‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 215 sur 223 · OU LES MÉDECINS VENGÉS · texte numérisé non relu

OU LES MÉDECINS VENGÉS

pièce d 'Élomire hypochondre ou les Médecins vengés, dont le second titre semble promettre quelques éclaircissements au sujet des démêlés possibles de Molière avec les médecins. — Elle a deux éditions : l’une de 1670, l'autre de 1672 ; toutes deux sont donc, ce qui est intéressant , antérieures au Malade imaginaire. La première porte, en manière de frontispice, une jolie vignette qui représente Molière prenant des leçons de Scaramouche, avec cette inscription :

Scaramouche enseignant, Élomire étudiant,

Et plus bas :

Qualis erit tanto docente magistro !

Suit une préface d’un ton fort aigre, dans laquelle l’auteur nous apprend qu’Élomire avait annoncé l’intention de se mettre lui-même sur la scène, et que la comédie en question n’a été écrite que pour suppléer à l’inexécution de ce projet.

L’édition de 1672 est une contrefaçon de la première. Comme pour lever toute espèce de doutes sur le personnage principal, elle a pour titre : Élomire, cest-àdire Molière hypochondre, etc. M. Jacob1, bibliophile, pense que cette contrefaçon doit avoir été imprimée en France après la saisie de l’édition originale, saisie racontée dans la postface au lecteur, qu’on ne trouve pas dans les réimpressions de Hollande : « Ce serait peu que vous vissiez le portrait du sieur Molière

l. Catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleine.

ÉLOMIRE HYPOCHOXDRE.

dans cette pièce, si vous n’appreniez en même temps ce qu’il a fait pour la supprimer, puisque cela a donné lieu à l’auteur d’en faire une seconde, qui est capable de le faire devenir fou, dès qu’elle aura vu le jour, tant pour la manière dont elle y doit être mise que pour le sujet de la pièce. Mais, pour vous en informer plus particulièrement , vous saurez que l’auteur de cette comédie, ayant su que son libraire avait été suborné et gagné par le sieur Molière, et qu’il avait supprimé la pièce, au lieu d’en faire part au public et de la débiter, il le tira en cause pour en retirer tous les exemplaires ou la valeur suivant le traité fait entre eux. Mais l’artifice et le crédit du sieur Molière eurent tant de force que, par une sentence du juge de police, cet auteur perdit son procès, et ses exemplaires furent confisqués; le sieur Molière en triompha. Mais il fut bien surpris d’apprendre ensuite que l’auteur avait appelé de cette sentence au Parlement, et plus encore quand il vit qu’il en poursuivait l’audience à la grand’chambre, et que l’avocat qui devait plaider sa cause était un des plus habiles et des plus éloquents du barreau. Cette surprise-là l’interdit pourtant moins que celle qu’il eut, lorsqu’on l’assura que son antagoniste avait fait une comédie de ce procès, intitulée le Procès comique , et qu’il la devait

bientôt donner à ses juges pour factum » — On

croit que cette comédie du Procès comique n’a pas paru.

Quel était ce Le Boullanger de Chalussay ? Ici, malheureusement, les documents nous font absolument défaut.

I INDICATIONS A EN TIRER. 443

Était-ce un médecin? Je ne trouve son nom sur aucune des listes de l’époque. Mais ce qui me porte à penser le contraire, c’est que la comédie n’est pas le moins du monde, comme on serait tenté de le croire, une réhabilitation des médecins. En voici, en deux mots, le sujet: Élomire se croit malade, et dans son désir de guérir, il est prêt à subir toutes les conditions qu’on voudra lui faire, et va de médecins en médecins demander sa guérison. Ceux-ci se donnent le mot pour abuser de sa crédulité; ils l’obligent à se déguiser en Turc pour obtenir une consultation, et lui jouent tous les tours imaginables; ils sont du reste aussi ridicules, aussi empesés que possible; ils se querellent à tout propos entre eux, en présence de leurs malades ; ils corrompent le domestique d’Élomire, moyennant quoi, ils l’attirent à un divertissement, pendant lequel ils font prévenir un exempt qu’il se trouve là un assassin. L’exempt arrive; Élomire vide ses poches pour se débarrasser des archers, et se sauve à toutes jambes. Après cette ignoble plaisanterie, les médecins sont enchantés, et vont boire à leur vengeance satisfaite, en compagnie des archers, avec l’argent d’Élomire.

