très sereine amante

Dont le cœur va tout droit et la sagesse rit,

Le grand Molière en toi mit son âme charmante.

BRITAXNA 2$

BRITANNA

Pour dire la fraîcheur de sa bouche, il n'y a Que la rouge cerise, au matin, sur la branche ; Et je ne sais, pour dire à quel point elle est blanche, Que la blancheur du lait ou du camélia.

Le blé fauve, que ta crinière humilia, En buvant du soleil cherche en vain sa revanche; On voit luire en tes yeux plus bleus que la pervenche Ta douce âme enfantine, ô sœur d'Ophélia !...

26 BRITANNA

Et penser que ses dents s'allongeront en touches De piano ; qu'elle aura, vieille, des pudeurs louches, Que ses os sailliront, que sa peau jaunira,

Que ça sera moral, sec, anguleux et rèche,

Que ça lira la Bible et que ça s'en ira

En voile bleu, flanqué d'enfants, brailler au prêche !

PARISIA 27

PARISIA

Le caprice a pétri le bout de nez qu'elle a, Le caprice endiablé sous son front caracole, Le caprice a taillé son corsage qui colle, Ses chiffons compliqués, son pouf à tralala,

Je ne sais que penser de cette fille-là

Et la mobilité de ses yeux me désole.

Elle est boulev.irdière et fait des mots. La folle

Raille le sentiment et lit monsieur Zola.

28 PARISIA

Bonne et franche d'ailleurs. Mais quoi ! cette étourdie

Aime à l'excès le bal, le turf, la comédie,

Et dans son tourbillon m'emporte sans me voir.

J'adore cette enfant, et c'est là mon martyre Elle n'a pas le temps de s'en apercevoir Et ne me laisse pas le temps de le lui dire.

LUSCA 29

LUSCA

Elle est louche, — et c'est là son charme essentiel. Louche si peu que rien, adorablement louche. L'un de ses yeux sourit d'accord avec sa bouche, Et l'autre vaguement rêve et tend vers le ciel.

Très de l'œil de Vénus c'est l'œil d'Alaciel,

L'un est tendre et luisant, l'autre est pur et farouche.

Une crainte se mêle au désir qui me touche ;

Je subis l'œil mystique après l'œil sensuel.

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