‹ Les médecins au temps de Molière: moeurs, institutions, doctrinesChapitre 37 sur 222 · SES OPINIONS EN RELIGION · texte numérisé non relu

SES OPINIONS EN RELIGION

jour-là ! » — Il ne ménage guère davantage ce qu'il appelle «les fanfreluches romaines et papimanesques, » et il lui arrivera même de parler en terme fort peu catholiques du feu du purgatoire, comme d'une invention propreà «faire bouillirlamarmite des cardinaux. )) J'en passe, et des plus fortes.

Il y a donc dans Guy Patin un levain d'irrévérence que je ne me charge pas de dissimuler ; encore moins voudrais-je le donner comme représentant absolument en cela l'opinion de ses confrères. Tous ces traits un peu fortement accentués lui sont personnels. Toutefois, la part faite à ces gaietés de style dont il ne peut se défendre, ce n'est point un impie, et l'impiété même lui fait sincèrement horreur. Il ne peut soufeir « ces courtisans enragés et athées, » ni ces fanfaronnades d'incrédulité, qui étaient alors de mise dans un certain monde. Il s'en tient à la liberté de conscience , et ne veut pas qu'elle dégénère en liberté d'insulte aux choses saintes. Il croit fermement à la Providence ; mais il ne veut pas qu'on la fasse intervenir à chaque pas, et selon la fantaisie de chacun. Un assassin vient d'être arrêté et pendu : tout le monde y voit le doigt de Dieu ; lui, remarque que Dieu eût mieux fait s'il eût sauvé la vie de la victime. Est-il surpris et confondu par la marche des événements de ce monde, a-t-il à s'indigner du triomphe des méchants? 11 s'écrie avec une douloureuse éloquence : « Je perds pied dans les abîmes de la Providence ! » Pourtant, il se résigne, et il attend avec confiance des temps meilleurs. 11 croit à l'efficacité de la

prière, et proteste énergiquement eontre le vers du poète:

Deslne fata Deùm flecU sperare precando.

Enfin, il g*eD remet volontierd à la vie future du soîo de

remettre chaque chose à sa place. « Vn ancien a (Ut : Je ne Youdrais pas mourir, mais je ne me sooeieraid point d*ètre mort* Un autre dit que e'est quelque eboee que d'être mort, et que la mort ne finit pas tout ; et, eB tout cela, je suis de Tavis de notre e uré. » C'est sa eondosioo. Or, savez-vous ce qu'il espère dans l'autre monde? €'est de se retrouver avec ses bons amis, avee» cas hon*nétes gens dont il fait sa conversation de chaque jm^r, et qui s'appelknt Homère, Àristote, Hippoerate^ Gieéron, Virgile, Pline, Juvénal. C'est là le eea'cle fam^er de ses lectures. Il ne quitte l'antiquité que pe«ur y revenir toujours ; il la connaît, il la savoure, il s'en p^ràtre; il la cite à tout moment, il parie latin quand il veut se mettre à son aise. Les modernes ne valent qu'autant qu*ils se rapprochent des anciens. Aussi ses pr^oaières affections littéraires sont-elles pour ces grands érudits du seizième siècle qui ont, en quelque sorte, recoostrait l'antiquité à force de savoir et de patience. Il note comme un des plus beaux jours de sa vie celui ou il a reçu une lettre de M. Saumaise. Il ne parle de Gasaur bon, de Scaliger, que comme d'hommes incomparal:^. U suit avec une attention émue les travaux de tous ees savants en us qui enrichissent la Hollande de leurs infolio : Grotius, Heinsius,Grono\ius, Schoockius. Quant

SES 0P1NI0K& EN LirrÉRATURE. 103

aux Fraoçaig, il ne goûte guère que eeux de nos vieux auteurs, qui sont restés pour nous comme les représeotants de Tesprit gaulois, mais qui, dans leur temps, n'en étaient pas moins des latins renforcés : Rabelais, Montaigne, et surtout Charron, dont la Sagesse \m pa^ ratt un livre divin*

Avec de pareils modèles, dont son style se ressent à chaque instant, on conçoit que Guy Patin ne puisse s'associer à ce mouvement littéraire du dixHseplième aièele, qui va renouveler la langue en lui donnant sa perfection y e^ qui, bien qu'inspiré de l'antiquité ^ la transforme et Tadapte aux besoins de l'esprit nouveau. Ce mouvementy on ne peut pas dire qu'il le combatte ; il ne le soupçonne pas. Il est vrai qu'il reconnaît dans Pascal un « admirable écrivain, » mais il ne voit en lui que le janséniste et l'adversaire des jésuites ; et plus tardy bien qu'il ait assisté à l'aurore du grand siècle, et qu'il en ait vu les plus belles splendeurs (il ne meurt qu'en 1673^ l'année même de la mort de Mohère), il y reste profondément étranger, et ces chefs-d'œuvre sont pour loi lettre morte. Il est trop vieux pour changer ; son moule est pris^ et il meurt sincèrement persuadé d'avoir assisté à un temps de décadence littéradre. Tout au phis, a-t-'il pris la peine de lire les lettres de Balzac et de Voiture. H dit bien un mot de M. Corneille^ illustre faiseur de comédies; il a entendu parler de Racine ; mais il est fort dcwteux qu'il les ait lus ni l'un ni l'autre, et, en tout cast il leur préfère assurément Chapelain, qu'il voit fréqu^smient ches: Gassendi,

YI. En politique, Guy Patin est de ces esprits pour qui Fopposition est un besoin et comme une seconde nature; il croit la corruption et la fourberie inséparables du pouvoir; il se fait un devoir de conscience de fuir le commerce des gens en place; il ne voit dans la cour qu'une réunion de bandits ; les grands seigneurs, quels qu'ils soient, sont pour lui des anthropophages. Yoilà les dispositions qu'il apporte pour juger les événements de son siècle ; du reste, il n'est nullement révolutionnaire, et, s'il prêche la résistance, c'est au nom du bon vieux temps. Tant que dure le pouvoir de Richelieu, il y met une certaine réserve ; il est loin de l'aimer, malgré quelques éloges qu'il lui donne par-ci par-là dans sa correspondance; le despotisme, de quelque part qu'il vienne, lui est odieux. Mais le terrible cardinal sait si bien se faire respecter, qu'il n'ose pas en parler, même à huis clos ; et, à la manière concise dont il raconte ses faits et gestes, on sent percer une secrète colère, qui se devine plutôt qu'elle ne se voit. La mort même du ministre ne le rassure pas entièrement. Etiam mortuus imperat. Ce n'est qu'un peu plus tard qu'il se ^décide à donner son appréciation, laquelle n'a rien de transcendant , et n'est nullement gravée avec le burin de l'histoire. « Pour le cardinal de Richelieu, c'était une bonne bête, un franc tyran... » et il se meta raconter sur son compte quelques anecdotes scandaleuses, d'origine suspecte. Cette haine rétrospective ne fait que croître avec les années, et il célèbre ainsi son anniversaire en 1661 : ce II y aura demain dix-huit ans que le diable, à ce qu'on

Page 1