Tout cela n’est certainement pas à leur honneur. Loin de vouloir chercher à cette pièce une signification qu’elle n’a pas, je pense que le sieur de Chalussay est tout simplement quelque misérable homme de lettres envieux de la gloire de Molière, et qui cherche à le décrier par tous les moyens. Jamais aussi jalousie plus basse ne produisit une œuvre plus inepte. Telle qu’elle

ÉLOMIRE HYPOCHONDRE.

est pourtant, nous pouvons en tirer parti, en étudiant les procédés dont se sert la haine de l’auteur.

Évidemment, son ouvrage est celui d’un homme qui a très-bien connu Molière ; il est initié même aux secrets de sa vie privée ; il ramasse soigneusement tout ce que la sottise et l’envie ont pu débiter sur son compte, mais il affecte en même temps de lui rendre justice, et» de lui décerner parfois de véritables éloges, pour avoir ensuite le droit de lui prêter des ridicules, et, qui plus est, des crimes. C’est le système connu de tous les calomniateurs.

Ainsi il nous donne les détails les plus circonstanciés sur la famille, les études, les débuts de Molière. Il nous le montre né dans la friperie, dans lajuiverie , comme on le disait avec malignité, allant à Orléans prendre ses licences, restant quelque temps au barreau, puis emporté par son goût pour le théâtre ; il raconte ses premières représentations avec une mauvaise troupe, son séjour de dix ans en province, son retour à Paris, ses tentatives malheureuses dans la tragédie, le succès prodigieux de l 'Etourdi et du Dépit amoureux. C’est Ëlomire lui-même qui donne tous ces détails, pour répondre aux plaintes et aux reproches continuels de ses acteurs. Dieu sait, dit-il,

Dieu sait si, me voyant alors le vent en poupe.

Je devais être gai; mais le soin de la soupe Dont il fallait remplir vos ventres et le mien,

Ce soin, vous le savez, hélas ! l’empêchait bien.

. . Après que mes soins ont revêtu des gueux,

INDICATIONS A EN TIRER

Je me vois mépriser et gourmander par eux.

C’est vous, ô champignons élevés sur ma couche,

Vous pour qui j’ai tiré jusqu’au pain de ma bouche,

Vous pour qui j’ai veillé tant de jours et de nuits,

C’est vous, ingrats, c’est vous qui me comblez d’ennuis !

Ce qui n’empêche pas que, lorsque, après avoir énuméré ses services passés, il leur demande, fort de la conscience de ses bienfaits :

Et de vous, toutefois, qui peut se plaindre P

ils répondent à l’unisson, comme la Médée de Corneille :

Tous. Moi !

Et de quoi se plaignent-ils donc ? c’est ici que la calomnie commence à se montrer. Le caractère profondément bon, mais vif et irascible de Molière était connu de tout le monde. Avec un peu de bonne volonté, il n’est pas difficile d’en faire un bomme bizarre, emporté, capricieux, à charge à lui-même et aux autres, maugréant sans raison contre tout et contre tous. Mais ce n’est rien encore : un peu plus loin, il s’agira de la fameuse toux de Molière, et sous prétexte d’intérêt pour sa santé, on lui donnera de ces conseils aigre-doux qui rappellent ceux des amis de Job :

Ëpisténez. On augmente son mal, faisant la comédie,

Parce que les poumons, trop souvent échauffés,

Ainsi que je l’ai dit, s’en trouvent desséchés ;

Et l’on en peut guérir, pourvu que l’on s’abstienne D’abord de comédie et de comédienne .

Mais alors que ce mal dans un comédien Augmente nuit et jour, parce qu’il ne vaut rien,

ÉL0M1RE HYPOCHONDHE.

Qu’il choque dieux et gens dedans ses comédies,

Le ciel seul peut alors guérir ses maladies,

Et tous les médecins de notre Faculté Ne sauraient lui donner On seul brin de santé.

