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Causeries du lundi

REPRÉSENTANT DE l' ANCIEN ESPRIT. 93

quenté cet aimable causeur, pour qui a pris le soin de le placer dans son milieu et à sa date, tout cela se tient et s'explique.

Et d'abord, comment rendre compte de ce singulier contraste? Voilà l'esprit le plus ouvert, le plus cultivé, le plus littéraire, dans la meilleure acception du mot; frondeur en politique, non-seulement parce qu'il appartient à la Fronde, mais parce qu'il est dans sa nature de s'attaquer à tout ce qui est abus, superstition, préjugé; hardi jusqu'au scepticisme, et par moments railleur jusqu'à côtoyer l'impiété ; d'une verdeur de langage à réjouir Rabelais et à effrayer Montaigne, et qui risquerait tout pour un bon mot. Mettez-le sur le chapitre de la médecine : il vous déclarera, non par entêtement de cuistre, ni par vanité de pédant de collège, mais par conviction sincère et réfléchie, que ce qui est, est pour le mieux ; qu'en cela, comme en toutes choses, l'antiquité nous a laissé un idéal, qu'il n'est pas possible de surpasser, et qu'il nous est tout au plus donné d'atteindre, à force de la méditer. D'où vient cette unique exception à toutes ses tendances, ce libéralisme qui s'arrête à moitié chemin, et ne voit le progrès que dans l'immobilité?

Un seul mot le dira. Guy Patin est doyen : lorsqu'il ne l'est pas encore, on sent qu'il le sera; plus tard, il l'aura été. C'est là l'unité de sa vie. Il a étudié, dans tous les détails de son organisation, cette institution àlaquelle il doit tout ce qu'il est; il s'en est approprié l'esprit et la doctrine. Car ceci est essentiel à noter : la Faculté a une doctrine. Ce n'est pas ici le lieu de l'exposer, en-

core moins de la discuter. Bornons-nous pour le moment à cette remarque : l'introduction de rexpérience, ou, pour mieux dire, de la méthode expérimentale àjdm la médecine, est une idée toute moderne, beaucoup plus moderne qu'elle ne Test dans la physique et dans les autres sciences. Au dix-septième siècle, on s^en tenait à Tobservatiou pure et simple, appuyée sur la théorie et dirigée par elle. On croyait avec Hippocrate que la nature tend à la guérison, et que la maladie n'est que la manifestation extérieure d'un effort salutaire, d'un combat livré par les forces vives de l'organisme contre les causes qui tendent à le détruire; qu'en conséquence, le rôle du médecin doit se borner à tempérer les mouvements excessifs, à exciter ceux qui languissent, à surveiller, et rarement à provoquer l'apparition des crises d'où dépend le rétablissement de la santé; mais que surtout il doit respecter ce travail, et ne jamais le troubler : Quo vergit natura^ eo ducendum. Il y a là un fond de vérité qui, quoi que ion fasse, s'imposera toutoujours à la pratique, et que tous les systèmes ne pourront changer. S'il y a quelque chose à reprocher au dix-septième siècle, ce n'est pas tant d'avoir vécu dans ces idées, que de les avoir trop souvent déparées par un mélange abusif à'humorisme, dont Hippocrate, croyons-nous, se fût fort mal accommodé. La gloire de la science moderne, c'est d'avoir introduit l'analyse là où l'antiquité ne pénétrait que par une sorte d'intuition, d'avoir soumis à une critique sévère de prétendues lois, qui ne paraissaient telles que pour être incomplètement

SON ATTACHEIIENT AOX TRADITIONS. Oô

observées, d'avoir traduit ce mystérieux pouvoir de la nature en &its matériels, positifs et palpables. En réalité, elle se rattache par bien das côtés à la vieille tradition hippocratique; elle la complète, elle la corrige, elle ne la détruit pas.

Mais, pour en arriver là, il fallait du temps, de la persévérance, du génie sans doute', mais suitout une longue patience. Or, au temps de Guy Patio, comme à toutes les époques de transition, à côté des sages amis du progrès, il y avait les impatients, les aventureux, les turbulents, les révolutionnaires (qu'on me passe le mot); et, comme en médecine toute idée nouvelle, scientifique pu non, est susceptible de se traduire en beaux écus bien sonnants, et que le plus sûr moyen de faire fortune est de crier bien haut qu'on a un remède contre tous les maux, l'on conçoit qu'il ne fût pas toujours facile, même aux meilleurs esprits, de distinguer le bon grain d'avec le mauvais, et que Ton fût exposé à confondre parfois les véritables inventeurs avec les charlatans de la science, qui ne valent guère mieux que les charlatans de la profession.

Qu'on se représente la Faculté placée entre deux système contraires : d'une part, une doctrine appuyée nonseulement sur la tradition, ce qui est beaucoup, mais sur Texpérience de tous les jours, et sur des principes qui, je le répète, sont loin d'être hors d'usage, parce qu'ils sont éternels; et, d'autre part, des aspirations plus ou moins vagues, des découvertes réelles mêlées de beaucoup d'alliage, de demi-vérités gâtées par des

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erreurs évidentes. Son parti devait être bientôt pris; si son obstination fut souvent ridicule, il faut lui tenir compte de Tinjustice et de la mauvaise foi de bien des attaques. Gomme institution, elle était gardienne de l'honneur du corps; comme compagnie savante, elle se croyait chargée du dépôt de la bonne doctrine^ que pour rien au monde elle n'eût voulu laisser péricliter entre ses mains. Ces deux choses n'en faisaient qu'une dans son esprit. Ajoutez-y la part d'humaine faiblesse apportée par chacun à l'association commune, et vous arriverez facilement à cette conséquence, que privilèges et enseignement sont inséparables : ébranler une pierre de l'édifice, c'est le compromettre dans son ensemble; et, dans le temps où Louis XIY dit comme une chose fort simple : c( L'État, c'est moi, » la Faculté, elle aussi, pourrait s'écrier : « La science, c'est moi; » et certes, avec autant de raison. Il nous est facile d'en rire aujourd'hui ; mais il nous serait plus difficile de prouver qu'à sa place nous eussions agi autrement.

11 faut d'ailleurs rendre justice à Guy Patin : .ami de la tradition, il est adversaire très-décidé de la routine, et rien n'excite sa colère comme cet insupportable fatras de drogues compliquées et prétentieuses, empruntées aux Arabes par la médecine du moyen âge. Il voudrait élaguer toutes ces superfluités; il a pour maxime favorite : Pauca^ sed selecta et probata remédia. Comme tous les esprits nourris de l'antiquité, il en a rapporté un grand amour de la simplicité des lignes ; il y a dans son horreur pour la polypharmacie quelque chose de ce

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