SES AMITIÉS
trature, à laquelle d'ailleurs il se rattache par la famille de sa femme ; c'est qu'il y a, en effet, entre sa profession et la noblesse de robe plus d'une analogie de sentiments et de mœurs. Il fréquente assidûment le président de Thou, frère de ce compagnon d'infortune de Cinq-Mars, qu'il pleure encore à vingt ans de distance. Il a pour voisins et pour amis M. Miron, président aux enquêtes, et M. Charpentier, conseiller au Parlement. a On nous appelle les trois docteurs du quartier. Notre conversation est toujours gaie. Si nous parlons de la religion ou de l'État, c'est toujours historiquement, sans songer à réformation ou à sédition. Nous nous disons les uns aux autres les choses à peu près comme elles sont. Notre principal entretien regarde les lettres, ce qui s'y passe de nouveau, de considérable et d'utile. L'esprit ainsi délassé, je retournera ma maison où, apiès quelque entretien avec mes livres, ou quelque consultation passée, je vais chercher le sommeil. »
Il a encore pour ami ce président Blancmesnil dont le nom est inséparable de celui du bonhomme Broussel^ celui-là même dont l'arrestation fit tant de bruit, et commença les troubles de la Fronde, a II voudrait bien me tenir souvent en sa maison de Blancmesnil, à trois lieues d'ici, mais je ne saurais quitter Paris. Quand il a besoin de mon conseil, il m'envoie un coureur gris qui me porte là en cinq quarts d'heure ; et après avoir bien soupe et bien causé fort avant dans la nuit, nous deux seuls (car il n'a ni femme, ni enfants, ni n'en veut avoir, ni valets même) je dors le reste de la nuit, pour
en repartir le lendemain de grand matin. C'est un des plus honnêtes hommes du monde, et un des plus sages pour son âge, n'ayant pas encore atteint Fâge de trente-deux ans, avec vingt mille livres de rente, à trois lieues de Paris. Nous en disons de bonnes, nous deux, quand nous sommes enfermés. »
Ceci nous donne exactement la mesure de sa résistance au pouvoir : beaucoup d'indépendance, surtout en paroles ; grande liberté d'allures, mais en tête à tête, et entre quatre murs. Cet esprit dominait à la Faculté. Bien que composée en majorité de mécontents, nous ne la voyons pas jouer un grand rôle dans les menées de la politique et dans les agitations du dehors. Elle avait bien d'autres affaires. Les troubles intérieurs de cette petite république suffisaient à l'activité de sesmembres, comme les honneurs du professorat et du décanat suffisaient à leur ambition. C'était autant de gagné pour la tranquillité publique.
Mais l'amitié la plus faite pour honorer la mémoire de Guy Patin, est celle qui le lie avec le premier président de Lamoignon. Celui-ci le comble de prévenances , l'invite à dîner toutes les semaines, et passe avec lui tout le temps qu'il peut dérober aux devoirs accablants de sa charge. Les rôles sont ici bien marqués : Lamoignon le traite comme un égal ; pour lui, il se sent profondément honoré de cette bienveillance ; il est à l'aise avec le premier magistrat de son temps, homme instruit, indulgent et d'un commerce facile ; en montant d'un échelon, il sentirait, ou on lui ferait sentir son in-
PETITE ACADÉMIE CHEZ LAMOIGNON. Il3
fériorité ; aussi s'en garde-t-il avec grand soin. La douce et grave figure de l'illustre président se montre à nous avec un charme exquis dans ce cadre étroit et austère de la vie domestique. Nous le voyons obligé de se lever à quatre heures du matin pour satisfaire à ses nombreux devoirs, donnant souvent à ses fonctions le temps même de ses repas, regardant comme la plus grande de ses privations de ne pouvoir se livrer à l'étude, sa seule distraction, sachant Fernel par cœur, et bien heureux d'avoir un ami un peu moins occupé que lui , qui le tienne au courant des nouvelles de la république des Lettres. Du reste, il n'a pas besoin de pousser son hôte, et n'a qu'à le laisser aller. On surprend même parfois sur ses lèvres un léger sourire, qui ne lui messied pas : ce II dit en souriant qu'il ne faut point dire de mal des jésuites et des moines ; mais pourtant, ajoute Guy Patin, il est ravi quand il m'échappe quelques bons mots contre eux. » — Il se forme dans cet intérieur d'élite une sorte d'académie à huis clos, dont les membres, au nombre de seize, se réunissent tous les lundis pour causer sans prétention et sans fatras des choses de l'esprit. Cette petite académie a l'avantage de compter dans son sein Pellisson, l'historien de la grande. Charles Patin y soutient avec véhémence le parti d'Homère contre le P. Rapin, qui préfère Virgile. Bossuet, déjà évêque de Condom, y vient quelquefois, et y traite son sujet favori, l'éloquence de la Bible. Dans cette assemblée si grave, et honorée du concours d'un tel génie, Guy Patin représente l'élément satirique, narquois et gaulois, assez libre d'allures pour y
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introduire la yariété, Tentrain qui fait yiyre les discussions, mais non pas assez pour y faire disparate ; somme toute, esprit un peu étroit, pénétrant plutôt qu*éleyé, ayant peu de préjugés, mais aussi peu de convictions, et, malgré ses défauts, forçant tout le monde, amis et ennemis, à subir son charme, à force de yerve et de bonhomie.
VIII. Laissons là Guy Patin ; nous aurons plus d'une fois encore occasion de le retrouver, mêlé comme acteur ou comme témoin aux petits événements qu'il nous reste à raconter. Mais à propos de lui, et avant de changer de terrain , pour suivre chez les grands seigneurs et dans les emplois de la cour les médecins mondains que l'ambition, le goût des aventures, et le désir de faire fortune attirent de ce côté, il est bon de nous arrêter un instant sur un personnage que son caractère conciliant et ses amitiés dans Fun et l'autre monde rendent fort propre à servir d'intermédiaire entre ces deux milieux si différents. Je veux parler de Gabriel Naudé.
Quoiqu'il n'eût pas pris ses grades dans la Faculté de Paris, comme il n'exerçait pas, et ne pouvait en- aucune façon lui porter ombrage, il avait été en quelque sorte adopté par elle, et plus d'une fois elle le chargea de prendre la parole en son nom dans ses solennités. Attiré par ses goûts vers les travaux d'érudition et de bibliographie qui ont rendu son nom célèbre, il côtoya plutôt qu'il ne parcourut la profession ; mais il n'en tenait pas moins à honneur d'être médecin, et c'était le