Puis viennent les allusions sanglantes aux chagrins domestiques, à la jalousie trop justifiée du mari; on la voit naître, cette jalousie, dans une conversation de Molière avec ses amis Barry et Orviétan.

Élomire Qui forge une femme pour soi,

Comme j’ai fait la mienne, en peut jurer sa foi.

Barry. Mais quoique par Arnolphe Agnès ainsi forgée,

Elle l’eût fait cocu, s’il l’avait épousée.

Élomire. Arnolphe commença trop tard à la forger ;

C’est avant le berceau qu’il y devait songer,

Comme quelqu’un l’a fait

Nous retrouvons ici cette atroce calomnie répandue du vivant de Molière, et qui l’accusait d’avoir épousé sa propre fille; calomnie si habilement exploitée par ses ennemis, qu’il a fallu, pour la détruire, les trésors d’érudition dépensés par M. Beffara à réduire à leur juste valeur des apparences fâcheuses.

On le voit , c’est partout le même procédé ; partout un fond de vérité ou de vraisemblance sert à faire passer les plus cruelles insinuations. Reste à expliquer le titre même de la pièce : Élomire hypochondre. Quoi donc ! le poëte qui a su répandre une si franche gaieté sur les misères d’Argan, serait-il lui-même un malade imaginaire ? — Ici je ne voudrais pas trop m’aventurer. Je ne puis pourtant m’empêcher d’être vivement frappé, quand je vois le rival envieux qui se propose de peindre à

INDICATIONS A EN TIRER

la fois tous les défauts de Molière, les grouper en quelque sorte autour d’un traders capital qui les résume tous , l’hypochondrie ; je me demande si le détracteur, même le plus injuste , oserait bien lui forger de toutes pièces un caractère qui serait au rebours de la vérité. Il veut, dit-il, le peindre tel qu’il est : ne faut-il pas que le portrait soit, sinon vrai, du moins vraisemblable? Aussi bien, la biographie élogieuse écrite par Grimarest contient un mot qui pourrait nous mettre sur la voie : « Dix mois après son raccommodement avec sa femme, il donna, le 10 février de l’année 1673, 1 e Malade imaginaire , dont on prétend qu il était l’original. »

VIII. Molière était réellement malade. Le genre de mort auquel il succomba rend très-probable la supposition qu’il était atteint depuis longues années d’un anévrisme qui se rompit dans un effort. Nous avons même quelques données sur l’époque où il commença à sentir les premières atteintes de son mal. M. Bazin 4 nous le montre, aux environs de 1667, obligé par deux fois de renoncer à monter sur les planches. En juin de cette même année, le journal en vers de Robinet, continuateur de Loret, dit de Molière :

Et lui, tout rajeuni du lait De quelque autre infante d’Inache,

Qui se couvre de peau de vache,

S’y remontre enfin à nos yeux Plus que jamais facétieux.

. Ouv. cit.

443 ÉLOMIRE HYPOCHONDRE.

Il y a tout lieu de croire, en rapprochant les dates, que c’est cette même période, maladive et triste, de la vie du poète, à laquelle fait allusion Le Boullanger de Chalussay, attribuant à une colère rentrée ce qui n’était que le premier indice de la maladie qui devait terminer ses jours. C’est alors qu’il peut lui prêter les vers suivants :

Et sans exagérer je puis vous dire aussi Qu’homme n’a plus que moi de peine et de souci.

Vous en voyez l’effet de cette peine exlrême En ces yeux enfoncés, en ce visage blême,

En ce corps qui n’a plus presque rien, de vivant,

Et qui n’est presque plus qu’un squelette mouvant.

C’est alors que, pour employer ses expressions, « l’on saigna, l’on tarda, l’on donna l’émétique. » Eu d’autres termes, c’est alors que Molière se soigna. Il était homme, après tout; et qu’y a-t-il de surprenant qu’il ait, comme un autre, cherché des remèdes à ses maux? — Que, de plus, se voyant condamné à une inaction qui lui pesait, il eût par intervalles des moments de découragement et des accès d’humeur noire, cela n’aurait aussi rien que de très-naturel. Puis son courage reprenait le dessus ; il fallait vivre : il fallait procurer du pain à toute cette troupe qui n’avait que son talent pour ressource; alors adieu les remèdes; il reprenait sa chaîne, sauf à retomber un peu plus tard, quand ses forces venaient à défaillir, et à reprendre un traitement toujours interrompu.

