‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 137 sur 223 · SEPARATION DE LA MÉDECINE ET DE LA CHIRURGIE · texte numérisé non relu

SEPARATION DE LA MÉDECINE ET DE LA CHIRURGIE

De plus, la qualité de chanoines interdisait aux médecins de ces temps antiques un certain ordre de soins. Ecclesia abhorret a sanguine , est un adage très-ancien dans l’Église. Il était défendu aux prêtres de verser le sang, même dans l’intérêt des malades. Mais s’il leur était défendu de faire des saignées et des opérations, il ne leur était pas défendu de les prescrire ; et dès lors il était naturel qu’il se trouvât des gens tout prêts à exécuter leurs ordonnances, moyennant rétribution; ces subalternes devaient prendre, en outre, dans leurs attributions, toutes les pratiques que la décence interdisait à des hommes d’église et à des clercs.

Mais ce n’est pas la seule raison qui sépara la chirurgie de la médecine. Il faut y joindre un préjugé qui tient à toutes les racines des mœurs féodales : c’est que tout exercice manuel est avilissant et compromet la dignité de celui qui s’y livre. De même que les nobles ne pouvaient, sans déroger, pratiquer le commerce ou les professions d’artisans ou de laboureurs, de même les savants, ou soi-disant tels, considéraient comme tout à fait indigne d’eux de descendre aux manœuvres opératoires. Ils les confiaient à d’humbles ouvriers, qu’ils reléguaient dans leurs boutiques. — Ce préjugé était encore dans toute sa force au dernier siècle, et l’on n’oserait affirmer qu’il soit, aujourd’hui même, absolument disparu. Les chirurgiens répondaient qu’il est absurde de considérer comme un travail mécanique un art qui s’appuie sur des données toutes scientifiques, et qui suppose des études préalables où l’intelligence peut se

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donner carrière. « Quoi! disaient-ils aux médecins, vous considérez-vous donc comme des esprits purs ? Et nous est-il plus honteux de nous servir de nos mains pour soulager nos semblables, qu’à vous de vos yeux pour reconnaître les maladies et en prescrire les remèdes. Yous faites, et avec raison , grand cas de l’anatomie. Mais l’anatomie n’est ni une oeuvre d’imagination, ni une affaire de fantaisie ; et ceux d’entre vous qui y excellent réellement ne craignent pas de se salir les mains, lorsqu’il s’agit pour eux d’acquérir à ce prix une instruction solide. Il serait donc honorable de se livrer aux dissections pour le seul profit de la science; et il serait honteux d’opérer sur le corps vivant, dans un but évident d’utilité et d’humanité ! Le scalpel se déshonorerait en devenant bistouri! Personne, en ce bas monde, n’échappe à la nécessité de faire œuvre de ses doigts. L’astronome n’est-il pas obligé de manier ses lunettes, le physicien de construire des instruments, et l’écrivain lui-même de tailler sa plume ? C’est le but du travail qui en fait le prix, et en est-il un plus beau que de porter secours à ses semblables, en surmontant, par humanité, l’horreur naturelle qu’inspire la vue du sang ! »

C’est ainsi qu’ils raisonnaient. Mais que peut le raisonnement contre le préjugé? En s’associant la Faculté de médecine, l’Université de Paris avait refusé de reconnaître les chirurgiens pour ses enfants. Par une contradiction bizarre, la Faculté ne cessa pourtant jamais de réclamer les hommages de ces manœuvres qu’elle rejetait de son sein , et dans lesquels sa vanité se com-

LE COLLÈGE DE SAINT-CÔME

plaisait à ne voir que des serviteurs et presque des esclaves.

IL Ainsi exclue de l'Université, la chirurgie prit la meilleure des revanches, en produisant des praticiens remarquables, à une époque où la médecine tout entière ne roulait guère que sur de stériles compilations. Un Italien, Lanfranc, chassé de Milan, sa patrie, par les discordes civiles , avait apporté à Paris , dès la fin du treizième siècle, les traditions et les lumières de l’École de Bologne, alors florissante. Son enseignement laissa de longs souvenirs dans sa patrie d’adoption , et c’est sans doute en grande partie à son influence qu'il faut attribuer l’organisation des premiers chirurgiens lettrés, distincts des rebouteurs , charlatans et triacleurs qui couraient alors Paris et la campagne. Au quatorzième siècle, existait déjà cette célèbre et curieuse confrérie placée sous le patronage de saint Corne et saint Damien, et qui, à travers mille vicissitudes, se perpétua pendant une période de cinq siècles. La confrérie, ou, comme on disait plus tard, le collège de Saint-Côme, faisait remonter sa fondation à saint Louis, qui en aurait confié la surveillance à son premier chirurgien Jean Pitard, et qui, en faisant construire l’église des Cordeliers, aurait donné aux chirurgiens le terrain où ils firent construire leur maison , et les charniers destinés aux consultations gratuites données aux pauvres malades. On y montrait encore, au siècle dernier, dans la salle des délibérations, un portrait du saint roi, fort ancien,

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et presque effacé par le temps, avec cette inscription en ; caractères gothiques : Sic in Saracenos.

Tel est le récit que nous ont laissé, avec quelques variantes, les chirurgiens du dix-huitième siècle, qui se sont faits les historiens ou plutôt les avocats de leur corporation, entre autres Peyrilhe 1 et Quesnay 2 ; ce dernier a consacré un livre presque entier de son ouvrage à établir sur des textes cette glorieuse origine du collège ,

de Saint-Corne. Il me paraît oiseux de rechercher ici s’il y est parvenu3. Ce qui est certain, c’est qu’à partir de la

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