Avec un peu de malignité, il n’est pas difficile de transformer cette triste histoire en celle d’un hypo-

INDICATIONS A EN TIRER

chondriaque, d’un homme qui s’écoute, qui se plaint sans cesse, et qui se soumet chez lui à tous les caprices des médecins qu’il nargue au dehors. J’avoue qu’il y avait une insigne lâcheté à railler ainsi les souffrances d’un malade. Mais je ne suis pas chargé de prendre la défense de Le Boullanger de Chalussay; et toujours est-il qu’il est bien curieux de voir un ennemi de Molière faire de lui, par anticipation, un malade imaginaire.

M. Bazin, dont j’ai plusieurs fois déjà cité les recherches consciencieuses, a certainement été bien inspiré lorsqu’il a dit de Molière : « Cet homme, qui se moquait si bien des prescriptions et des remèdes, se sentait malade. Avec une dose ordinaire de faiblesse, il aurait demandé à tous les traitements une guérison peut-être impossible. Ferme et emporté comme il l’était, il aima mieux nier d’une manière absolue le pouvoir de la science, lui fermer tout accès auprès de lui, et employer ce qui lui restait de santé à remplir sa vie selon son goût et sa passion. 11 y avait dans son fait à l’égard de la médecine quelque chose de pareil à la révolte du pécheur incorrigible, une vraie bravade d’incrédulité. » — Si j’ai bien compris les choses, il y avait plus encore : il y avait, à ce moment de sa vie, le dépit d’un malade qui s’est en vain adressé à la science, et qui vient de perdre ses dernières illusions; il y avait les luttes cachées d’un homme qui triomphe de sa propre faiblesse, qui , au moment de succomber au découragement, se roidit, fait effort, et livre à la risée publique les secrets les plus douloureux de son âme. Peut-être aussi, en voyant son

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portrait dans Êlomire , avait-il reconnu , avec cette loyauté de conscience qui est le propre des hommes vraiment forts, que son ennemi avait frappé juste, et voulait-il protester contre sa misère, en faisant rire de lui-même sous le personnage d’Argan.

C’est, en effet, le caractère commun à ses plus étonnantes productions : il y met tout son génie et tout son cœur. Misanthrope, il met la misanthropie en scène avec une souveraine éloquence. Mari malheureux, cœur tendre et misérablement subjugué par les charmes d’une coquette indigne de lui , il se reproche ses contradictions, et tout honteux d’une passion qu’il chérit en secret, il fait en quelque sorte sa confession publique :

Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,

Je confesse mon foible, elle a l’art de me plaire ;

J’ai beau voir ses défauts, et j’ai beau l’en blâmer,

En dépit qu’on en ait, elle se fait aimer !

Et qui ne se rappelle tous ces admirables tableaux des tortures de la jalousie, qui sont l’histoire de sa vie, ces folles créations sur lesquelles une larme a dû tomber plus d’une fois, et qui charmeront éternellement par ce mélange singulier de rire et de douleur qui est le fond même de la nature humaine ?

IX. Eh bien, c’est ce même sentiment, personnel et humain tout à la fois, qu’il me semble retrouver dans le Malade imaginaire ; c’est là l’œuvre d’un homme qui chérit la vie, qui voit bien qu’ elle lui échappe, qui voudrait la retenir, qui se sent homme en un mot, et qui gémît de

sa faiblesse. Je ne sais; mais plus je relis cette dernière et prodigieuse invention de son génie, plus je suis frappé de ce qu’elle a de profondément triste, à travers l’étourdissante gaieté qui y circule d’un bout à l’autre; c’est à faire frémir : cette chambre de malade, ces drogues amoncelées, ces médecins qui errent autour de leur sujet , comme des figures de revenants, ou comme des vampires guettant leur proie , cette femme hypocrite et cupide qui compte déjà les écus de la succession; il y a là je ne sais quoi de lugubre, et comme un avant-goût de la mort, qui donne le frisson. Et quand on songe que l’homme qui joue ce rôle de moribond est déjà frappé, et porte en lui le trait fatal, on se prend à tressaillir, on est saisi par tous les côtés à la fois, on est partagé entre un invincible plaisir et une profonde pitié.

La dernière pièce où Molière avait introduit des médecins, c’était Monsieur de Pour ceaugnac. Quel chemin il a fait depuis ! Jusqu’alors ce qu’il narguait en eux , c’étaient leurs côtés extérieurs, leurs perruques, leurs rabats , leur latin , leurs dissertations pédantesques. C’était de la satire, et rien de plus. Maintenant, c’est un véritable drame qui se déroule aux yeux du spectateur ; drame intime et poignant, où le principal personnage, auteur, acteur et victime, met sa vie pour enjeu du succès, et étale à nu la plus incurable des misères humaines : l’impuissance dans l’attachement à la vie.

Certes, il y avait quelque chose de ce sentiment dans ses précédents ouvrages ; car tous ses caractères comiques sont multiples et peuvent être pris par deux côtés.

MOLIÈRE MALADE

Par exemple, si Tartufe était seul, il ne serait qu’odieux et insupportable : ce qui fait la comédie, c’est la crédulité de ce pauvre homme qui se laisse duper par un fripon, jusqu’à lui donner sa fille, et se dépouiller pour lui de son bien. De même pour les médecins : ce qu’il y a de plus ridicule en eux , c’est l’aveugle confiance qu’ils inspirent; plus leur science est vaine et creuse, plus on prend en commisération les malheureux qui s’attachent à leurs paroles comme à des oracles, et qui ne sauraient faire un pas sans les consulter.

Mais ici l’enseignement acquiert une tout autre grandeur. Ce n’est plus seulement la crédulité , la sottise des hommes qui sont en question : l’instinct naturel de la conservation devient, poussé à l’excès, la plus impérieuse, la plus tyrannique , la plus égoïste des passions. Otez-lui sa crainte de la mort, Argan ne sera qu’un bon bourgeois assez borné ; il devient un despote domestique, il sacrifie le bonheur de ses enfants à une fantaisie niaise ; il s’humilie lâchement devant les ordonnances de M. Purgon et les clystères de M. Fleurant. Il y a surtout un moment où cet instinct se réveille en lui avec une éloquence incomparable ; c’est celui où, voulant faire le mort pour sonder les dispositions de sa femme, il se ravise tout à coup, et s’écrie : « N’y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort1? » Malgré tout cela, il inspire un profond intérêt; car il est vraiment et cruellement malheureux. Croire souffrir, n’est-

. Un contemporain , dont on aime à ignorer le nom , eut la

ce pas souffrir en effet? Telle est pourtant la vraie hypochondrie : maladie implacable, qui défie tous les remèdes, parce qu’elle envahit l’homme tout entier, en lui donnant, par un prodige de l’imagination, le triste pouvoir de se créer à lui-même de nouvelles douleurs.

Et c’est justement parce que le Malade imaginaire est une œuvre passionnée, pleine de pressentiments et de tristes retours de l’auteur sur lui-même, qu’il me paraît plus difficile qu’on ne le croirait au premier abord, d’y chercher sa véritable pensée sur la médecine, je dis sa pensée désintéressée, philosophique, dégagée de la pression des circonstances extérieures. Je sais qu'il semble l’avoir exprimée ailleurs. Voici, par exemple, ce qu’il dit, parlant en son propre nom, dans la préface du Tartufe : « Qu’est-ce que, dans le monde, on ne corrompt point tous les jours? 11 n’y a de chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d’art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions; rien de si bon en soi qu’ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art

cruauté Je faire à ce propos, sur la mort de Molière, l’épigramme suivante :

Ci gît un qu’on dit être mort ;

Je ne sais s’il l’est ou s’il dort ;

Sa maladie imaginaire Ne saurait l’avoir fait périr :

C’est un tour qu’il joue à plaisir,

Car il aimait à contrefaire.

Comme il était grand comédien,

Pour un malade imaginaire,

S’il fait le mort, il le fait bien.

MOLIÈRE MALADE

profitable , et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s’est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d’empoisonner les hommes. » Il semblerait donc ne condamner que l’abus, et approuver l’usage. Mais, je l’avoue, ce passage ressemble trop à une précaution oratoire, pour qu’on en puisse tirer une conclusion certaine. Voici, d’autre part, ce qu’il dit dans le Festin de Pierre : « Un médecin est un homme que l’on paye pour conter des fariboles dans la chambre d’un malade, jusqu’à ce que la nature l’ait guéri, ou que les remèdes l’aient tué. » Il est vrai que, cette fois, c'est don Juan qui parle, don Juan impie en médecine comme dans tout le reste, et dont Molière ne prétend certainement pas endosser toutes les opinions. Dans le Malade imaginaire , au contraire, nous avons un personnage qui représente trop évidemment le rôle de la raison et du bon sens pour qu’on ne soit pas autorisé à chercher en lui les opinions de Molière lui-même. C’est Béralde. Poussé à bout, son frère lui demande enfin : a Vous ne croyez donc pas à la médecine? » Voilà une question bien nette et bien catégorique. La réponse ne l’est pas moins : « A regarder les choses en philosophe , je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus ridicule qu’un homme qui se veut mêler d’en guérir un autre... par la raison que les ressorts de notre machine sont des mystères , jusqu’ici , où les hommes ne voient goutte ; et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose.... De tout

temps, il s’est glissé parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à croire, parce qu’elles nous flattent, et qu’il serait à souhaiter qu’elles fussent véritables. Lorsqu’un médecin vous parle d’aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit, et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir, et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu’il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d’avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années, il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité et à l’expérience, vous ne trouvez rien de tout cela; et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus L »

Je n’ai nulle envie de discuter ici cette proposition banale, à savoir que la médecine est un art conjectural ; avant de le faire, je voudrais bien savoir s’il est un seul art au monde qui ne le soit pas plus ou moins. Ne pas vouloir se payer de mots, consulter la vérité et l’expérience, tout cela est excellent. Mais, précisément à cause de cela, on ne saurait, en une matière si grave, se faire une opinion, sans une très-longue et très-spéciale étude ; et l’on n’a pas le droit, fût-on Mohère lui-même , d’invoquer des raisons comme celle-ci, qu’il est impossible

. Le Malade imaginaire , acte III, sc. ni.

CONCLUSION

qu’un homme en guérisse un autre; car c’est là un mot, et rien de plus. Dire que les ressorts de notre machine sont des mystères difficiles à pénétrer, c’est avancer une vérité que personne ne conteste ; en conclure que la science est condamnée à se traîner toujours dans la même ornière, et que «la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose, » c’est tout simplement nier le progrès, et j’ajoute nier l’évidence; je regrette que Molière ait laissé échapper cette phrase, indigne de son génie et contraire à tous ses instincts. À tout prendre, et en faisant toutes les concessions possibles à la faiblesse de l’intelligence humaine, et aux incertitudes que le progrès rencontre en son chemin, je serais assez de l’avis d’Argan : « Toujours faut-il demeurer d’accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres. » 11 est trop facile de répondre comme Béralde, que, quand on est malade, il ne faut rien faire, et tout attendre de la nature. En parlant ainsi, Béralde se porte bien, et il est bien probable que s’il tombe malade, il fera comme tout le monde, et appellera un médecin.

Je me trompe : il y a un homme qui, malade, n’en agit pas ainsi ; cet homme, c’est Molière ; mais, je le répète, Molière ayant essayé de tout, Molière fatigué d’une lutte impuissante, et, en désespoir de cause, maudissant l’art dont il n’attend plus aucun secours. C’est alors qu’il fait dire de lui-même par Béralde : « 11 sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours. Il a ses raisons pour n’en point vouloir, et

CONCLUSION

il soutient que cela n’est permis qu’aux gens rigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie : mais que, pour lui, il n’a justement de la force que pour porter son mal. » Qu’on ne cherche pas à pallier la contradiction qui peut exister entre ces accents désespérés et la préface du Tartufe , que je citais tout à l’heure. Il vaut mieux consulter les dates. Cette préface est de 1667. Molière l’écrit, malade il est vrai, mais espérant encore. Sans avoir jamais eu dans la médecine une foi bien robuste, il est pourtant à son égard dans les dispositions communes, ni plus, ni moins. En 1673, il n’espère plus rien, il écrit le Malade imaginaire , et il meurt. Si son jugement véritable sur ce point reste pour nous enveloppé de quelque obscurité, peut-être du moins, à défaut de ce qu’il en a pensé, avons-nous découvert ce qu’il en a senti. C’est, au demeurant, ce qui importe le plus à l’histoire de l’art.

X. Quant aux médecins qu’il a joués, tout en acceptant son arrêt, je demanderai pour eux, en terminant, le bénéfice des circonstances atténuantes. De grâce, ne les jugeons pas hors du temps où ils ont vécu. Il y a, dans l’histoire de l’esprit humain, deux sortes d’époques particulièrement intéressantes : les unes sont les époques de renouvellement, où les intelligences s’éveillent, où les horizons se dévoilent, où les générations s’élancent, pleines de foi en l’avenir, vers les régions de l’inconnu ; les autres sont ces moments de pleine maturité qui succèdent à une longue série de travaux et d’efforts dans

CONCLUSION

une même direction, ceux où un système a trouvé son assiette définitive et comme sa formule, et cherche une stabilité éphémère, pour disparaître à son tour comme ceux qui l’ont précédé, en vertu de cette loi inévitable qui pousse l’humanité en avant. Le dix-septième siècle nous offre à la fois ce double spectacle. Tandis que l’éveil de la pensée philosophique marque l’aurore d’une ère nouvelle qui verra s’accomplir les plus mémorables découvertes dont la science se soit enrichie jusqu’alors, la médecine, dernière expression du passé, parce qu’il est dans sa nature de vivre d’emprunts faits à tous les ordres de connaissances et de les résumer en elle-même, la médecine s’arrête un moment avec complaisance dans la contemplation de ses anciennes gloires, et semble vouloir s’organiser pour l’éternité. Mais l’on sent que cet édifice, en apparence si complet, pèche par la base, et qu’à peine constitué, il craque déjà de toutes parts. Est-il surprenant que le génie le plus pénétrant, le plus exempt de prévention, le plus sensé, de cette époque de renouvellement philosophique et littéraire, éprouve, en considérant les médecins de son temps, un peu de cet étonnement mélangé d’incrédulité railleuse, que la vieillesse, même la plus glorieuse, inspire toujours plus ou moins à la jeunesse ?

Mais nous, qui n’avons ni ces passions ni ces rancunes, nous pouvons et nous devons rendre une égale justice aux deux partis que nous avons trouvés en présence. Dans l’un, nous aimons à saluer le représentant de l’avenir et du progrès ; dans l’autre , et au sein même de

CONCLUSION

l’institution qui personnifie en elle l’esprit de résistance aux idées nouvelles, nous avons rencontré des efforts sincères, quoique trop souvent aveugles, des aspirations constantes, quoique isolées, vers une amélioration de jour en jour plus nécessaire ; et quant aux derniers et obstinés partisans du statu quo , nous les trouvons si convaincus dans leur immobilité systématique, si honnêtes malgré leurs préjugés et leurs fautes, qu’ils nous rendent indulgents malgré nous, et que nous assistons à leur retour désespéré vers un passé qui leur échappe, avec un sourire qui n’exclut pas la sympathie. 11 y a, dans le sentiment qu’ils nous inspirent, quelque chose de ce que l’on éprouve, après un long séjour au milieu des agitations et des splendeurs d’une grande capitale, à retrouver de vieux amis de province. Leurs modes sont arriérées, leur langage n’est plus le nôtre; ils dînent encore à midi et se couchent à neuf heures, ce qui jure avec toutes nos habitudes de citadins ; ils ont des idées toutes faites qui nous étonnent, de petites rivalités locales auxquelles nous ne comprenons rien. Et pourtant ils sont si candides, si simples, si respectables, que malgré tout, l’on se sent porté vers eux par je ne sais quel charme de singularité. Leur société a quelque chose qui plaît; on n’en voudrait pas faire sa compagnie habituelle ; mais on les revoit avec plaisir, on aime à venir les saluer de temps en temps, et on les quitte avec regret.

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